891 Un mois (Jason Molina)

29 septembre 2013 Par KMS
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Jason Molina : - Don’t It Look Like Rain (Let me go, let me go, let me go 2006)

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Il fait un temps ignoble, pluie grise et triste.
Au travail, ça tiraille dans les pouvoirs et les égos, tout en stratégies d’affrontements et de justifications. Plus ça va et moins je supporte tout ça. Ce cirque. J’ai enterré mes ambitions professionnelles depuis longtemps au fond du jardin, comme un cadavre de chien mort dont on se sent débarrassé.
Le soir je fais un peu de gammes sur le piano avec la méthode rose sur laquelle des milliers (millions?) d’enfants ont sué et maudit leurs parents et prof de piano des générations durant. J’ai posé un dessin de Bill Evans sur le couvercle pour la motivation. Il ne me regarde pas, penché et absorbé par son clavier. Il n’entend pas non plus et cela vaut probablement mieux. Est-ce que Bill Evans ou Keith Jarrett ont commencé avec la méthode rose? Plus probablement celle, dont j’ai oublié le nom, avec laquelle le gosse de Body and Soul, le bouquin de Frank Conroy, apprend à jouer.

Ça fait 10 ans que Johnny Cash est mort. Ça va faire 10 ans pour Elliott Smith aussi le mois prochain. Ces dates comme des croix au stylo bille noir sur l’échelle du temps.
J’ai mis One foot in the grave à cause du rêve de la nuit dernière sans pouvoir expliquer pourquoi mais ça semblait être d’une rare évidence. Probablement en raison de la couleur de toile cirée de la table. Ou alors c’était un vieux rêve. Un rêve où l’on écoute Beck ne peut être qu’un vieux rêve. Peut-être qu’il y a des rêves oubliés ou coincés dans les méandres du cerveau parce que quelque chose les y retient et qu’ils remontent à la surface des années plus tard.
Les exercices au piano font sentir les doigts et les articulations de manière différentes. Comme découvrir ses mains sans le voile qui les recouvrait.

Une semaine a passé. Le piano a été accordé et l’évier s’est brisé.
Il suffisait de quelques tours de clé pour que le son gagne du corps et perde cette sonorité un peu aigrelette assez déplaisante. Il reste à poser la corde manquante du Fa2. Jouer cette note c’est comme marcher dans le noir et tomber dans un trou tant la différence de son est grande.
Le nouvel album de Bill Callahan est sorti ou a fui on ne sait plus trop tellement la réalité temporelle semble avoir brisé ses frontières depuis quelques temps. La flûte traversière des chansons a des allures de madeleine soul seventies.

Les jours passent encore. Je balance négligemment des mots comme on perd des pièces de monnaie au travers d’une poche trouée. Des pièces sans valeur. L’automne a remplacé l’été.

Presque un mois a passé. La corde de Fa2 est venue se tendre dans le piano. Les doigts se mélangent sur le clavier. Un, trois, deux, cinq. Il serait plus simple d’avoir deux mains droites.
Le temps devient mou comme un vieux chewing-gum trop mâché. J’ai gommé des mots, en ai perdu d’autres, fini par les perdre tous, un par un.
Il pleut à nouveau. Comme si la boucle se fermait.

« Les idées aussi finissaient par avoir leur dimanche ; on est plus ahuri encore que d’habitude. On est là, vide. On en baverait. On est content. On a rien à causer, parce qu’au fond il ne vous arrive plus rien, on est trop pauvre, on a peut être dégoûté l’existence? Ça serait régulier. »

(Céline : Le voyage au bout de la nuit)

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Catégorie : Ecoute s'il pleut

4 Responses to “ 891 Un mois (Jason Molina) ”

  1. PdB on 1 octobre 2013 at 0 h 01 min

    C’est vrai, hein, cette histoire du cirque du boulot, c’est d’un suranné…
    En tout cas, le fait de s’y mettre est une belle affaire (au piano, pas au boulot) (encore que ce soit un vrai boulot) (moi jdis bravo)
    J’avais croisé un type, une fois qui cherchait son chemin, il portait une boite de violon, il cherchait l’endroit où il allait jouer, et j’avais dans l’idée ma fille qui pleurait – avec des larmes chaudes…- parce qu’elle n’arrivait pas à passer quelque chose de Strauss, je crois ou de Bach, avec son violon, et qu’elle s’y remettait, encore, encore, encore, enfin quelque chose, et j’ai dit à ce type « violoniste, quel beau métier, non ?  » il m’a regardé, je venais de lui indiquer le chemin, il ne pouvait pas décemment m’envoyer paître comme un malpropre, mais dans son regard quelque chose de la tristesse, je lui ai dit « ah oui, ma fille ce matin, pleurait parce qu’elle n’arrivait pas à jouer – j’avais à l’esprit le nom du morceau- …  » il m’a souri (sachant reconnaître quelqu’un qui comprend, ou qui a la même culture, qui est du même monde) (j’ai jamais aimé les musiciens de cette trempe mais qu’est-ce qu’on peut faire, choisir les gens avec qui on parle ?), il a souri, j’ai dit « vous pleuriez aussi, vous ?  » il m’a regardé parce que cette question, c’est difficile de lui donner une réponse, alors, il a regardé droit devant lui, et il a dit « ah oui, à en décoller le vernis…! » puis il a ri, puis il m’a remercié, puis il est parti faire son travail…
    Je suis retourné au mien.
    Rose ou bleue, la méthode, on s’en tamponne, les doigts qui s’emmêlent, c’est normal, et la musique, c’est aussi quand même surtout ce qu’il y a de plus beau sur cette terre, si tu veux mon avis… (j’aime pas céline, même si je l’ai jamais lu : je ne le lirai jamais) (la guitare c’est pas mal non plus, et l’autre, là, en joue plutôt bien)

  2. David on 19 octobre 2013 at 18 h 26 min

    Un autre mois est passé. Délaisses-tu ce blog ?

    • KMS on 19 octobre 2013 at 20 h 45 min

      Ça ne fait pas un mois. Et la réponse est non. La preuve aujourd’hui. En même temps la réponse est oui. Mais bon…

  3. peekaboo on 29 novembre 2013 at 0 h 29 min

    j’aime te lire en automne, tout particulièrement.