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904 Graffiti physique (Led Zeppelin)

Posted By KMS On 1 mars 2015 @ 13 h 26 min In 7 Tease, Ecoute s'il pleut, Je me souviens, Music of my mind, Obsessions, Vieilleries | Comments Disabled

Led Zeppelin [1] : Kashmir (Physical Graffiti 1975)

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C’était un samedi après-midi, il faisait gris, un ciel gris de février. Mon père était parti amener la caravane que je détestais tant pour une réparation au fin fond des Yvelines. Il n’était pas encore rentré. Je ne savais pas que ces instants auraient une importance si grande. J’aurais fait plus attention aux détails. Certains me manquent maintenant. Mais l’essentiel est resté. C’était il y a quarante ans. Quasiment jour pour jour. Ou presque. J’avais quatorze ans depuis deux mois.

J’étais dans le salon. Mon père aurait déjà dû être revenu depuis longtemps, sans sa caravane laissée en réparation. Il y avait certainement un peu d’inquiétude. Sans son absence, je n’aurais pas été dans le salon et le cours du temps eut été bouleversé. Ou décalé. Mais sait-on jamais avec le hasard, il est si capricieux. J’avais senti l’inquiétude de ma mère. Elle avait déclenché la mienne. Je guettais discrètement par la fenêtre.

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Je passais de la fenêtre au canapé, devant lequel se trouvait une petite table de sablon fabriquée avec une loupe d’orme vernie. Il y avait en face, un meuble en bois marron du début des années soixante où trônait depuis peu une chaîne hifi achetée par mon père. Un ensemble Telefunken, ampli/tuner intégré, avec une platine vinyle (on disait platine tourne-disque) de la même marque posée sur le dessus du meuble et deux grosses enceintes avec une façade en bois. Après la télévision couleur, cette chaîne hifi était un pas en avant dans la modernité. Elle me servait encore assez peu voire pas du tout. J’utilisais le vieil électrophone dont le couvercle faisait haut-parleur, installé dans ma chambre depuis la fin de l’année précédente. C’est là que j’aurais dû être. Dans ma chambre. Non, dans le salon. Si mon père n’avais pas traîné en route.

Depuis le moment où j’avais découvert les Beatles et Pink Floyd. Ma maigre discothèque (deux Pink Floyd, Master Of Rock et Atom Heart Mother, offerts par mon père pour mes quatorze ans, deux mois plus tôt, et deux Beatles, une compilation, Oldies But Goldies et Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band) se satisfaisait de cet électrophone. Il y avait aussi deux cassettes, le premier volume du double bleu des Beatles, et mon repiquage de deux autres albums de Pink Floyd prêtés par Phil. L’attrait de cette musique semblait s’atténuer après sa découverte un peu plus de deux mois auparavant. Depuis quelques temps les écoutes s’espaçaient après avoir été compulsives.

Le tuner était calé sur la radio grandes ondes préférées de mes parents. Europe 1. Il y avait, de toute manière, assez peu de choix en ces temps reculés. Je calculais de tête, le temps de trajet estimé de mon père. Le temps passé sur place. Le temps de retour. J’avais déjà fait le chemin une fois ou deux avec lui. Il devait normalement arriver. Mais il n’était toujours pas là. Je me disais de ne pas m’inquiéter mais je m’inquiétais tout de même. Je voyais parfois ma mère guetter également à la fenêtre. C’était idiot, comme une terreur infantile, j’en avais pourtant passé l’âge.

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Puis, soudainement, ce fut comme dans la chanson de Lou Reed dont j’ignorais encore tout. Comme Jenny, malgré mes neufs ans de plus, je n’ai pas cru ce que j’ai entendu à la radio et ma vie, si elle n’a probablement pas été sauvée, son cours en a été définitivement bouleversé.
Des sons comme je n’en avais jamais entendus sortaient des haut-parleurs, des guitares, des cordes emmêlées jouaient un riff aux consonances que je pouvais, malgré mon peu de connaissances musicales, identifier comme orientales. Le batteur frappait fort, beaucoup plus fort que celui des Beatles ou du Floyd, avec une pulsion prenant au ventre, se mêlant avec ce riff hypnotique et entêtant dont je savais en l’entendant que je ne l’oublierais pas.

Il se passait indéniablement quelque chose d’incroyable, comme si les portes de la perception s’ouvraient brusquement dans un grand fracas. Celui de la batterie. C’est ce qui étonnait le plus, cette puissance, après le riff inoubliable. Puis, soudain, le chanteur écrasait tout le monde lorsqu’il chantait avec une telle puissance qu’il me semblait un dieu Grec planté sur le toit de l’Olympe : “Where I’ve BEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEN AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHAAAAAAAAAAAAHAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH”. Avec le souffle d’un volcan en éruption. Comme si jamais, jamais, celui-ci ne pouvait s’éteindre. Et le riff reprenait, implacable, inexorable, après que la batterie nous ait une nouvelle fois haché menu.

J’étais époustouflé par les puissances conjuguées de la guitare et de la batterie. Je ne savais plus où j’étais. J’étais comme cloué au sol. Je n’avais pas conscience de chercher quelque chose, mais je venais juste de le trouver et c’était ÇA. C’était ÇA. Comme si je venais de basculer du côté obscur de la force sans même encore savoir ce que c’était. J’avais oublié le retard de mon père, l’inquiétude, tout ce qui pouvait exister autour. Le morceau semblait ne jamais vouloir s’arrêter, comme une spirale infernale. Et le chanteur hurlait de nouveau à la fin.

(Des années plus tard, Jimmy Page racontera que la chanson est née au départ juste avec sa guitare et la batterie de John Bonham. A Headley Grange, avec la batterie installée dans le même hall que pour When The Levee Breaks, en faisant tourner sans fin ce riff magique. On trouve une version avec juste guitare et batterie sur le bootleg Studio Magik. Celle que Jimmy Page aurait dû mettre dans les bonus de Physical Graffiti… ).

La voix du speaker a brisé net la bulle dans laquelle je flottais : C’était Kashmir de Led Zeppelin, extrait de leur nouvel album, Physical Graffiti. J’ai oublié le reste. Trop occupé à faire tourner dans ma mémoire ces trois noms pour ne pas les oublier. Led Zeppelin. Kashmir. Physical Graffiti.

J’ai oublié le reste de la journée, en dehors du fait que mon père est arrivé peu après, balayant mes inquiétudes puériles.

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Je n’avais de toute manière plus qu’un seul objectif. Trouver et acheter Physical Graffiti. Le nom de Led Zeppelin ne m’était pas inconnu. Je me suis souvenu d’un après-midi, quelques mois auparavant, lorsque j’étais en 4ème, chez une fille de ma classe, américaine, en France depuis un an, où il y avait là son frère, plus âgé et quelques autres, on avait écouté rapidement le III. Mais je n’avais gardé souvenir que de la pochette tournante assez stupéfiante. Il était trop tôt.

Sur un catalogue mensuel demi format de Wah Wah Express, un truc de vente de disques par correspondance spécialisé dans le pop/rock (où j’avais acheté mon Oldies But Goldies), il y avait Physical Graffiti en tête des ventes. Je découvrais ainsi que c’était un double album et que, de fait, il coûtait plus de 50 francs. Une fortune. J’étais loin de la posséder. Il me faudrait donc attendre Pâques afin de tenter d’extorquer quelques billets à mes grands-mères pour l’occasion. J’avais encore au moins un mois à attendre.

J’avais essayé d’entendre à nouveau Kashmir à la radio en attendant, ou un autre morceau de l’album, le mini-K7 prêt à enregistrer à la volée, mais ils ne l’ont jamais repassé, du moins lorsque j’écoutais. J’en suis venu à penser plus tard, que ce samedi là était la seule fois où Europe 1 avait diffusé Kashmir, et seul un alignement improbable de toutes les planètes avait rendu possible cette écoute.

Durant un mois j’ai fantasmé sur Physical Graffiti. C’est peut-être pour cela, que ces disques tant désirés, tant voulus, restent gravés de manière indélébile dans la mémoire. Pour tout le temps passé sans eux, avant de pouvoir les tenir sous les doigts. Le désir, la frustration de ne pouvoir l’assouvir rapidement, l’attente passée, les comptes de l’argent de poche avant d’arriver à la somme nécessaire, leurs donnaient un surcroît de valeur.

Mi-mars, n’en pouvant plus d’attendre, il me fallait trouver des informations nouvelles. De plus, Led Zeppelin ne semblait pas susciter grand intérêt au collège auprès de ceux s’intéressant à la musique, surtout celui qui m’avaient prêté ses Pink Floyd deux mois plus tôt. Personne ne semblait connaître sans vouloir l’avouer.

Dans le rayon du marchand de journaux face à la maison, je découvris Best, le n° d’avril avec Peter Gabriel en couverture. Je devais avoir, à l’époque, 5 francs d’argent de poche par semaine. Je les sacrifiais pour ce magazine. Dans le Bestop, classement des albums par les lecteurs, Physical Graffiti entrait à la 17e place (On The Level de Status Quo entrait lui directement à la 6e place…). Dans le référendum des lecteurs 74/75, j’y trouvais Led Zeppelin à la 7e place pour le meilleur groupe, derrière les Stones (n°1), les Beatles (n°5), Pink Floyd (n°4). Pas d’album du Zeppelin dans ceux de l’année (It’s Only Rock’n Roll n°1). Pas trace non plus dans le magazine. Il y avait également une question sur le remplaçant de Mick Taylor au sein des Stones qu’il venait de quitter (14,2% pour Ron Wood, 13,4% s’en foutaient complètement et 5,8% répondaient “moi”). Il y avait par contre un très long article sur Genesis et la tournée The Lamb Lies Down On Broadway et un ovni d’Eudeline sur On Your Feet Or On Your Knees du Blue Öyster Cult.

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Led Zeppelin était au second plan dans ce classement. Il avait pour moi valeur des saintes écritures. Cela me fit douter. Avais-je raison d’engloutir l’intégralité de mes économies futures dans ce disque dont je ne connaissais qu’une seule chanson ? Si j’étais déçu par le reste ?

La sensation provoquée par Kashmir fut plus forte que les doutes. Début avril, durant les vacances de pâques, après avoir visité mes grands-mères, je me rendis l’après-midi même au rayon disque du BHV au centre commercial Créteil-Soleil. Dans le bus 181 me ramenant à la maison, je n’arrêtais pas d’examiner la pochette et ces fenêtres dans lesquelles apparaissaient ce que je devinais être les musiciens de Led Zeppelin, et une fille effectuant un strip-tease que l’on voyait dans une des fenêtres en sortant lentement la pochette. On pouvait changer l’aspect du disque suivant ce que l’on affichait dans les fenêtres, le nom de l’album ou les photos des pochettes intérieures. Je trouvais ça absolument génial.
Arrivé à la maison, seul, je posai le disque sur la platine. L’album avait tellement de valeur pour moi, je décidai de ne l’écouter QUE sur la chaîne de mes parents dans le salon, refusant d’utiliser le vieil électrophone pour cela, de peur qu’il ne l’abîme.

Dès l’intro de Custard Pie je sus que j’avais eu raison d’investir mes économies dans ce disque. La puissance de la musique, de la batterie de Bonham, la voix de Robert Plant (grâce à la pochette je pouvais enfin mettre des noms sur les interprètes), les guitares dans tous les sens ont balayé en trente secondes mes inquiétudes. J’étais époustouflé par ce que j’entendais et je sentais que mes parents allaient détester ça. Ce n’était qu’un détail mais il avait son importance.

Quand soudain, LE DRAME, il y avait une RAYURE à la fin de Custard Pie. Plant chantait “a piece of your custard pie”, juste après, EN RYTHME, il y avait un CLAC. “a piece of your custard pie” CLAC. Je me suis longtemps demandé si j’allais oser ramener le disque au BHV à cause de cette rayure. Je l’ai finalement gardé. J’ai fini par penser qu’elle faisait partie du morceau.

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Tout le reste m’anéantissait de puissance (ces guitares sur In My Time Of Dying…). C’est à cause de ce disque, à cause de Jimmy Page que j’ai voulu jouer de la guitare. Ça aussi, c’est venu de là. En attendant d’avoir une guitare (à la fin de l’année, pour l’obtention du brevet), je me fabriquerais un semblant de batterie avec des barils de lessive vides et tapais dessus comme un sourd dans ma chambre, en même temps (du moins le croyais-je) que John Bonham.
Il ne faudrait pas longtemps pour que j’affiche sur les murs un poster de Jimmy Page avec sa guitare double manche (sur l’autre face du poster, il y avait Robert Plant, chemise ouverte sur son torse nu; j’alternais, suivant l’humeur du moment, l’un et l’autre côté de celui-ci).

Avec Kashmir, en fin de face deux, j’avais atteint mon Shangri-La. J’y retrouvais le frisson de la découverte, un mois auparavant. Avec ces picotements particuliers, comme lors du premier orgasme. Longtemps, j’ai cherché à retrouver les mêmes sensations que ce jour-là. Il aura fallu des années pour comprendre leur côté unique, éphémère, et l’importance d’en garder le souvenir.

La troisième face était déroutante, elle tranchait par ses côtés acoustiques avec le reste de l’album. Mais Ten Years Gone et les deux accords arpégés de l’intro me plongeaient dans des torrents de mélancolie. Le goût pour les mélodies tristes, j’en suis certain, est venu de ces deux accords de l’intro. Et toutes ces guitares semblant sortir de partout. Je me mettrais à écouter Neil Young à cause de Down By The Seaside, puisque les chroniques lues ensuite, disaient qu’ils s’en étaient inspiré. Et puis, In The Light, même si son drone au synthétiseur a mis du temps à être accepté, que j’adorais écouter tard le soir. In the light, you will find the road, et l’écho disait, you will find the road.

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La quatrième face était presque de trop, mais Sick Again terminait l’album de manière tellement idéale, après ce merveilleux Black Country Woman me connectant directement avec le blues, qu’elle en devenait aussi essentielle que les trois autres.

J’ai dû le mettre trois fois de suite. Afin de pouvoir l’écouter dans ma chambre, doutant, à juste titre, de la patience de mes parents face à cette déferlante électrique et bruyante, je l’enregistrais sur une K7.

Ça semblait terriblement masculin comme musique. Pas le genre de disque avec lequel on imagine emballer les filles. Non que mes tentatives sur les Beatles ou Pink Floyd ait rencontrées quelque succès. Mais Led Zep sonnait de manière immaîtrisable, je n’étais pas au niveau pour m’y confronter avec des filles. Presque de la musique d’initiés. Il y avait pourtant une puissance sexuelle indéniable dans la voix du chanteur, dans l’énergie déployée par tous les autres. Il n’y avait pas ça ni dans les Beatles ou Pink Floyd, mes seules références à l’époque. Le désir sexuel viendrait également avec ce disque, coïncidence ou pas, le timing était parfait avec les hormones commençant à bouillonner dans le sang.

Quarante ans et des milliers de disques plus tard, il y en a peu, très peu, qui sont restés ancrés dans la mémoire comme celui-ci. Comme si je l’avais tatoué sur ma peau. C’était peut-être pour cela son titre, Graffiti Physique. Il reste comme un premier amour jamais oublié, forcément jamais oublié. Très peu ont eu autant d’importance et de conséquences

Après Physical Graffiti, je n’ai jamais arrêté d’acheter des disques, quels qu’ils soient. Je me mis à acheter Rock & Folk en plus de Best et j’avais l’impression de détenir les deux tables de la loi.

Quarante ans plus tard, samedi dernier, je n’ai pas manqué d’aller acheter la réédition de Physical Graffiti. Non que j’en avais besoin. Juste pour savoir si la remasterisation ne faisait pas apparaître quelques détails sonores m’ayant jusque-là échappés. Pour marquer le coup. Pour me souvenir que tout est parti de là. De cet album et de cette chanson, un samedi après-midi, alors que mon père n’arrivait pas. Il n’y a pas tant de disques qui ont changé ma vie. Il y en a trois. Physical Graffiti était le premier.

Il eut fallu pouvoir lui raconter, des années après, cette histoire. Le pourquoi de toutes ces musiques, de tous ces disques, de toutes ces pistes musicales, bonnes ou mauvaises, suivies depuis tout ce temps. Lui expliquer comment il avait involontairement changé le cours de ma vie avec son retard, dû à la circulation et à sa probable discussion avec le type lui réparant sa foutue caravane. Comment mon inquiétude face à son retard avait eu des implications si profondes et si durables. Comment, sans le concours de circonstance qui m’a fait écouter Kashmir en ce samedi de février 1975, les choses auraient peut-être été différentes. Comment je m’étais trouvé, comment j’avais grandi et quitté définitivement l’enfance avec ce disque. Comment toute ma vie tournera autour de la musique à cause/grâce à ce samedi après-midi.
Il est mort un mois et demi avant John Bonham. Je n’en ai pas eu le temps.


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