American Music Club : Will you find me? (Album : Mercury 2003)

On se voit comme sur une photo en couleur, assis par terre dans une pièce au parquet déjà usé. On a le regard perdu derrière la fenêtre. Le temps passe, la pièce est vide, la photo perd ses couleurs, devient en noir et blanc,elle vieillit. Un noir et blanc un peu sale. Alors on se lève et on quitte la photo, en époussetant ses épaules de la poussière accumulée durant toutes ces années. On aperçoit fugitivement dans le miroir accroché sur le mur de la photo, les cheveux gris qui n'étaient pas là avant. On sort du cadre. Dehors le ciel est gris.

Elle ressemble à ça cette chanson de Mark Eitzel, perdue à la fin d'un disque, en fin de face. Après des bleep informatiques, plus de rêves et d'espoirs.

On écoute trop de disques. Abondance de biens ne nuit pas. Mais... On ne se fabrique plus de souvenirs pour le futur. Tout se noie dans un flux musical incessant. On ne prend plus le temps, de passer un moment avec les disques. On passe au suivant tout de suite. On va où comme ça? Surtout, on cherche quoi? A se demander si bientôt les disques n'auront pas une date limite de consommation imprimée sur la pochette. A écouter avant le... Ensuite ton disque est moisi tu n'as plus qu'à le jeter.

Je sais bien, rien n'oblige d'écouter toutes ces nouveautés. On les a là, sous le nez, c'est tentant. On ne passe plus assez de temps avec un disque. Encore faut-il qu'il en vaille la peine. C'est une autre question. On espère toujours, en trouver un nouveau, qui nous fasse vibrer comme d'autres avant. On espère toujours. Mais à trop espérer on ne garde rien.

On consomme. C'est le problème, quand ça devient un objet de consommation. On consomme. Les biens de consommation sont périssables. Il en restera quoi dans cinq, dix ans. On oublie trop, trop vite, à trop en vouloir. Il ne faut pas négliger ses souvenirs futurs.

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Hildur Guðnadóttir : Elevation (Album : Without Sinking 2009)

Janvier. Le froid revient nous mordre un peu plus. Ce mois n'aura été que morsures. Que mort tout court. Est-ce pour cela ce besoin de silence et de musiques instrumentales aux paysages balayés par le vent?
Celle d'Hildur Guðnadóttir vient du froid. D'Islande. Mais ses notes ne bouillonnent pas à la manière des geyser, elles flottent dans le vent froid et tourbillonnent.

Le son de son violoncelle, léger et dur en même temps, comme une pierre ponce, court sur la peau en frissons dangereux. Les filles et leur violoncelle ont quelque chose d'une sensualité floue qui fascine. Peut être la position de l'instrument, serré entre leurs cuisses ouvertes, la danse des doigts ou du bras tenant l'archet et caressant les cordes. Un grain sonore plus palpable, comme une voix rauque, à la Anna Mouglalis, de celles qui te titillent le bas de la colonne vertébrale.

On imagine bien, l'hiver, dans les hautes terres, le vent balayant la lande de pierres et de lichens, déserte sous un ciel gris par conviction, le frottement de l'archet comme des rafales de vent froid. Musique de solitude, d'intimité envoutante et pure, semblant s'évaporer en volutes comme la vapeur des sources chaudes de son pays, sous le mouvement ralenti des nuages.

Lenteurs spectrales aux feu follets éphémères, échos irisés d'aurores boréales glacées, on écoute cette musique comme on rêve de voyages improbables vers des bouts du monde aux nuits sans fin.

On est bien loin ici du rock encore une fois, malgré le fait que la jeune Hildur ait collaboré avec Múm ou Pan Sonic, mais ce disque aussi discret qu'il est superbe est le préféré de Stephen O'Malley de Sunn o))), qui doit trouver dans cette musique un apaisement à ses drones telluriques.

Janvier. Je n'ai pas envie d'entendre chanter. C'est peut être la saison qui veut ça. Ou une lassitude larvée. Je veux du silence. Juste sentir le frôlement de l'archet sur la peau, et le vent froid, celui qui pique les yeux.

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David Åhlén : Spirit Fall (Album : We Sprout In Thy Soil 2009)

Now I've heard there was a secret chord, that David played, and it pleased the Lord, but you don't really care for music, do you?
Le Suédois David Åhlén (rien à voir avec le Daevid Allen allumé de Gong (et fondateur de Soft Machine avec Robert Wyatt, Kevin Ayers et Mike Ratledge)) ne semble pas chanter pour les mortels. Son chant, sa musique doivent certainement aspirer à d'autres élévations. Pureté et dépouillement. A l'opposé du monde moderne.

Il y a de la pureté de Bach dans ses chansons miniatures. Une guitare, quelques choeurs, ou même simplement une seule contrebasse sur Fountain of light, un clavecin ou quelques cordes pincées ou frottées, rarement tout ensemble, et la voix d'Åhlén semblant s'élever du choeur d'un église. Comme une oasis de sérénité, une retraite sur soi-même, dans le recueillement, la chair sur la pierre froide.

La tête embrumée par le rhume et l'antigrippal ou quel que soit ce foutu médicament, le corps légèrement frissonnant de froid ou de fièvre naissante, le thé trop chaud sur les lèvres et la langue, on atteint les conditions idéales pour apprécier l'ascétisme de la musique de David Åhlén. Ils annoncent encore de la neige, elle est déjà dans la tête. Et ses notes ont parfois la délicatesse glacée des flocons tombant mollement.

Il n'est pas question ici de rock ou de quelque style que ce soit, il est uniquement question de beauté et de musique, but you don't really care for music, do you?

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Ben Frost : Híbakúsja (Album : By The Throat 2009)

On est le matin il fait froid enfin pas trop dans le bureau. Un café du distributeur devant moi, pas très bon, les boissons de distributeur automatique ça n'est jamais bon, c'est peut être parce que si c'était bon, au bureau ça serait gâcher. Un nouvel album d'Adam Green va sortir et je m'en fous. On change, on évolue.
Il fait froid, les tuiles rouges du toit de la maison de l'autre coté de la rue dont je n'aperçois que le faîte en étant assis derrière mon bureau, sont blanches de givre. Les voitures l'étaient également tout le long du chemin.

Parfois je me souviens des vagues de froid des hivers 84/85/86, l'hiver c'est à cheval, du coup on ne sait plus vraiment l'année après tout ce temps passé. Je me souviens mais je ne me souviens pas de grand chose en fait. Juste quelques détails sans importance. Ce sont des souvenirs où je n'entends pas de musique.

Ils ont dit qu'il allait neiger. J'ai l'impression que quand la ville est recouverte de neige elle fait moins peur. Ce n'est sûrement qu'une illusion. Ben Frost au nom prédestiné vu la température. Sa musique pour un film inexistant. Ou quelque chose d'approchant. Trop de références cinématographiques dans les titres de l'album pour que ça ne soit pas le cas (ce Peter Venkman Part I & II sorti de Ghost busters, le sublime Leo needs a new pair of shoes tiré de Twin Peaks). Par instant sa musique c'est le bruit de grosses chaussures marchant dans la neige, ces craquements épais et graves. Ou les sons plus aigus des pellicules de glaces des flaques d'eau brisées sous le poids du corps.

Il y a des périodes où il faut de la musique instrumentale, comme si on ne supportait plus les rengaines habituelles, des musiques un peu plus sophistiquées, ignorant le format chanson, histoire de changer d'air, pour le dépaysement. Son disque, un des plus beaux de 2009, est de saison, enregistré en Islande, on imagine que les -3° d'ici sont là-bas simple habitude.

La musique de Ben Frost fait penser au Buveur de Lune de Goran Tünstrom. Elle pourrait en être la parfaite bande son. Mêmes ambiances lunaires et glacées.

Un autre café du distributeur, même mauvais, pour faire durer ce moment avant de se mettre au travail. Pour finir le disque de Ben Frost. Pour se promener en Islande ou dans un pays Nordique par la pensée et l'imagination quelques instants encore. On est encore le matin. Peut être qu'il neigera dans la journée, le ciel se couvre et se charge de nuages lourds.

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Vic Chesnutt : Sewing Machine (Album : Skitter on take-off 2009)

L'eau du port était gelée ce matin, dans la nuit froide et brillante. Ça ne fait que deux jours que l'on a repris la litanie habituelle du quotidien. Lever toujours trop tôt. La même route. Le reste. Se calfeutrer hier dans le bureau, pour éviter le défilé des voeux pénibles. Tout petit déjà, je détestais ça, souhaiter la bonne année. Sans savoir pourquoi. La timidité ou autre. Il a dû en rester quelque chose.

Ici aussi on reprend le cours des choses si tant est qu'il y en ait un. Comme s'il ne s'était rien passé entre fin novembre et maintenant. A part les morts. Dont Chesnutt. Il avait sorti deux albums l'année dernière, avant de se suicider le jour de noël. Le second, enregistré avec le toujours fringant et affable Jonathan Richman ne lui aura pas redonné le goût de vivre pour autant. On sent assez peu la présence de Richman sur ce disque au dépouillement extrême (principalement guitare/voix) et à la tristesse hivernale. Des chansons en paysages ruraux déserts. On ne sort jamais des lacs gelés à perte de vue de Bashung. Encore un mort...

Des chansons à casser la glace le matin dans le lavabo gelé. La vie ça ressemble à ça, la pellicule de glace sur les eaux stagnantes du port les matins d'hiver. On essaye de marcher dessus sans la briser et sombrer. Ça tient du numéro d'équilibriste parfois. Avec son fauteuil roulant qui devait lui peser sacrément lourd, Chesnutt est passé au travers.

(Pour la petite histoire, Sewing machine est un morceau qui figurait dans une version bien plus électrique, sur le premier album de Brute, un side-project de Vic Chesnutt)

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Mendelson : Marie Hélène + Café Tabac (Album : Live 2001)

Il y avait du brouillard hier matin. Enfin une brume plutôt qu'un brouillard. Ou un brouillard timide, qui se cache un peu, qui n'ose pas. La lumière du soleil se perdait dans cette brume montant de la terre humide et froide, c'était beau. Comme on n'a pas le temps comme il faut y aller on ne prend même pas le temps de vraiment de regarder. Il aurait fallu faire des photos. Ça va finir qu'un matin je prendrai l'appareil et je n'irai pas au bureau. Je n'irai plus au bureau. Pour aller photographier la brume ou le brouillard quand il se sera un peu plus affirmé. Le matin. Quand la lumière du soleil se cache derrière.

Ça a pris la journée mais ce matin au bureau j'ai mis Mendelson, à cause du brouillard de la veille. C'est pareil la musique de Mendelson. C'est la lumière du soleil dans la brume. Tu sais il y a des chansons comme ça on ne peut pas s'en débarrasser. Elles restent collées à l'intérieur. Le brouillard je l'avais déjà mise. La chanson 155. Tu vois comme ça file, ça fait presque trois ans.

C'est marrant parce que dans la chanson il parle d'une voie de garage perdue dans le brouillard avec des tour fantômes gardant des terrains des vagues et le fleuve de boue. Il y a quelque chose comme ça juste avant le pont sur la Marne. Elle n'est pas boueuse la marne en ce moment, ce n'est pas l'époque, mais le brouillard sur ce grand espace nu avec les wagons posés là, c'était comme cette chanson. Je n'ai pas pris de photo il n'y a plus qu'à imaginer. Faut fermer les yeux pour ça. Fermer les yeux et rêver. Est-ce qu'on le fait si souvent que ça. Se dire tiens là je vais imaginer. Imaginer c'est comme partir en voyage. Même dans le brouillard.

Ce matin il n'y avait plus de brouillard. Mais on a pris notre temps. C'était bien.

(Comme j'avais déjà mis Le Brouillard (que l'on peut quand même écouter), j'ai préféré mettre Marie Hélène ("si elle savait que tu l'as perdu ton tricycle...") + Café-tabac, mais de toute manière, je l'ai déjà dit au moins dix fois, il y a ce live sur leur site à charger gratuitement. Et il est totalement INDISPENSABLE...)(comme leurs albums qu'il faut TOUS acheter)

(et regardez donc Moindre Poésie, un beau documentaire sur Pascal Bouaziz et Mendelson)

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