Roxy Music : In every dream home a heartache (Album : For your pleasure 1973)

Je me souviens de Fluide Glacial à ses début, vers 76/77. Je l'achetais spécialement pour les planches rock de Solé, Gotlib et Dister, racontant une chanson ou un groupe en dessins. J'adorais lorsqu'ils racontaient une chanson, en traduisant les paroles et en les illustrant.

Ce n'était pas toujours simple de comprendre ce qu'elles racontaient les chansons, mon niveau d'anglais, malgré des efforts remarqués dans cette matière, n'était pas encore suffisant. On ne trouvait pas non plus les paroles sur toutes les pochettes. Disposer d'une traduction était rare. L'idée devait venir de Dister, photographe et journaliste à Rock & Folk qui avait vécu le flower power et le mouvement hippie de l'intérieur en ayant couvert tous les festivals majeurs de la fin des sixties et du début seventies.

Ces pages là, je finissais par les connaître par coeur à force de les lire, allongé sur le lit étroit de la petite chambre chez mes parents. Avec ces dessins débordant de détails. Elles faisaient rêver doublement puisqu'elle puisaient leur inspiration dans la musique écoutée. Ils avaient décortiqués les Who, les Beatles, Zappa, Pink Floyd, le punk (c'était l'époque), Genesis, Magma, Patti Smith... Dans le n°16 d'octobre 77 (on notera sur le coté gauche de la 4ème page le petit hommage à la mort d'Elvis survenue deux mois plus tôt), c'était le tour de Roxy Music.

Même si à l'époque, je ne connaissais que Country Life et pas seulement pour des raisons musicales (Cf. la pochette), sans encore l'avoir. Cette bande dessinée elle, m'aura fait acheter For your pleasure, le merveilleux 2ème album de Roxy Music. Eno était encore là mais plus pour longtemps. Sur la pochette, on voyait une Amanda Lear dominatrice, promenant en laisse une panthère noire. For your pleasure.

In every dream home... la chanson terminait la première face, sur ce tempo lent et pesant, avec cet orgue inquiétant et les touches discrètes du saxophone d'Andy MacKay en arrière plan. Bryan Ferry en dandy oisif et dépressif, y raconte sa solitude pesante (et sexuelle) dans sa somptueuse demeure. Il explique comment il se commande une poupée gonflable par correspondance pour y remédier, et devient amoureux d'elle. Les quatre planches ci-dessous (cliquer dessus pour les voir en grand) racontent ça bien mieux que quelques mots.

On peut presque y voir une préfiguration en forme de parabole de la virtualité de certaines relations amenées par internet et des fantasmes suscités par l'autre derrière son écran. Pourtant la chanson date de 1973. Même le minitel n'existait pas encore.

Les quatre pages illustrent avec beaucoup d'humour et de détails foisonnants cette chanson. C'était un peu étrange de découvrir une chanson sans l'écouter, mais lorsque je l'ai entendue pour la première fois, la musique collait parfaitement avec ce que j'avais imaginé. Même si l'allusion sexuelle de la fin de la chanson (I blew up your body, but you blew my mind...) m'avait échappée (si je puis dire...).

Il m'est impossible, après toutes ces années, de l'écouter sans revoir Bryan Ferry se débattant avec sa poupée gonflable, ou se tripotant la nouille, même si quelque part, cela enlève une partie du coté dramatique de la chanson.

(Pour ceux que ça intéresse, un album, Pop, Rock et Colégram, malheureusement épuisé depuis bien longtemps, compilait toutes ces planches. Il est parfois trouvable d'occasion)

    

    

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Slowdive : Catch the breeze (Album : Just for a day 1991)

Je me souviens de nos moments de flottement au début des années 90. On trainait les pieds pour ne pas vieillir trop vite. Ça donnait même l'impression de fonctionner. On ne distinguait pas encore les illusions de nos espoirs. Ça vient toujours trop tôt. Ou trop tard va savoir. Toujours avant qu'on ne le souhaite vraiment.

On réduisait en poussière les rêves pailletés déjà oubliés des années 80. Coup de balais sur le trottoir des existences encore chancelantes d'hésitation, même si on n'avait plus l'âge.
Slowdive, voix éthérées, saveurs de thé au jasmin, encens aux parfums d'orient, on essayait d'oublier ce que l'on n'avait pas encore appris. Il ne faudrait pas longtemps pour se laisser rattraper parce que l'on avait évité sans même le vouloir vraiment.

D'une vie où on se laissait porter on allait basculer vers une existence trop lourde à soulever.

Des après-midi cotonneux, en gestes lents, entre Cocteau Twins et Slowdive, à ne pas réussir à s'imaginer, à regarder le soleil derrière la vitre sans en profiter. Tracer des lignes bleues, c'était l'année pour ça, en trompe le monde. On était noyé aussi, dans la réverbération, en flottements hésitants.

1991, 1992, pendant longtemps on a eu l'impression que c'était hier. Et puis un matin on se réveille et presque vingt ans se sont écoulés. On croit plonger lentement. On chute à la vitesse de la lumière.

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Tom Waits : Red Shoes by the drugstore (Album : Blue Valentines 1978)

Tu les voyais comment tes 18 ans. Ou plutôt tu les vois comment quand tu y penses maintenant. Je veux parler des couleurs. Plus le temps passe plus il ne reste que des couleurs dans les souvenirs.

Ils sont jaune les miens. Un jaune ocre un peu tremblotant du tube lumineux que j'allumais au-dessus de mon bureau le soir quand j'étais allongé sur mon lit, sur le mur opposé de la petite chambre. Il faisait une lumière chaude ce tube, avec la lumière se diffusant dans la pièce. C'est la couleur de mes 18 ans cette lumière. Celle qui restait allumée jusqu'à plus d'heures, pendant que j'écoutais des disques. Au casque passé les 22h30, heure à laquelle mes parents allaitent se coucher en règle générale.

Elle baignait la petite pièce dans une ambiance chaude cette lumière. Du moins je l'ai conservée ainsi dans mon esprit. Quelque chose d'un peu magique. On avait pensé, dans des années là, qu'à l'âge de 18 ans des choses changeraient, on voyait ça comme un cap à franchir, celui qui nous débarrasserait des tempêtes adolescentes. On ne savait pas encore que c'était illusoire mais on allait vite s'en rendre compte. J'avais acheté Blue Valentine de Tom Waits. Sa voix rauque, éraillée me fascinait complètement. Mes copains ne comprenait pas Tom Waits. On était début 79. Tom Waits était déjà un extra-terrestre.

C'est étrange de garder le jaune en mémoire puisque la pochette est dans les vert malgré le titre et les bleus à l'âme des chansons. Mais c'est la lumière des nuits de ces mois là, assez étranges. Tout en équilibre précaire.

A l'arrière de la pochette, on voit une station service de nuit, bien crasseuse, bien pouilleuse. Tom Waits y serre une fille contre le capot d'un pick-up sur lequel est peint Blue Valentine en lettres rouges sur l'aile droite. La fille a des longs cheveux blonds qui faisaient rêver et une belle robe rouge. Je me suis toujours demandé si elle avait les chaussures assorties. Si c'était elle, la fille de la chanson, celle avec les chaussures et la robe rouge, qui marche sous la pluie la nuit devant le drugstore, la pluie comme du Chablis renversé. De toute manière cétait un album de nuit, de pluie. Il y avait ça dans toutes les chansons. La nuit, la pluie. Et les filles.

Je ne savais pas que c'était Ricky Lee Jones au dos de la pochette, coincée contre Tom Waits. C'était sa femme à l'époque. D'ailleurs on ne savait pas encore qui était Ricky Lee Jones. On le saurait après avoir vu et revu Subway, ce mauvais film de Luc Besson au milieu des années 80. Ricky Lee Jones c'est la fille qui chante quand ce crétin de Christophe Lambert danse avec Isabelle Adjani sur le quai déserté de la station Chatelet du RER. Forcément si tu n'as pas eu dans les 20 ans et quelques quand c'est sorti ça ne te dit rien. Ce n'est pas comme s'il était bien ce film. Mais si on n'avait aimé que des choses biens...

Blue Valentine. Il est quasiment impossible de se souvenir de l'effet de cet album à la première écoute. Comme bien souvent c'était le samedi soir chez Jean Bernard Hebey sur RTL. Elle s'appelait Poste Restante l'émission. Tous les samedis soirs ou presque j'étais collé au poste, baigné dans la lumière jaune de la chambre. Tom Waits. Il charriait tellement de choses dans sa voix, on avait l'impression de pouvoir en faire quelque chose, on se disait que ça ne ne pouvait pas être inutile, d'écouter cette voix, qu'on y trouverait bien quelque chose. Quelque chose qui faciliterait un peu les choses avec les filles. Mais Tom Waits il ne passait pas plus avec elles qu'avec les mecs. Et puis, en 78, personne ou presque ne connaissait Tom Waits. Jusque là on ne l'entendait que dans les articles de Philippe Garnier dans Rock & Folk, même sans écouter les disques.

Il y a de ces chansons là dessus pourtant. Des trucs qui te parlent mais peut être qu'il faut avoir vécu un peu pour ça. Normalement. A 18 ans on connait quoi de la vie. Je n'avais pas encore vieilli prématurément pourtant en 78/79. Mais ces histoires de cartes postales de putes de Minneapolis, ces histoires de chaussures rouges, de Roméo qui saigne, de $29 ça parlait, ou plutôt ça racontait des histoires. C'était le truc de Tom Waits, raconter des histoires. Forcément, je m'imaginais dans un bar enfumé, jouer des chansons de Tom Waits sur un piano collé contre le mur, peut être sur un piano avec la touche de Fa aigu jaune de nicotine.

J'ai un vague souvenir d'avoir vu un des concerts à la télé à cette époque là. Ça avait aussi déclenché le truc. A partir de cet album. Pas le meilleur de Tom Waits pourtant, mais le premier album qu'on écoute d'un artiste, il en reste toujours quelque de particulier que le temps ne gomme jamais. Ça allait bien avec la lumière jaune de la chambre le soir. Quand les pensées s'évadent. Sur des airs de blues crasseux. C'était comme de boire un alcool fort, un de ceux encore réservé aux grands mais qu'on goûtait dès qu'ils n'étaient plus là.

Pendant longtemps j'ai sauté le premier morceau. Cette reprise du Somewhere de West Side Story. Ça ne collait pas. Ce n'était pas ma musique. C'était celle de mes parents West Side Story. Pas la mienne. Je commençais systématiquement par la seconde chanson. Celle des chaussures rouges. Il a fallu que je rachète l'album en cd à la fin des années 80 pour redécouvrir la chanson. Ce n'était plus la chanson de quelqu'un, juste une reprise pour ouvrir un disque de Tom Waits. Je me suis remis à écouter la première chanson de ce jour là.

A la fin de la deuxième face il y a Blue Valentines, avec ces accords humides, qui t'assènent que tu as raté quelque chose dans ta vie. On rentre dans le morceau comme on marche dans une flaque d'eau les soirs de poisse. Il fait prendre dix ans de plus. Invariablement. Quelque soit son âge. Dix ans de plus rien qu'à l'écouter. A 18 ans on peut encore se permettre d'écouter des disques qui font vieillir...

Ce disque sonne blues, sonne bleu, sonne noir. Mais à chaque fois que je l'écoute, je revois la lumière jaune ocre, un peu baveuse, du tube de lumière qui se trouvait au-dessus de mon bureau éclairait ma petite chambre le soir et cette chaleur qui abritait de la pluie, celle des chansons de ce disque.

(L'album est en écoute intégrale sur Spotify)

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Einstürzende Neubauten : Steh Auf Berlin (Album : Kollaps 1981)

"In Berlin, by the wall, you were five foot, ten inches tall, it was very nice. Candelight and Dubonnet on ice"

Je me souviens des images au journal télévisé ce soir là tard et le lendemain, il y a vingt ans, de ces Berlinois avec des marteaux dérisoires, des barres de fer, des pioches, s'attaquant au mur qui avait coupé leur ville, leur pays en deux depuis 28 ans. Je me souviens avoir suivi les évènements en direct à la télé. On y voyait ces gens dansant et applaudissant, debout sur le mur, et cette foule passant les check points. Je me souviens aussi plus tard, le lendemain je crois, de cette image de Mstistlav Rostropovitch jouant un prélude de Bach devant le mur, coté ouest, reconnaissable par tous ses tags colorés, en direct sur France 2.

Le plus impressionnant, n'était peut être pas la chute de ce mur de béton, mais la chute du mur de la peur, qui faisait franchir en masse, la frontière aux Allemands de l'est.
J'étais au chômage depuis quelques mois, dans ces périodes de désoeuvrement où l'on suit avec espoir tout évènement télévisuel susceptible de pimenter l'ennui morne du quotidien. Il est dommage qu'à cette époque je n'écrivais pas. J'eusse aimé pouvoir lire, vingt ans plus tard, mes réflexions sur l'actualité de ces jours là.

C'était toute une époque qui s'effondrait en même temps que le mur. Les gens de ma génération ont tous eu quelqu'un de leur famille ou de leurs amis (voire eux-mêmes) parti faire leur service militaire (cette "chose" existait encore...) dans l'une des bases du secteur Français de Berlin et ayant raconté ce mur coupant la ville en deux, les miradors, les mesures de sécurité. La peur que suscitait le monde de l'Est de l'autre coté. La peur qui étreignait ceux qui pouvaient passer le mur pour une courte visite ou pour une mission militaire. La peur de l'inconnu aussi.

C'était peut être ces récits et le fait que la ville ainsi encerclée faisait penser à une île qui m'a toujours fasciné. Le fait aussi qu'elle fut fortement ancrée dans la culture musicale contemporaine.

Après l'album culte de Lou Reed il y avait forcément la trilogie Berlinoise de David Bowie. Low/Heroes/Lodger. Même si elle porte bien mal son nom puisque seule une partie de Low (la 2ème face) et l'intégralité de Heroes ont été enregistrés à Berlin où Bowie s'était installé avec Iggy Pop en 77. Plus précisément au studio Hansa, Hansa by the wall, puisqu'il se situait le long du mur, dans le secteur sud-ouest de la ville, à Tiergarten. Ce même studio où U2 en mal d'inspiration ira y enregistrer Acthung Baby en... 1990.

L'influence de la ville et de son mur se fait sentir dans la musique de Heroes, plus particulièrement sur la deuxième face majoritairement instrumentale où la musique de Sense of doubt évoque la lenteur des rondes des gardes Est Allemands le long du mur une nuit d'hiver.

En 1982 c'est Nick Cave et son Birthday Party qui viendront s'installer à Berlin. Cave y passera une grande partie des années 80. Il y écrira son roman et y fondera ses Bad Seeds avec un certain Blixa Bargeld qui dès 1980 noyait sa musique sous un déluge de bruits industriels et de percussions métalliques au sein d'Einstürzende Neubauten.
S'il y a une musique qui caractérise le Berlin des années 80, sa position particulière en même temps que le développement d'une culture alternative et hors normes par son coté difficile et exigeant, c'est bien celle-ci. A un tel point que la musique d'Einstürzende Neubauten changera après 1989 en s'adoucissant et en se normalisant (ceci reste néanmoins relatif).

Il faut absolument regarder cette vidéo d'Autobahn filmée en 1981 à Berlin pour comprendre l'atmosphère irréelle de la ville de ces années là. De tels décors urbains expliquant finalement assez bien l'émergence d'une scène alternative et des squats d'artistes fleurissant un peu partout dans la ville.

L'incorporation dans la musique du groupe de bruits de perceuses, de marteaux piqueurs, de marteaux frappant la pierre ou le métal, préfiguraient quelque part la bande son de la destruction du mur par les Berlinois les 9 et 10 novembre 1989. Comme dans Steh Auf Berlin (Réveille toi Berlin) figurant sur leur premier album datant de 1981.

Je me souviens aussi que l'année suivant la chute du mur, on m'avait offert, probablement à noël, un CD un peu particulier de la 9ème symphonie de Beethoven. L'enregistrement de celle-ci avait eu lieu à Berlin le 25 décembre 1989, le premier noël de la ville après la chute du mur.

La particularité du disque, une édition limitée (enfin pas tant que ça puisque j'ai le n° 60337), est d'offrir un petit morceau du mur de Berlin. Connerie marketing de l'époque. Ils ont même ajouté "L'évènement de l'année" en lettres noire sur fond jaune. C'est probablement ce qui avait dû décider la personne (oubliée) qui me l'avait offert...

On trouve donc dans le boîtier du CD un petit morceau de pierre dont un certificat en atteste formellement la provenance du mur de Berlin, dont on imagine qu'il provient du travail de l'ouvrier avec son marteau et son burin figurant sur la photo de la pochette. L'interprétation de la 9ème est par ailleurs assez bonne, même si l'on est loin des sommets de celle de Furtwangler en 1951 avec Elisabeth Schwarzkopf. On sent néanmoins dans les choeurs du dernier mouvement, An die Freude (Ôde à la joie), qui est d'ailleurs l'hymne Européen, une certaine exaltation, signe de l'importance de l'évènement célébré.

Le packaging assez ridicule de la chose donnant néanmoins une piètre idée de la récupération mercantile d'un évènement historique à la fin des années 80... tout à fait dans le ton des commémorations vingt ans plus tard...

Je ne suis jamais allé à Berlin, même après toutes ces années. Ça viendra. Je l'espère. Je sais que j'irai marcher un peu le long du tracé de l'ancien mur parce que son absence comme son ancienne présence fait partie d'une certaine manière de ma vie. Même si quelque part, je regretterai son influence sur la musique d'Einstürzende Neubauten. Mais cela pèse finalement assez peu dans la balance...

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The Cure : The Snakepit (Album : Kiss me Kiss me Kiss me 1987)

Je me souviens que Kiss Me Kiss Me Kiss Me est le dernier album des Cure que j'aie acheté en vinyle à sa sortie, en 87. Même si j'ai aussi Disintegration et Entreat, mais ils ont été achetés d'occasion bien après leur sortie. C'était une fin et un début en même temps cet achat, le CD qui balayait le vinyle, et on était exactement dans ces instants là. Les études terminées, chacun avait son appartement, quelques uns commençaient à se mettre sérieusement en couple mais en même temps personne n'avait encore d'enfant. Il y avait toujours le week-end ce petit sentiment de liberté et d'insouciance minutée.

Cure était une sorte d'oasis rock au milieu du classique et du jazz que j'écoutais principalement ces années là, entre 87 et 89. N'ayant pas été capable d'écouter ce qu'il fallait j'écoutais autre chose. Un virage à 90° si ce n'est plus. Je découvrais Coltrane et les opéras de Wagner. Cure nageait entre deux eaux au milieu de ces immensités musicales.

La première fois que j'ai entendu cet album, c'était un samedi après-midi dans l'appartement de Philippe et de sa copine dont le nom s'est perdu au fil du temps, sur ses enceintes, ses Pierre Etienne Léon M4 qui seraient miennes l'année suivante puisque je lui rachèterais. Elles trônent toujours dans mon salon.

On avait trainé les magasins de hi-fi cet après midi là. Entre garçons. Virée parisienne de différents magasins et écoute comparée. On commençait à gagner notre vie on pouvait commencer à se payer du matériel de qualité.

On bossait tous mais on avait gardé quelque chose du rythme étudiant avec des sorties fréquentes le soir en semaine, à moins de trente ans tu peux encore t'amuser à ça, le corps suit sans problème. Le pire c'est qu'on y croyait à cette nouvelle vie. Travail, carrière, famille, ça fait frémir rien que de l'écrire, même si ça n'était qu'à l'état larvaire cette année là chez les uns et les autres on sentait bien des espoirs partagés. On avait été formaté pour ça de toute manière. Il ne fallait pas s'en étonner.

Je n'écoutais Cure que depuis deux ans, depuis The Head on the door, même s'il y avait eu le maxi Let's go to bed avant ça. J'avais vite rattrapé mon retard cela dit. Je jouais déjà mon snob en préférant les anciens, la trilogie 17 seconds/Faith/Pornography.

Kiss me trois fois en était bien éloigné, dans la continuité de The head on the door. Un drôle de disque, inégal, insatisfaisant, avec cette dose d'artificialité que l'on retrouvait dans nos vies. Ces synthés trop présents, cette volonté d'en faire trop. Ce son brouillon comme pour masquer le manque de substance. Trop superficiel pour vraiment convaincre. C'était indécelable à ce moment là mais c'était juste une musique catalysant un certain air du temps de ces années, avec tout ce qu'il pouvait y avoir de concessions pour y arriver.

On en était là nous aussi. C'était les années 80, on était dans le ton, même si ce n'était pas très malin. Il ne me faudrait pas tant que ça ensuite, pour lâcher l'affaire. Robert Smith se reprendrait aussi avec Disintegration. Le dernier de la bande vu pour la dernière fois il y a dix ans y était toujours, on ne savait plus quoi se dire. La quoi? carrière professionnelle? Sa nouvelle voiture? Les autres étaient déjà perdus de vue depuis quelques temps. Les disparitions de la vie. Les gens disparaissent c'est toujours comme ça.

Il y a avait pourtant quelques chansons perdues au milieu de ce double album qui sortaient un peu du lot. Torture, If only tonight we could sleep et son sitar, The Snakepit et son coté arabisant, et forcément Just like heaven, ce morceau qui avait été composé à l'origine pour le générique de l'émission Les enfants du rock. Philippe l'avait acheté en cd cet album et s'était fait avoir d'une chanson, Hey you (pas la meilleure cela dit)(loin de là), qui ne rentrait pas sur le cd. Ca permettait de nous amuser dans des pseudos querelles stupides sur les supports, défendant (déjà) le vinyle contre le cd que Philippe portait au pinacle.

La pochette en tout cas, ces lèvres brillantes sous un rouge à lèvre rouge vif, était bien plus belle en vinyle. Même si elle annonçait une sensualité qu'on avait du mal à retrouver dans la musique.

Il y en avait eu d'autres des samedis comme ça, mais celui là est resté peut être bien parce que ce jour là je suis tombé amoureux de ses enceintes quand on a enlevé Kiss me par 3 et mis la compil avec Other voices et sa grosse basse qui sonnait comme jamais.

J'ai pris rapidement ce disque samedi dernier pour l'écouter dans la voiture (j'ai fini par le graver sur cd malgré tout)(sans Hey you) en amenant ma fille à un anniversaire, parce que l'étagère où il se trouve est à coté de la porte, départ précipité pas le temps de chercher. C'était le hasard mais il n'y a jamais vraiment de hasard. Toutes ces images me sont revenues sur le chemin du retour. Un peu plus de vingt ans plus tard, Just like heaven fait toujours un petit frisson le long de la colonne vertébrale pour tout ce qui lui est attaché.

Les disques finalement, ressemblent à ces souvenirs en filaments enfermés dans des flacons que l'on voit dans les histoires d'Harry Potter. Pour les lire il faut utiliser un drôle d'appareil où il faut enfoncer sa tête. On n'en est pas si loin avec les disques. J'y ai inscrit entre les sillons des des disques des souvenirs oubliés. Il suffit d'écouter les disques pour les retrouver.

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The Go-Betweens : Your turn, my turn (AlbumSingle : Your turn my turn/World weary 1981)

Je ne me souviens de rien de 1981. Ou si peu. Quelques Kodachrome de vacances au Grau du Roi encore qu'il soit bien possible que les images se mélangent avec celles de 82. Quelques clichés de Camargue, de filles trop vite parties, voire même jamais arrivées. Des beaux paysages pour masquer ce qui ne s'avouait pas.

Je me souviens du 10 mai par contre. Je révisais mollement mes partiels devant la télé en attendant les résultats. Il reste le souvenir de la joie en voyant apparaitre la tête de Mitterrand. Les klaxons dans les rues, les cris, la joie. Du balcon j'ai observé l'agitation dans mes rues de banlieue en gardant un oeil sur la télé. Ils disaient à la bastille à la bastille. J'y serais bien allé mais seul je n'ai pas osé. Mes amis s'en foutaient ou votaient à droite. Je ne suis pas allé à la bastille. Avoir 20 ans en mai 81, avoir voté pour Mitterrand et ne pas être allé à la Bastille ce dimanche là, était très certainement significatif de la décennie qui allait venir.

J'ai raté mon 10 mai comme j'ai raté les années 80. J'étais content pourtant ce soir, de ce changement attendu. On en espérait tant, depuis des années. La réalité ensuite sera décevante mais la réalité est souvent décevante.

Musicalement il ne reste rien non plus ou si peu. Du tout venant pas toujours très reluisant. Supertramp, Springsteen, Dire Straits, Police, sans parler de Christopher Cross et de Phil Collins qui me vaudront certainement d'aller pourrir sur les ruines de l'enfer.

Quelques restes parfois, de manière sporadique. Surtout Remain in light des Talking Heads comme une queue de comète. Mes vieux Magazine, que j'écoutais seul, comme un plaisir honteux. Je ne lisais plus la presse musicale, n'écoutais même plus Bernard Lenoir et Feedback ou rarement. Juste pour se rendre compte que j'étais largué, que ça ne me parlait plus. Si tu laisses tomber la presse ou les émissions spécialisées, l'information musicale ne te parvient que par les canaux grands publics. Fnac, radios généralistes. On voit le résultat. Il faudra attendre 82 pour l'expansion des radios libres.

De toute manière, est-ce que j'avais encore envie de ce post-punk rugueux qui n'intéressait que moi. La new wave et ses synthés me conviendrait mieux les années suivantes. Et encore, pas la meilleure... En 1981 ce n'était rien. Ou si peu.

Pendant que je végétais musicalement, les Go-Betweens enregistraient leur premier album au fin fond de leur Australie et sortait ce single. Je ne suis pas certain que grand monde aura remarqué ce disque à l'époque. C'est plus les Inrocks qui leur auront donné le statut de groupe culte quelques années plus tard à l'époque où le magazine était mensuel et pertinent. Il n'aurait peut être pas fallu grand chose pour ne pas les rater mais parfois même les yeux ouverts on est aveugle.

Les Go-Betweens étaient encore un trio à leurs début, beaucoup plus proches d'un post punk Velvetien proche des Feelies avec des angles plus arondis, moins rugueux, mâtiné de Jonathan Richman. A partir de leur 3 ème album ils adouciront leur musique sans pour autant la pervertir pour finir par aboutir au fabuleux 16 lovers lane. J'en étais bien loin de toute manière, en 81 comme en 88.

1981, je n'écoutais rien ou si peu. On pourra écouter les post punk mixes de Musicophilia consacrés UNIQUEMENT à 1981, pour se rendre compte de la richesse de cette année là et de ce que j'ai eu à rattraper bien plus tard.

Il reste quand même de l'automne 81, des images étranges, un peu froides et humides, de ma chambre et les chansons solitaires et douces amères du premier album de Kate Bush en décalage temporel. Elle chantait Ah feel it feel it my love. Je n'étais pas certain de ce que je ressentais.

1981. Si l'on pouvait choisir une année à revivre dans sa vie je choisirais celle-ci, justement parce que je n'y ai rien vécu. Ou si peu.

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Neil Young : Speakin' out (Album : Tonight the night 1975)

Je me souviens avoir entendu Speakin' out pour la première fois un après-midi de juillet 1975 à la radio en traversant Bléré en Indre et Loire dans la voiture de mes parents. Speakin' out. Sur Europe 1 ou RTL. Perdue au milieu de chanteurs de variété française dans une émission sur les nouveautés du moment. C'était rare, on s'en souvenait.

Cet été là j'écoutais plutôt Yes (Tales from topographic oceans)(je crois que je peux encore réciter par coeur les paroles de l'intro en simili a capella)(Dawn of the light lies between a silence and sold sources, chase amid fusion of wonder in moment hardly seen forgotten...) et Genesis (Selling England by the pound)(je crois que je peux encore chanter par coeur les paroles de TOUT l'album)(Can you tell me where my country lies, said the uniform to his true love eyes, he lies with me, cries the queen of maybe for her merchandfise he traded in his prize...) et Led Zeppelin. Je découvrais toute cette musique depuis quatre ou cinq mois. C'était comme d'ouvrir la caverne d'Ali Baba.

Tonight the night. Je connaissais son existence au travers des chroniques de Best et Rock & Folk. Il était sorti en mai ou juin. Quelque chose dans ces chroniques avait dû attirer mon attention mais je n'avais encore jamais entendu Neil Young. Le speaker avait annoncé le titre avant sa diffusion. Speakin' out de Neil Young tiré de son nouvel album. Quelque chose dans le genre.

Sur le petit haut parleur de la voiture j'ai entendu un piano un peu bastringue, une guitare et Neil avec sa voix désabusée, lourde de fatigue et de substances diverses et variées, I went to the movie the other night. Il y a ce moment, durant le premier solo, et pourtant les solos de guitare, mais là, sur les cordes jouées avec les doigts par Nils Lofgren, vers 1'35", il y a un petit motif, avec ces harmoniques pincées, qui m'est resté comme un tatouage. Pas grand chose, quelques notes, elles m'ont toujours remué, depuis le début, dans la voiture, avant de passer le pont sur le Cher. Après aussi, lorsque j'ai acheté le disque, plus tard, bien plus tard. En 77. Pas le premier Neil Young, c'était Time fades away. Mais le deuxième ou le troisième. Ca se confond avec Harvest dans la mémoire.

C'était encore l'ID 19 qu'avait mon père à cette époque là. Une beige. Elle datait de 1967. On ne changeait pas de voiture très souvent. Les sièges étaient rouge vif. Le type de la radio a coupé avant la fin du morceau comme ils faisaient tout le temps, j'avais horreur de ça. Mais j'avais entendu Neil Young. Pour la première fois. A Bléré, juste avant de passer le pont sur Le Cher. On était en 1975. Va savoir pourquoi je m'en souviens encore.

J'avais quatorze ans. On campait dans un champ en face de la maison d'un collègue de mon père. Dans un village de tourraine complètement paumé. On y est passé l'année dernière, on aurait presque pu voir des buissons poussés par le vent au milieu de la route comme dans les villes fantômes.

Le soir on écoutait sur la radio une émission où les auditeurs devaient voter par téléphone pour choisir les chansons. C'était toujours des duels. Du genre un Stones contre un Beatles. Ou Elton John contre T.Rex. In a gadda da vida et son solo de batterie contre Tubular bells de Mike Oldfield. L'émission finissait souvent sur ces deux chansons qu'ils coupaient quand même avant la fin. Forcément, l'émission était caviardée de duels entre des chanteurs de variétés françaises d'époque. Mais tous les deux ou trois duels on avait du rock. Heureusement qu'il y avait cette émission. Ca finissait par lasser mes parents alors je restais dans la caravane à coté du transistor.

Je savais que c'était un disque de mort, de deuil, j'avais déjà lu au moins trois fois les chroniques. Quelque chose d'un peu morbide qui m'attirait. Une coté obscur.

La photo de la pochette m'a toujours impressionnée. Ce portrait de Neil sur scène, le cheveu filasse en excès de sébum, dans cette veste claire à rayures (la jaune de la photo d'On the beach?), la barbe lui mangeant le visage, avec des lunettes de soleil lui cachant les yeux, et ses cheveux de chaque coté du visage dessinant ce triangle blanc messianique sur le front. Il ne semble pas au mieux de sa forme, on le sent poisseux, débitant des horreurs dans le micro, l'index ergoteur et pinailleur, donneur de leçon.

Un disque noir. Un disque sale. Je l'ai usé.
Qu'est-ce que j'y comprenais adolescent à tous ces morts? A cette usure de l'existence qui suinte sur toutes les chansons de la 2ème face, ma préférée, où la voix de Neil est sur le fil. Tired eyes (he shot four men in a cocaine deal...), Roll another number où il raconte qu'il est tellement loin des hélicoptères de Woodstock comme si des décennies étaient passées, ça ne faisait que quatre ans quand il a écrit la chanson. Albuquerque (Alboukeurki comme il dit), et sa poussière, sa route usée, sa lassitude, l'envie de partir sans savoir où, le désert, la sueur sur la peau, un sentiment illusoire de liberté et de laisser derrière tout ce que l'on fuit. Comme un étranger. Un de ses plus belles chansons.

Tonight the night. Le soir où Neil Young déballe tout. Ce disque est une vraie tartine de poisse. Avec plusieurs couches, bien étalées. Le disque d'un homme rongé par la culpabilité face à ces deux morts. A en faire pâlir le Berlin de Lou Reed. Comme il l'a dit lui même, ce n'est pas un disque du matin, il faut l'écouter à la nuit tombée.

Particulièrement avec Borrowed tune (chanson empruntée), pire aveu d'impuissance de toute l'histoire du rock, où Neil pompe le Lady Jane des Stones et l'avoue (I'm singing this borrowed tune I took from the Rolling Stones... too wasted to write my own). Les artistes n'ont pas de pudeur parfois... Neil Young l'avait enregistré en 1973. Il aura attendu deux ans (et un album) avant de le sortir...

Un disque de mort, de morts. This album was made for Danny Whiten et Bruce Berry who lived and died for rock'n roll. Danny Whiten, guitariste du Crazy Horse que Neil Young avait refusé de prendre dans le groupe pour la tournée suivant Harvest pour cause d'addiction trop importante à l'héroïne. Neil lui a filé un billet d'avion pour L.A. et $50 pour qu'il rentre chez lui. On le retrouva le soir même overdosé dans la salle de bains d'un ami.
Quelques mois plus tard Bruce Berry (was a workingman...), un ancien roadie de CSN&Y, est retrouvé mort d'OD après s'être fait viré pour avoir piqué la guitare de David Crosby (he use to pick up my guitar and play and sing a song in a shaky voice). Neil en parle dans Tonight the night la chanson, qui ouvre et ferme l'album comme un couvercle de cercueil à une présentation mortuaire... De Whitten pas un mot dans les chansons, mais sur la photo de la pochette intérieure on y voit le groupe qui a enregistré ce disque, avec le nom de Whitten à une place vide, devant les amplis.

Le carton de la pochette a un grain un peu particulier, assez épais, proche de celui de la pochette d'Harvest mais d'un noir mat qui déteindrait presque sur les doigts. Un disque qui laisse des traces.

A l'intérieur on y trouvait un petit dépliant plutôt énigmatique (disparu sur le cd bien entendu...). Avec un compte rendu d'un concert de Neil Young en néerlandais (miracle d'internet on en trouve maintenant une traduction) qui ajoutait encore un peu plus à la légende de cet album. Une lettre adressé à un certain Waterface débutant par les mots avec lesquels Neil introduisait le show lors de la tournée TNT : Welcome to Miami beach. Everything is cheaper than it looks". Waterface serait Danny Whitten. L'auteur de la lettre (Neil?) lui demandant de saluer BB (Bruce Berry)...

Quelques mois plus tard j'en saurais un peu plus, avec un article de Francis Dordor paru dans Best de Mars 1976. Il balayait toute la carrière de Neil jusqu'à Zuma sorti peu de temps avant. Lire l'article c'était plonger à pieds joints dans le mythe Neil Young. L'article était imprimé en lettre blanche sur fond noir, dans le ton de Tonight the night. J'ai toujours l'article, découpé et rangé dans une pochette.

Je crois bien que je n'ai plus jamais entendu Speakin' out à la radio. Mais ça a commencé là. Le premier contact. On est en 2009, je me demande quand sortira le prochain coffret d'archives, celui sur la période suivante, celle qui comprendra Time fades away, On the beach et Tonight the night, la ditch trilogy, mes Neil Young préférés. Depuis plus de trente ans.

On ne parle jamais de la photo intérieure de la pochette ouvrante, elle est pourtant terriblement révélatrice de ce disque. On y voit Neil Young assis à une table dans ce qui est visiblement un pub ou un bar. On distingue au premier plan deux pendules (Time fades away?). Il ne regarde pas l'objectif, la photo est prise à son insu, une photo volée.
Une photo où l'on semble espionner son intimité. C'est un peu ce que l'on fait, à chaque fois que l'on écoute ce disque...

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