Roxy Music : In every dream home a heartache (Album : For your pleasure 1973)

Je me souviens de Fluide Glacial à ses début, vers 76/77. Je l'achetais spécialement pour les planches rock de Solé, Gotlib et Dister, racontant une chanson ou un groupe en dessins. J'adorais lorsqu'ils racontaient une chanson, en traduisant les paroles et en les illustrant.

Ce n'était pas toujours simple de comprendre ce qu'elles racontaient les chansons, mon niveau d'anglais, malgré des efforts remarqués dans cette matière, n'était pas encore suffisant. On ne trouvait pas non plus les paroles sur toutes les pochettes. Disposer d'une traduction était rare. L'idée devait venir de Dister, photographe et journaliste à Rock & Folk qui avait vécu le flower power et le mouvement hippie de l'intérieur en ayant couvert tous les festivals majeurs de la fin des sixties et du début seventies.

Ces pages là, je finissais par les connaître par coeur à force de les lire, allongé sur le lit étroit de la petite chambre chez mes parents. Avec ces dessins débordant de détails. Elles faisaient rêver doublement puisqu'elle puisaient leur inspiration dans la musique écoutée. Ils avaient décortiqués les Who, les Beatles, Zappa, Pink Floyd, le punk (c'était l'époque), Genesis, Magma, Patti Smith... Dans le n°16 d'octobre 77 (on notera sur le coté gauche de la 4ème page le petit hommage à la mort d'Elvis survenue deux mois plus tôt), c'était le tour de Roxy Music.

Même si à l'époque, je ne connaissais que Country Life et pas seulement pour des raisons musicales (Cf. la pochette), sans encore l'avoir. Cette bande dessinée elle, m'aura fait acheter For your pleasure, le merveilleux 2ème album de Roxy Music. Eno était encore là mais plus pour longtemps. Sur la pochette, on voyait une Amanda Lear dominatrice, promenant en laisse une panthère noire. For your pleasure.

In every dream home... la chanson terminait la première face, sur ce tempo lent et pesant, avec cet orgue inquiétant et les touches discrètes du saxophone d'Andy MacKay en arrière plan. Bryan Ferry en dandy oisif et dépressif, y raconte sa solitude pesante (et sexuelle) dans sa somptueuse demeure. Il explique comment il se commande une poupée gonflable par correspondance pour y remédier, et devient amoureux d'elle. Les quatre planches ci-dessous (cliquer dessus pour les voir en grand) racontent ça bien mieux que quelques mots.

On peut presque y voir une préfiguration en forme de parabole de la virtualité de certaines relations amenées par internet et des fantasmes suscités par l'autre derrière son écran. Pourtant la chanson date de 1973. Même le minitel n'existait pas encore.

Les quatre pages illustrent avec beaucoup d'humour et de détails foisonnants cette chanson. C'était un peu étrange de découvrir une chanson sans l'écouter, mais lorsque je l'ai entendue pour la première fois, la musique collait parfaitement avec ce que j'avais imaginé. Même si l'allusion sexuelle de la fin de la chanson (I blew up your body, but you blew my mind...) m'avait échappée (si je puis dire...).

Il m'est impossible, après toutes ces années, de l'écouter sans revoir Bryan Ferry se débattant avec sa poupée gonflable, ou se tripotant la nouille, même si quelque part, cela enlève une partie du coté dramatique de la chanson.

(Pour ceux que ça intéresse, un album, Pop, Rock et Colégram, malheureusement épuisé depuis bien longtemps, compilait toutes ces planches. Il est parfois trouvable d'occasion)

    

    

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Various Artists (Cutler/Wyatt/Hodgkinson/Frith...) : Moments of delight (Album : The last nightingale 1984)

Le 12 mars 1984, débuta en Angleterre une grève nationale des mineurs. Celle-ci allait durer jusqu'au 3 mars 1985. Durant 51 semaines, c'est en moyenne entre 60% et 75% des mineurs qui firent grève, plus de cent cinquante mille d'entre eux.

Ceux-ci s'opposaient à la décision du gouvernement dirigé par la redoutable Margaret Thatcher de fermer vingt mines. Mais l'objectif de la dame de fer ne se limitait pas simplement à la fermeture de ces mines, elle espérait dans le même temps, affaiblir encore plus l'opposition et les syndicats encore puissants dans le pays, dont le National Union of Mineworkers d'Arthur Scargill.

Les affrontements entre les grévistes et la police étaient incessants, la répression du gouvernement engagée sur la voie de la violence. Durant les premiers mois, un mineur était arrêté toutes les 20 minutes.

La grève cessa au bout d'un an, même si le nombre de grévistes était encore important, sans qu'ils aient obtenu gain de cause dans leurs revendications; laissant la population des mineurs exsangue et dans un état de pauvreté extrême, après 51 semaines durant lesquelles ils ne furent pas payés et peu ou pas indemnisés, dans l'indifférence du gouvernement Thatcher.
La grève des mineurs fut considérée comme un symbole de l'opposition à Margaret Thatcher. Au final elle fut une défaite et ne fit que renforcer le pouvoir de la dame de fer.

En octobre 84, à l'initiative de Chris Cutler, ancien batteur de Henry Cow et d'Art Bears (et qui rejoindra Pere Ubu à la fin des eighties), un disque fut enregistré dont l'argent de la vente était reversé aux mineurs (comme il est indiqué au verso de la pochette).

Il sortit sur Recommanded Records le label de Chris Cutler et fut enregistré à Cold Strorage, où This Heat avait enregistré ses albums (voir samedi musicaux #1). On y retrouve, outre Chris Cutler, Lindsay Cooper, Tim Hodgkinson (à qui appartenait d'ailleurs le studio Cold Storage) et Fred Frith de Henry Cow, ainsi que Robert Wyatt (alors membre du parti communiste de Grande Bretagne) sur la première face ce 12-inches EP. Sur la 2ème face, Adrian Mitchell récite deux de ses poèmes.

Les deux chansons avec Robert Wyatt sont magnifiques. La superbe pochette de Ralph Steadman illustre la détresse morale et physique des populations délaissées par le gouvernement Thatcher. Le disque fut édité à 2500 exemplaires. Je ne sais même pas s'il a été réédité une seule fois malgré les espoirs du verso de la pochette.

D'autres artistes supportèrent les mineurs, dont Chubawamba, Pulp qui enregistra le très beau Last days of the miners strike (spotify), Crass ainsi que Test Dept avec le choeur des mineurs en grève.

Les puits fermèrent un à un entre 84 et 95. Le chômage atteignit 50% dans certains endroits, et les villages miniers commencèrent à être désertés. Ce conflit a 25 ans. Cela fait bien longtemps que l'on est loin des Four thousand holes in Blackburn, Lancashire de Lennon dans A day in the life...

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Slowdive : Catch the breeze (Album : Just for a day 1991)

Je me souviens de nos moments de flottement au début des années 90. On trainait les pieds pour ne pas vieillir trop vite. Ça donnait même l'impression de fonctionner. On ne distinguait pas encore les illusions de nos espoirs. Ça vient toujours trop tôt. Ou trop tard va savoir. Toujours avant qu'on ne le souhaite vraiment.

On réduisait en poussière les rêves pailletés déjà oubliés des années 80. Coup de balais sur le trottoir des existences encore chancelantes d'hésitation, même si on n'avait plus l'âge.
Slowdive, voix éthérées, saveurs de thé au jasmin, encens aux parfums d'orient, on essayait d'oublier ce que l'on n'avait pas encore appris. Il ne faudrait pas longtemps pour se laisser rattraper parce que l'on avait évité sans même le vouloir vraiment.

D'une vie où on se laissait porter on allait basculer vers une existence trop lourde à soulever.

Des après-midi cotonneux, en gestes lents, entre Cocteau Twins et Slowdive, à ne pas réussir à s'imaginer, à regarder le soleil derrière la vitre sans en profiter. Tracer des lignes bleues, c'était l'année pour ça, en trompe le monde. On était noyé aussi, dans la réverbération, en flottements hésitants.

1991, 1992, pendant longtemps on a eu l'impression que c'était hier. Et puis un matin on se réveille et presque vingt ans se sont écoulés. On croit plonger lentement. On chute à la vitesse de la lumière.

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Songs : Ohia : Lioness (Album : Lioness 2000)

C'était quoi ce dimanche et tous ces gens qui meurent? Il y a des moments où l'on ne comprend plus rien à la vie. Ou bien ce monde sombre un peu plus un peu plus vite encore dans le chaos cette année. A Hong-Kong un type balance de l'acide sur la foule depuis les toits.

On devrait s'habituer, depuis le temps, à la mort, on ne s'y fait pas. Ça doit être une question d'âge. On est encore trop jeune. Ou pas assez vieux. C'est selon. La mort, même si tu comprends, tu ne comprends pas. C'est comme ça. Rien de plus inéluctable par essence, la seule certitude sur terre, mais on ne s'y fait pas.

Samedi soir en égrenant les disques de Songs : Ohia, Axess and Ace, ce Ghost Tropic terrifiant, sorti la même année que les palmiers mauves de Lioness, peut être mon préféré. Il y a des disques avec lesquels on a voyagé, on ne peut plus s'en débarrasser ensuite. Il y a des Idaho comme ça aussi.

Ces Songs : Ohia grattent comme un gros pull de laine, la voix de Molina balaye la poussière, une voix à annoncer les mauvaises nouvelles, odeurs de sapin, son électricité lente et sale à la Neil Young. Sale, comme la neige mouillée qui bave sur les trottoirs, celle qui colle aux semelles. En plus insistant. Comme la poisse qu'on traîne certains jours.

A quelques jours près cet album a dix ans pile (17/01), c'est fou comme le temps passe...

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Miles Davis : On the corner take 4 (Album : On the corner complete sessions 2007)

Il faudrait peut être parler de la belle exposition We want Miles avant qu'elle ne se termine le 17 janvier. Sur deux parties bien distinctes elle déroule la carrière de Miles, la première réservée au Miles acoustique, de ses débuts jusqu'à la fin du quintet légendaire avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams, et la seconde située au sous-sol, pour bien marquer le basculement vers le monde de l'électricité, où l'on est accueilli par le film de la prestation de Miles au festival de l'île de Wight.

On trouvera de superbes documents dans la première partie, des photos N&B magnifiques, des partitions originales, annotées de la main de Gil Evans, les notes sommaires données aux musiciens avant l'enregistrement du chef d'oeuvre Kind of blue (on y reviendra un jour), de belles images d'Ascenseur pour l'échafaud, des films et surtout un parcours musical bien documenté sous forme de bornes d'écoutes ou de cabines sonores, expliquant l'évolution de la musique de Miles Davis.

Même si, il faut bien l'avouer, ces explications d'une manière générale, s'adressent moins au spécialiste de Miles, qui n'apprendra pas grand chose, qu'au Davisien néophite. Mais rien que pour les documents sonores et visuels proposés, l'exposition vaut le déplacement, particulièrement pour le film d'un concert avec le quintet d'Hancock, Shorter, Williams etc, des gosses à l'époque.

Malheureusement, la 2ème partie sur le virage électrique et la période finale après le hiatus entre 75 et 81, matérialisé astucieusement par un couloir sombre avec uniquement des photos, est un peu moins riche au niveau des documents (moins de cabines sonores) et explications. J'aurais aimé qu'on insiste plus sur l'importance de l'album In a silent way, qu'on explique ces longues improvisations, le virage funk d'On the corner et son influence sur la musique noire. On regardera par contre avec intérêt l'extrait d'un documentaire sur Teo Macero (le producteur et architecte de In a silent way, Bitches Brew et autres). La dernière salle, après le couloir sombre marquant le silence musical durant 6 années, est à l'image de la fin de carrière de Miles et on pourra donc difficilement lui reprocher sa superficialité.

Néanmoins, la salle d'accueil de cette 2ème partie permet de voir Miles au festival de l'île de Wight sur grand écran et on se régalera en regardant la danse effrénée des doigts d'un Keith Jarrett tout jeune sur son orgue électrique et c'est encore un des temps forts de l'exposition.
On en profitera à la fin de la visite, pour s'asseoir à un des postes informatiques mis à disposition, pour écouter et découvrir une analyse quasi mesure par mesure de So What, analysant de manière remarquable non seulement le thème et la structure (simple) du morceau mais aussi les solos totalement opposés de Davis, Coltrane et Adderley.

Il ne reste qu'une dizaine de jours avant la fermeture, mais malgré mes réserves mineures, vous devriez courir le vaudou jusqu'à l'expo au coin, parce qu'il est quand même assez rare de voir une telle exposition sur un musicien.

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Miles Davis : Nuit sur les champs Elysées (take 2) (Album : Ascenseur pour l'échafaud 1957)

Les lumières brillaient dans Paris hier soir peut être aussi un peu en raison de ce joli concert. J'ai traversé la place de Clichy pour retrouver la rue de Douai, la descendre jusqu'au square Berlioz. C'était aussi la trompette dans ce concert. Ce type discret, bien droit, dans l'ombre, intimidé aussi, très attentif, dont la trompette renvoyait des éclats de lumière rouge. C'est parti de là.

L'air était clair comme il peut l'être en hiver. Je suis rentré tranquillement en prenant un chemin différent, j'ai emboîté la rue de Calais puis je suis descendu la rue blanche et filé par Chateaudun, pour remonter par la rue La Fayette.
Miles Davis était dans la voiture et j'ai repensé au film de Louis Malle, Ascenseur pour l'échafaud, aux scènes du Paris nocturne de l'époque, les phares des voitures et les rues bien moins éclairées, les voitures aux carrosseries imposantes, la démarche de Jeanne Moreau sur le rythme de la contrebasse, une lenteur qui n'existe plus, les vitrines qui scintillent.

Il ne jouait pas ce disque Miles dans la voiture, des choses plus modernes et plus électriques. Tout comme la ville maintenant.

J'avançais doucement, je pensais aux images floues de ce film, il me reste des images floues, ou bien est-ce que la netteté s'efface avec les années? Et le noir et blanc granuleux, comme de la fatigue sous les paupières. Parfois, certains soirs, basculer le monde en noir et blanc, pour le ralentir. Les images en noir et blanc sont plus lentes. Hier soir je roulais en noir et blanc.

(Pour PdB qui marche dans Paris la nuit)

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Miles Davis : Willie Nelson (Album : Complete Jack Johnson Sessions 2003)

Non il n'y aura rien à dire. Juste Miles. La basse hypnotique de Dave Holland et on parlait de basse hier. Le groove de Jack Dejohnette. La guitare de McLaughlin et surtout celle de Sonny Sharock qui doit expliquer ces bruits d'extra-terrestres en perdition. Un Miles presque bruitiste du coup. Sur le coffret des Jack Johnson sessions, il y a six prises totalement différentes de Willie Nelson. Oui. Ce Willie Nelson aussi étrange que ça puisse paraître.

Miles. On y reviendra. Les cinquante ans de Kind of Blue. L'expo We want Miles à la cité de la musique. On y reviendra.
Là ce soir il n'y a rien à dire. Juste que Jack Johnson était un boxeur (le premier qui me parle du surfeur aux chansons mièvres...). Noir. Le premier noir champion du monde chez les poids lourds en 1908. A une époque où il était mal vu que les boxeurs noirs battent les blancs.

C'est justement ce qu'à fait Jack Johnson. En 1910, lors du premier "combat du siècle", Johnson battit un crétin qui avait déclaré vouloir prouver qu'un blanc était meilleur qu'un "nègre". Il jettera l'éponge au 15ème round. Ca ne fit qu'accroître la popularité de Johnson auprès des noirs. Mais le soir même des émeutes raciales éclatèrent. Ou plutôt, on considéra bien souvent comme "émeute" les scènes de joie du peuple noir devant la victoire d'un des leurs. Bien entendu celles-ci furent réprimées, elles firent au moins dix morts.

Pour la société blanche Jack Johnson avait un autre défaut. Un très gros défaut. Il aimait les femmes. Les femmes blanches. Il fut marié trois fois. Trois fois à des blanches. Il aurait voulu se faire haïr il n'aurait rien trouvé de mieux. Et cela fait partie des raisons pour lesquelles Miles Davis a voulu lui rendre hommage. Il aimait également les voitures rapides. Comme Miles. Forcément la société blanche finit par le coller en prison pour avoir passé une frontière d'état avec une femme blanche... Johnson est mort en 1946, dans un accident de voiture. Après être parti en colère d'un dîner où l'on avait refusé de le servir en raison de sa couleur de peau.

Sur Yesternow, figurant sur l'album Tribute to Jack Johnson de Miles Davis, dont une petite partie de cette prise de Willie Nelson est inclue dans le "collage" global du morceau (Yesternow est constitué de passages provenant de diverses sessions et montées ensemble par le producteur Teo Macero), tout à la fin, on entend la voix de l'acteur qui joue le rôle de Jack Johnson dans le film sur sa vie dire cette phrase que Miles Davis aurait pu reprendre à son compte : "I'm Jack Johnson. Heavyweight champion of the world. I'm black. They never let me forget it. I'm black all right. I'll never let them forget it."

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Neil Young : Speakin' out (Album : Tonight the night 1975)

Je me souviens avoir entendu Speakin' out pour la première fois un après-midi de juillet 1975 à la radio en traversant Bléré en Indre et Loire dans la voiture de mes parents. Speakin' out. Sur Europe 1 ou RTL. Perdue au milieu de chanteurs de variété française dans une émission sur les nouveautés du moment. C'était rare, on s'en souvenait.

Cet été là j'écoutais plutôt Yes (Tales from topographic oceans)(je crois que je peux encore réciter par coeur les paroles de l'intro en simili a capella)(Dawn of the light lies between a silence and sold sources, chase amid fusion of wonder in moment hardly seen forgotten...) et Genesis (Selling England by the pound)(je crois que je peux encore chanter par coeur les paroles de TOUT l'album)(Can you tell me where my country lies, said the uniform to his true love eyes, he lies with me, cries the queen of maybe for her merchandfise he traded in his prize...) et Led Zeppelin. Je découvrais toute cette musique depuis quatre ou cinq mois. C'était comme d'ouvrir la caverne d'Ali Baba.

Tonight the night. Je connaissais son existence au travers des chroniques de Best et Rock & Folk. Il était sorti en mai ou juin. Quelque chose dans ces chroniques avait dû attirer mon attention mais je n'avais encore jamais entendu Neil Young. Le speaker avait annoncé le titre avant sa diffusion. Speakin' out de Neil Young tiré de son nouvel album. Quelque chose dans le genre.

Sur le petit haut parleur de la voiture j'ai entendu un piano un peu bastringue, une guitare et Neil avec sa voix désabusée, lourde de fatigue et de substances diverses et variées, I went to the movie the other night. Il y a ce moment, durant le premier solo, et pourtant les solos de guitare, mais là, sur les cordes jouées avec les doigts par Nils Lofgren, vers 1'35", il y a un petit motif, avec ces harmoniques pincées, qui m'est resté comme un tatouage. Pas grand chose, quelques notes, elles m'ont toujours remué, depuis le début, dans la voiture, avant de passer le pont sur le Cher. Après aussi, lorsque j'ai acheté le disque, plus tard, bien plus tard. En 77. Pas le premier Neil Young, c'était Time fades away. Mais le deuxième ou le troisième. Ca se confond avec Harvest dans la mémoire.

C'était encore l'ID 19 qu'avait mon père à cette époque là. Une beige. Elle datait de 1967. On ne changeait pas de voiture très souvent. Les sièges étaient rouge vif. Le type de la radio a coupé avant la fin du morceau comme ils faisaient tout le temps, j'avais horreur de ça. Mais j'avais entendu Neil Young. Pour la première fois. A Bléré, juste avant de passer le pont sur Le Cher. On était en 1975. Va savoir pourquoi je m'en souviens encore.

J'avais quatorze ans. On campait dans un champ en face de la maison d'un collègue de mon père. Dans un village de tourraine complètement paumé. On y est passé l'année dernière, on aurait presque pu voir des buissons poussés par le vent au milieu de la route comme dans les villes fantômes.

Le soir on écoutait sur la radio une émission où les auditeurs devaient voter par téléphone pour choisir les chansons. C'était toujours des duels. Du genre un Stones contre un Beatles. Ou Elton John contre T.Rex. In a gadda da vida et son solo de batterie contre Tubular bells de Mike Oldfield. L'émission finissait souvent sur ces deux chansons qu'ils coupaient quand même avant la fin. Forcément, l'émission était caviardée de duels entre des chanteurs de variétés françaises d'époque. Mais tous les deux ou trois duels on avait du rock. Heureusement qu'il y avait cette émission. Ca finissait par lasser mes parents alors je restais dans la caravane à coté du transistor.

Je savais que c'était un disque de mort, de deuil, j'avais déjà lu au moins trois fois les chroniques. Quelque chose d'un peu morbide qui m'attirait. Une coté obscur.

La photo de la pochette m'a toujours impressionnée. Ce portrait de Neil sur scène, le cheveu filasse en excès de sébum, dans cette veste claire à rayures (la jaune de la photo d'On the beach?), la barbe lui mangeant le visage, avec des lunettes de soleil lui cachant les yeux, et ses cheveux de chaque coté du visage dessinant ce triangle blanc messianique sur le front. Il ne semble pas au mieux de sa forme, on le sent poisseux, débitant des horreurs dans le micro, l'index ergoteur et pinailleur, donneur de leçon.

Un disque noir. Un disque sale. Je l'ai usé.
Qu'est-ce que j'y comprenais adolescent à tous ces morts? A cette usure de l'existence qui suinte sur toutes les chansons de la 2ème face, ma préférée, où la voix de Neil est sur le fil. Tired eyes (he shot four men in a cocaine deal...), Roll another number où il raconte qu'il est tellement loin des hélicoptères de Woodstock comme si des décennies étaient passées, ça ne faisait que quatre ans quand il a écrit la chanson. Albuquerque (Alboukeurki comme il dit), et sa poussière, sa route usée, sa lassitude, l'envie de partir sans savoir où, le désert, la sueur sur la peau, un sentiment illusoire de liberté et de laisser derrière tout ce que l'on fuit. Comme un étranger. Un de ses plus belles chansons.

Tonight the night. Le soir où Neil Young déballe tout. Ce disque est une vraie tartine de poisse. Avec plusieurs couches, bien étalées. Le disque d'un homme rongé par la culpabilité face à ces deux morts. A en faire pâlir le Berlin de Lou Reed. Comme il l'a dit lui même, ce n'est pas un disque du matin, il faut l'écouter à la nuit tombée.

Particulièrement avec Borrowed tune (chanson empruntée), pire aveu d'impuissance de toute l'histoire du rock, où Neil pompe le Lady Jane des Stones et l'avoue (I'm singing this borrowed tune I took from the Rolling Stones... too wasted to write my own). Les artistes n'ont pas de pudeur parfois... Neil Young l'avait enregistré en 1973. Il aura attendu deux ans (et un album) avant de le sortir...

Un disque de mort, de morts. This album was made for Danny Whiten et Bruce Berry who lived and died for rock'n roll. Danny Whiten, guitariste du Crazy Horse que Neil Young avait refusé de prendre dans le groupe pour la tournée suivant Harvest pour cause d'addiction trop importante à l'héroïne. Neil lui a filé un billet d'avion pour L.A. et $50 pour qu'il rentre chez lui. On le retrouva le soir même overdosé dans la salle de bains d'un ami.
Quelques mois plus tard Bruce Berry (was a workingman...), un ancien roadie de CSN&Y, est retrouvé mort d'OD après s'être fait viré pour avoir piqué la guitare de David Crosby (he use to pick up my guitar and play and sing a song in a shaky voice). Neil en parle dans Tonight the night la chanson, qui ouvre et ferme l'album comme un couvercle de cercueil à une présentation mortuaire... De Whitten pas un mot dans les chansons, mais sur la photo de la pochette intérieure on y voit le groupe qui a enregistré ce disque, avec le nom de Whitten à une place vide, devant les amplis.

Le carton de la pochette a un grain un peu particulier, assez épais, proche de celui de la pochette d'Harvest mais d'un noir mat qui déteindrait presque sur les doigts. Un disque qui laisse des traces.

A l'intérieur on y trouvait un petit dépliant plutôt énigmatique (disparu sur le cd bien entendu...). Avec un compte rendu d'un concert de Neil Young en néerlandais (miracle d'internet on en trouve maintenant une traduction) qui ajoutait encore un peu plus à la légende de cet album. Une lettre adressé à un certain Waterface débutant par les mots avec lesquels Neil introduisait le show lors de la tournée TNT : Welcome to Miami beach. Everything is cheaper than it looks". Waterface serait Danny Whitten. L'auteur de la lettre (Neil?) lui demandant de saluer BB (Bruce Berry)...

Quelques mois plus tard j'en saurais un peu plus, avec un article de Francis Dordor paru dans Best de Mars 1976. Il balayait toute la carrière de Neil jusqu'à Zuma sorti peu de temps avant. Lire l'article c'était plonger à pieds joints dans le mythe Neil Young. L'article était imprimé en lettre blanche sur fond noir, dans le ton de Tonight the night. J'ai toujours l'article, découpé et rangé dans une pochette.

Je crois bien que je n'ai plus jamais entendu Speakin' out à la radio. Mais ça a commencé là. Le premier contact. On est en 2009, je me demande quand sortira le prochain coffret d'archives, celui sur la période suivante, celle qui comprendra Time fades away, On the beach et Tonight the night, la ditch trilogy, mes Neil Young préférés. Depuis plus de trente ans.

On ne parle jamais de la photo intérieure de la pochette ouvrante, elle est pourtant terriblement révélatrice de ce disque. On y voit Neil Young assis à une table dans ce qui est visiblement un pub ou un bar. On distingue au premier plan deux pendules (Time fades away?). Il ne regarde pas l'objectif, la photo est prise à son insu, une photo volée.
Une photo où l'on semble espionner son intimité. C'est un peu ce que l'on fait, à chaque fois que l'on écoute ce disque...

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