899 Leonard et le temps qui passe (Leonard Cohen)

27 juillet 2014 Par KMS
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Leonard Cohen : Suzanne

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Le temps a passé. Trop vite. L’ordinateur a grillé un après-midi et le temps a continué de passer. Il en reste toujours une pointe de superstition idiote, annonciatrice de catastrophes diverses. Tout me glisse des mains. L’air, l’eau, le reste. On parlait phobies l’autre soir soir. Je me demandais quelle est la mienne? Sans trouver. A la réflexion, peut-être, perdre mes doigts. Est-ce encore une phobie ou bien juste une peur. On croise rarement des gens sans doigt. L’été s’est étiré, dans la fureur du monde.


J’ai distillé durant ce temps, au goutte à goutte, les pages (virtuelles) de la bio de Leonard Cohen par Sylvie Simmons. Pour garder le plus longtemps possible l’impression d’être intime avec Leonard, un observateur anonyme, flottant comme un papillon autour de lui, dans la lumière à peine voilée par la fumée de ses cigarettes, rendant les images un peu floues.

Rêver d’Hydra aussi, de ces années de bohème gracile.

Pour le chapitre 9, celui où elle raconte la vie de Leonard à New York, au Chelsea Hotel, avec Lou Reed, Nico, toute la bande à Warhol, pour le rêve et le mythe que charrient ces pages, rien que pour ça, il faut lire ce livre. “[...]and a young man came over to me and said, “You’re Leonard Cohen, you wrote Beautiful Losers,” which nobody had read, it only sold a few copies in America. And it was Lou Reed.

Pour ce moment où Nico colle un pain à Leonard. Pour plein d’autres détails. Pour “That night that you planned to go clear?”. Les zones d’ombre et les éclairages. Ces gens, marqués par leur première écoute de Leonard. Il aura 80 ans le 21 septembe. 80 ans…

Je me souviens bien de la première fois. C’est étonnant d’ailleurs. Cela s’est passé il y a bien longtemps, dans cette salle de classe de ce lycée type Pailleron, ce dont tout le monde plaisantait en disant qu’un jour lorsque tout brûlerait on se retrouverait carbonisé comme des Vietnamiens sous une pluie de napalm. C’était idiot, mais a quinze ou seize ans…

Je ne sais pas pourquoi, un jour, elle est venue avec sa guitare. Probablement parce que c’était la fin de l’année scolaire. Une acoustique. Classique. Cordes nylon. Dans l’inter-cours, dans cette salle à l’étage, elle a soudain sorti son instrument. Cela ne pouvait que 1) m’interpeller 2) m’inquiéter. Sans rien dire, elle s’est assise sur une table, les pieds posés sur une chaise, une de ces chaises avec une assise en contre-plaqué et des montants en tubes métalliques peints d’un vert sinistre, la guitare bien calée sur sa cuisse droite. Elle n’a rien dit. A part deux ou trois, elle ne suscitait pas vraiment d’intérêt. Elle a commencé à égrener des arpèges. J’essayais de reconnaître les accords. Un Mi majeur, un Fa # mineur. J’avais bien compté les cases pour être certain. Je ne faisais que débuter sur cette guitare à l’action abominable, cadeau pour l’obtention du brevet. Je notais mentalement les accords dans ma mémoire, pour essayer, à la maison. Jamais je n’aurais osé faire ce que cette fille d’habitude discrète faisait là, devant tous. D’une voix faible mais claire elle a commencé à chanter. . Je ne sais dire si je l’avais déjà entendue avant, à la radio. Possible. C’étaient des articles lus qui m’avaient fait reconnaître la chanson. Suzanne. Ce titre, ce prénom. Des bouts de paroles lue dans un article dans Best ou Rock & Folk. Ça ne pouvait être que ça. J’ai murmuré Suzanne. Son prénom à elle, je l’ai oublié depuis longtemps.

Ses arpèges étaient impeccables, du moins j’en ai gardé ce souvenir. Elle a chanté toute la chanson. Personne n’était intéressé à part trois ou quatre. Des filles. Et moi, assis face à elle. Je ne l’avais jamais trouvée jolie. On partageait certains goûts musicaux et c’était bien la seule dans cette classe suintant l’ennui. Elle avait vu les Who au Pavillon de Paris, son grand frère l’avait emmenée, j’en avais gardé une pointe de jalousie et des tonnes d’envie. Elle avait pourtant un certain charme avec ses longs cheveux châtains. Je n’ai jamais su lui parler. On regarde rarement dans la bonne direction à cet âge là.

Je crois que c’était la première fois que j’entendais quelqu’un jouer et chanter une chanson comme cela. Elle a terminé. J’ai murmuré à nouveau Suzanne. Elle a dit “ah tu connais Cohen”. J’ai dit oui, en fait non mais oui, juste comme ça. Je mentais un peu mais ce n’était pas très grave. J’ai dit tu joues bien et c’était l’heure d’aller en cours, elle a rangé sa guitare dans sa housse. Elle ne l’a jamais amené à nouveau au lycée.

Il m’a toujours semblé que c’était la première fois que j’entendais une chanson de Leonard Cohen ou, du moins, que j’en avais conscience. D’aussi près c’est certain. Suzanne n’a rien changé à notre relation. Cohen ne m’intéressait pas plus que cela à ce moment précis. L’année s’est terminée. Le n° de juillet de Rock & Folk était un spécial Leonard Cohen. Tout l’été j’aurais lu et relu l’article et les chroniques des disques de Leonard. On y découvrait un personnage, mystérieux et fascinant. Une sorte de séducteur en noir et blanc. Je n’y comprenais pas grand chose malgré le plaisir évident à lire ce dossier spécial. C’était juste faire des provisions pour le moment où son heure arriverait. Il faut peut-être avoir brûlé quelques vies pour entrer dans ses chansons. Il ne faudrait pas attendre si longtemps que ça.

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Catégorie : Ecoute s'il pleut, Je me souviens

11 Responses to “ 899 Leonard et le temps qui passe (Leonard Cohen) ”

  1. Sophie on 28 juillet 2014 at 0 h 11 min

    L’impression que tout a été dit sur Léonard, et puis, un texte, encore, nous touche.
    Ne pas attendre si longtemps, non.
    Merci Kms.

  2. Benoit de Namur on 29 juillet 2014 at 13 h 50 min

    … quelques frissons en te lisant .. et beaucoup de souvenirs qui reviennent aussi même si la bande son était quelque peu différente (je ne suis né qu’en 69.
    A bientôt.

  3. anne-lise on 30 juillet 2014 at 11 h 04 min

    Ces moments où l’on sait qu’il faut attendre avant que tout converge vers quelqu’un.
    En te lisant aujourd’hui, je sens que c’est définitivement l’heure de Leonard, pour moi.

    Merci.

  4. PdB on 4 août 2014 at 9 h 41 min

    au changement de stal, entre la ligne qui va à Barbès et celle qui monte au Fort d’Aubervilliers (là-bas vers Zingaro) il y a un type assis en bas des marches, il n’a, au bout du bras droit, qu’un reste de poignet, plus de main, il fait la manche, on se demande quelle guerre, quelle plaie, quelle maladresse ou vol (on coupe les mains aux voleurs dans ce monde-ci, tsais) il a du subir (je ne crois pas qu’on ait, chacun, quelque phobie, j’ai peur que ce ne soit une maladie acquise dans l’enfance, j’en sais rien, ça ne me dit rien), mais ce que j’aime dans cette chanson, c’est cette façon de voyager aveuglément parce qu’on peut avoir confiance en elle puisque, de notre esprit, on a réussi à l’approcher, il a quelque chose de Bob Dylan, ces histoires plus ou moins bibliques, je l’aime bien pas seulement parce que je porte le même nom, j’adore les îles là-bas vers l’orient, j’adore la mer et son bleu, j’aime aussi ce qu’il dit avant de la chanter, là, je parle mal l’anglais et le comprends un peu, il semble qu’il dise qu’on lui a volé cette chanson, et que c’est tant mieux, les reprises et les droits d’auteur sont des choses qui valent ailleurs, je suppose, les bacs d’Istanbul, ceux de la Grèce, et puis la chanson cesse, tu dis « on regarde rarement dans la bonne direction à cet âge-là » mais y en a-t-il une bonne ? Là-bas, cet été, le jour vers 5 heures se levait dans les oliviers se tenaient des figuiers, des grenadiers, des agrumiers, la terre était retournée d’un ocre foncé magnifique et derrière cette plaine se tenait la plage de galets les parasols et les lits (tu sais les Italiens et leurs plages privées à la con) et au fond, peut-être tout là-bas arrivait le jour… Content de (te re)lire et d’entendre cette musique (tu te fais rare)

  5. Magali on 17 août 2014 at 1 h 09 min

    L’insomnie me pousse devant cet écran scintillant et j’aurais bien aimé qu’un garçon en fin d’année scolaire amène sa guitare et chante une belle chanson comme « Suzanne » ,ou alors « Blowing in the wing » ou bien « the sound of silence » . Moi, dans mon bahut, le mec qui amenait sa guitare c’était pour chanter avec ses potes « Germaine » de Renaud. Le pire c’est que j’aime beaucoup Renaud mais pas cette chanson là.
    Oui on regarde rarement dans la bonne direction à cet âge-là mais plus tard est-ce que c’est mieux ?

  6. Maria on 22 août 2014 at 0 h 13 min

    le 9 mai 2014, a Los Angeles ou j’habite, j’ai un rendez vous d’affaires entre avocats dans un restaurant de Beverly Hills. Je m’assoie en face de mes collegues et me prepare a parler du sujet passionant qu’est la fiscalite internationale. Tout d’un coup, j’apercois un monsieur distingue, en costume noir et chapeau entrer dans le restaurant avec une jeune femme. Je le reconnais tout de suite et j’arrete de parler, je ne le quitte plus des yeux. Mes collegues me demandent qui c’est, je leur dis: « it is Leonard Cohen »…je me leve et je fais la groupie debile, lui murmurant en begayant « Mr. Cohen, I am such a great fan of yours… », il m’a fait le baise main et m’a dit « you are so very kind darling… » je me suis rassise a ma table, le rouge aux joues et emue…mes collegues me demandent « who is Leonard Cohen »…je les regarde, ne reponds pas et ne parle pas de tout le dejeuner…je bosse dans un milieu de merde…et la fiscalite internationale, je m’en bats les couilles que j’ai pas…

    • KMS on 28 août 2014 at 12 h 52 min

      J’imagine « you are so very kind darling… » avec sa grosse voix grave vibrante. Et la lenteur des mots aussi…

  7. Magali on 4 septembre 2014 at 19 h 29 min

    Waouh quelle histoire. On se croirait dans une belle série sur des avocats. Il n’y a pas d’ironie de ma part dans cette remarque. Le jour ou j’ai rencontré Michel Cloup dans des circonstances très différentes, moi aussi j’ai rougi et je n’ai été que capable de lui demander un autographe qu’il m’a volontiers accorder avec un sourire en prime. Pourtant je devais avoir l’air bien cruche.

  8. MarieM on 11 septembre 2014 at 20 h 27 min

    Qui est Michel Cloup ? ( je pourrais le lire sur google , mais j’aimerais que vous l’écriviez , c toujours mieux de découvrir une personne fut elle exceptionnelle aux yeux de milliers de gens à travers les mots , les yeux et les couleurs d’une autre personne exceptionnelle comme vous , notre hôte ou même moi , sourires)
    Quand à Leonard j’en ai une petite idée quoi qu’ayant négligé de la poursuivre, la friponne ; pourtant il me titille les neurones musicaux depuis belle lurette ( là j’ai encore honte ;-)

    Mon VIP c’était Roger Moore que j’ai eu en face et que je n’ai pas reconnu , même plus honte ( tte bue à l’épok) je lui ai demandé de s’identifier …et qd il a dit Moore en bouffant ces mots méthode américaine, ben moi ; corse italienne française de base, j’ai pas bien compris (j’avais plutôt l’habitude d’accents espagnol, italien ,latino ou indien ou anglais)… je lui ai demandé son prénom
    qd il a dit Roger , j’ai disjoncté un quart de seconde …finalement , fait semblant, prenant mon air le plus con et pro, que ça me disait rien .( de tte façon ça a toujours été mon James Bond non préféré quand je les ai tous vu au ciné adolescente et ainsi de suite )
    je lui ai dit bon voyage, monsieur , comme à n’importe quel péquenot , lol

  9. MarieM on 11 septembre 2014 at 20 h 40 min

    En passant KMS ça veut toujours dire qq chose opposant au régime ? au régime de bananes quelles soient bobo arnaqueurs de droite ou de gauche ? mmmmmmmmmmince j’ai écrit banane et ya tjs T ds le cabinet ; vous croyez con va vs poursuivre vs et moi pour racisme et complicité passive de racisme juridiquement aggravé ?
    j’ai qu’1 quart de siècle moa , je veux pas finir ma vie avec le même bracelet que Kerviel ! heeeeelp! un avocat , une banane , ou un sapin, un hollandais,un Chie Raque , un Sarko-phage…un Rends-y Matteo , per favore ….

    • MarieM on 19 septembre 2014 at 23 h 12 min

      heuuuu 1/2 siècle , le quart n’est plus d’actualité , même s’il me semble n’en avoir pas plus qq fois , rires.