Kammerflimmer Kollektief : Mohn! (Album : Hysteria 2001)

©Photo KMS 2008

"Je pense que même le bruit de mes pas et les airs du phonographe sont une forme de silence, et que le vacarme commence au moment où l’on se tait et où l’on entend les pensées des autres se déplacer à l’intérieur d’eux comme les pièces d’un moteur détraqué qui essaient de s’ajuster."
(Antonio Lobo Antunes : L’ordre naturel des choses)

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Miles Davis : On the corner take 4 (Album : On the corner complete sessions 2007)

Il faudrait peut être parler de la belle exposition We want Miles avant qu'elle ne se termine le 17 janvier. Sur deux parties bien distinctes elle déroule la carrière de Miles, la première réservée au Miles acoustique, de ses débuts jusqu'à la fin du quintet légendaire avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams, et la seconde située au sous-sol, pour bien marquer le basculement vers le monde de l'électricité, où l'on est accueilli par le film de la prestation de Miles au festival de l'île de Wight.

On trouvera de superbes documents dans la première partie, des photos N&B magnifiques, des partitions originales, annotées de la main de Gil Evans, les notes sommaires données aux musiciens avant l'enregistrement du chef d'oeuvre Kind of blue (on y reviendra un jour), de belles images d'Ascenseur pour l'échafaud, des films et surtout un parcours musical bien documenté sous forme de bornes d'écoutes ou de cabines sonores, expliquant l'évolution de la musique de Miles Davis.

Même si, il faut bien l'avouer, ces explications d'une manière générale, s'adressent moins au spécialiste de Miles, qui n'apprendra pas grand chose, qu'au Davisien néophite. Mais rien que pour les documents sonores et visuels proposés, l'exposition vaut le déplacement, particulièrement pour le film d'un concert avec le quintet d'Hancock, Shorter, Williams etc, des gosses à l'époque.

Malheureusement, la 2ème partie sur le virage électrique et la période finale après le hiatus entre 75 et 81, matérialisé astucieusement par un couloir sombre avec uniquement des photos, est un peu moins riche au niveau des documents (moins de cabines sonores) et explications. J'aurais aimé qu'on insiste plus sur l'importance de l'album In a silent way, qu'on explique ces longues improvisations, le virage funk d'On the corner et son influence sur la musique noire. On regardera par contre avec intérêt l'extrait d'un documentaire sur Teo Macero (le producteur et architecte de In a silent way, Bitches Brew et autres). La dernière salle, après le couloir sombre marquant le silence musical durant 6 années, est à l'image de la fin de carrière de Miles et on pourra donc difficilement lui reprocher sa superficialité.

Néanmoins, la salle d'accueil de cette 2ème partie permet de voir Miles au festival de l'île de Wight sur grand écran et on se régalera en regardant la danse effrénée des doigts d'un Keith Jarrett tout jeune sur son orgue électrique et c'est encore un des temps forts de l'exposition.
On en profitera à la fin de la visite, pour s'asseoir à un des postes informatiques mis à disposition, pour écouter et découvrir une analyse quasi mesure par mesure de So What, analysant de manière remarquable non seulement le thème et la structure (simple) du morceau mais aussi les solos totalement opposés de Davis, Coltrane et Adderley.

Il ne reste qu'une dizaine de jours avant la fermeture, mais malgré mes réserves mineures, vous devriez courir le vaudou jusqu'à l'expo au coin, parce qu'il est quand même assez rare de voir une telle exposition sur un musicien.

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Miles Davis : Nuit sur les champs Elysées (take 2) (Album : Ascenseur pour l'échafaud 1957)

Les lumières brillaient dans Paris hier soir peut être aussi un peu en raison de ce joli concert. J'ai traversé la place de Clichy pour retrouver la rue de Douai, la descendre jusqu'au square Berlioz. C'était aussi la trompette dans ce concert. Ce type discret, bien droit, dans l'ombre, intimidé aussi, très attentif, dont la trompette renvoyait des éclats de lumière rouge. C'est parti de là.

L'air était clair comme il peut l'être en hiver. Je suis rentré tranquillement en prenant un chemin différent, j'ai emboîté la rue de Calais puis je suis descendu la rue blanche et filé par Chateaudun, pour remonter par la rue La Fayette.
Miles Davis était dans la voiture et j'ai repensé au film de Louis Malle, Ascenseur pour l'échafaud, aux scènes du Paris nocturne de l'époque, les phares des voitures et les rues bien moins éclairées, les voitures aux carrosseries imposantes, la démarche de Jeanne Moreau sur le rythme de la contrebasse, une lenteur qui n'existe plus, les vitrines qui scintillent.

Il ne jouait pas ce disque Miles dans la voiture, des choses plus modernes et plus électriques. Tout comme la ville maintenant.

J'avançais doucement, je pensais aux images floues de ce film, il me reste des images floues, ou bien est-ce que la netteté s'efface avec les années? Et le noir et blanc granuleux, comme de la fatigue sous les paupières. Parfois, certains soirs, basculer le monde en noir et blanc, pour le ralentir. Les images en noir et blanc sont plus lentes. Hier soir je roulais en noir et blanc.

(Pour PdB qui marche dans Paris la nuit)

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Alice Coltrane : Turiya And Ramakrishna (Album : Ptah, the El Daoud 1970)

J'avais juste envie de me taire. Me taire et écouter la beauté du piano d'Alice Coltrane dans ce morceau magnifique. Avec le gondement de la contrebasse de Ron Carter. On voudrait qu'il ne s'arrête pas ce morceau, parce que l'on sait que lorsque la dernière note aura finit de résonner on aura perdu quelque chose. Quelque chose qu'on ne retrouvera qu'en remettant ce morceau au début...

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Miles Davis : Willie Nelson (Album : Complete Jack Johnson Sessions 2003)

Non il n'y aura rien à dire. Juste Miles. La basse hypnotique de Dave Holland et on parlait de basse hier. Le groove de Jack Dejohnette. La guitare de McLaughlin et surtout celle de Sonny Sharock qui doit expliquer ces bruits d'extra-terrestres en perdition. Un Miles presque bruitiste du coup. Sur le coffret des Jack Johnson sessions, il y a six prises totalement différentes de Willie Nelson. Oui. Ce Willie Nelson aussi étrange que ça puisse paraître.

Miles. On y reviendra. Les cinquante ans de Kind of Blue. L'expo We want Miles à la cité de la musique. On y reviendra.
Là ce soir il n'y a rien à dire. Juste que Jack Johnson était un boxeur (le premier qui me parle du surfeur aux chansons mièvres...). Noir. Le premier noir champion du monde chez les poids lourds en 1908. A une époque où il était mal vu que les boxeurs noirs battent les blancs.

C'est justement ce qu'à fait Jack Johnson. En 1910, lors du premier "combat du siècle", Johnson battit un crétin qui avait déclaré vouloir prouver qu'un blanc était meilleur qu'un "nègre". Il jettera l'éponge au 15ème round. Ca ne fit qu'accroître la popularité de Johnson auprès des noirs. Mais le soir même des émeutes raciales éclatèrent. Ou plutôt, on considéra bien souvent comme "émeute" les scènes de joie du peuple noir devant la victoire d'un des leurs. Bien entendu celles-ci furent réprimées, elles firent au moins dix morts.

Pour la société blanche Jack Johnson avait un autre défaut. Un très gros défaut. Il aimait les femmes. Les femmes blanches. Il fut marié trois fois. Trois fois à des blanches. Il aurait voulu se faire haïr il n'aurait rien trouvé de mieux. Et cela fait partie des raisons pour lesquelles Miles Davis a voulu lui rendre hommage. Il aimait également les voitures rapides. Comme Miles. Forcément la société blanche finit par le coller en prison pour avoir passé une frontière d'état avec une femme blanche... Johnson est mort en 1946, dans un accident de voiture. Après être parti en colère d'un dîner où l'on avait refusé de le servir en raison de sa couleur de peau.

Sur Yesternow, figurant sur l'album Tribute to Jack Johnson de Miles Davis, dont une petite partie de cette prise de Willie Nelson est inclue dans le "collage" global du morceau (Yesternow est constitué de passages provenant de diverses sessions et montées ensemble par le producteur Teo Macero), tout à la fin, on entend la voix de l'acteur qui joue le rôle de Jack Johnson dans le film sur sa vie dire cette phrase que Miles Davis aurait pu reprendre à son compte : "I'm Jack Johnson. Heavyweight champion of the world. I'm black. They never let me forget it. I'm black all right. I'll never let them forget it."

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lundi, août 24, 2009

John Coltrane : Jupiter (Album : Interstellar Space 1974)

C'était comme de tomber de Mars ou Jupiter ce matin, en retrouvant la route habituelle pour aller au travail. Tout juste si on remarque les infimes changements le long du trajet aux exhalaisons hostiles, les quelques travaux réalisés durant le mois d'août. Ca ressemblait quelque part à un mauvais rêve en réminiscence, celui dont on connait la fin mais que l'on n'arrive pas à stopper avant.
L'impression désagréable d'être reparti dans un espace temps ancien et non désiré, une contrainte sur les épaules. Il ne fallait peut être pas sortir de la voiture, comme dans la chanson de Gary Numan.

Ensuite ce pauvre motard est venu s'écraser sur mon pare-choc arrière avant de retomber lourdement sur le bitume. Le rêve n'en était pas un, ce n'était que la réalité.

Ce disque de Coltrane (un de ses derniers enregistrements même si sorti en 74) m'a longtemps fait peur. Terrorisé. Impossible à écouter en entier. Trop étrange et dérangeant pour qui n'avait pas dépassé A love supreme. Juste en duo avec son batteur, il semble tombé de la planète Mars ce qui explique peut être le titrage des morceaux. Ou bien est-ce seulement parce qu'il joue la tête dans les étoiles?
Son saxo semble jouer à coté des notes, la batterie de Rashied Ali, mort il y a quelques jours, est comme un monstre apocalyptique en liberté. Le mois d'août aurait dit la grand-mère.

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