346 Remaster

18 avril 2008 Par KMS
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346 Remaster : Neil Young : Ambulance blues (Album : On the beach 1974)

Back in the old folky days…
Départ demain matin histoire de voir la mer… et la plage…
En relisant ce texte lundi dernier, je me suis rendu compte que je l’aimais bien. Ce n’est pas si souvent. Alors comme l’activité sur cette page a des chances d’être proche de zéro durant une semaine, je remets ce long texte.

Pour les mêmes raisons, je laisse deux semaines de playlist, ça fait un peu de musique à écouter.


Sur la plage donc…

C’est peut être juste le ciel uniformément gris de ce matin. Un pas de plus vers l’automne, l’hiver. Et ce disque, même s’il s’appelle On the beach est un disque d’automne et n’a rien d’estival. J’ai dû l’acheter vers 17 ans. Comme d’habitude je ne me souviens plus exactement quand. Ca reste probablement mon album préféré de Neil Young. Pour toutes les après-midi d’automne, passées, solitaire, avec lui, le regard perdu derrière la fenêtre, vers les cheminées de la centrale EDF de l’autre coté de la seine, plantées comme deux bougies sur un gros gâteau rectangulaire bleu et blanc avec

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
avec les longs rubans de fumée qui s’en échappaient et par dessus tout l’envie d’être ailleurs sans savoir où. C’était les week-ends les plus longs. Ces samedis ou dimanches, à la maison, sans sortir de la chambre parce que pour quoi faire si ce n’est croiser des parents qui ne comprenaient rien à tout ça alors les disques suffisaient et la solitude est parfois si envahissante

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?.
si envahissante qu’il n’y a pas de place pour autre chose ou pour quelqu’un. Des samedi ou des dimanches à rêver à des amours improbables.

La pochette est une de mes préférées, une des plus belles pochettes du rock. On y voit Neil, pieds nus, sur une plage, de dos, avec un ciel un peu chargé, face à une mer sale, regardant vers l’horizon, avec l’aile de cette Cadillac dépassant du sable comme dernier vestige d’un monde en décomposition. Un parasol jaune, une table, deux chaises avec un tissu à fleur et un journal jeté sur le sable par le vent sur lequel on peut lire « Senator Buckley Calls for Nixon to Resign » (mais il ne faudra pas beaucoup d’années avant que Neil ne chante Even Richard Nixon has got soul dans Campaigner… alors que dans Ohio… mais c’est une autre histoire…).
Cette photo est empreinte d’une solitude terrible et c’est peut être pour cela que j’ai écouté ce disque, en regardant par la fenêtre, parodiant la pochette dans l’espoir d’un mimétisme dérisoire, mais aussi parce que dans une chronique…

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Et encore, rester à la maison était toujours mieux qu’un de ces foutus repas familiaux du dimanche midi chez la grand-mère. « I see a crowd of people but I can’t face them day to day » et cette phrase tournait et tournait dans ma tête. Tu ne reprends pas de la viande? Pourquoi tu ne prends pas de fromage, de gâteau, de légumes de ce que voulez mais
tu aimais bien ça quand tu étais petit pourtant je ne comprends pas que tu n’en veuilles pas

l’envie terrible de fuir d’arrêter tout cela, je voulais qu’on me laisse tranquille moi, avec cette musique dans la tête et j’aurais pu lui expliquer quoi à la grand-mère. Lui chanter I ended up alone at the microphone et je comprenais parfaitement ce qu’il voulait dire dans la chanson éponyme, comme une douleur lancinante qui ouvrait la 2ème face. Toute la 2ème face est d’ailleurs plombée par une tristesse et une solitude terrifiante, celle que Neil Young ressentait après tous ces morts qui lui pesaient sur la conscience.
Ou le And there ain’t nothin’ like a friend, Who can tell you you’re just pissin’ in the wind d’Ambulance blues et ces années là, des amis, je ne crois pas que j’en ai réellement eu. Isolé dans un monde dont je fermais moi-même les portes hermétiquement, ne soupçonnant pas que quelqu’un d’autre pouvait comprendre mes tourments solitaires et ce désert sentimental chronique. Désert et non des échecs car un échec c’est un non. Le vide c’est autre chose.

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
dans une chronique de Rock & Folk on pouvait lire que ce disque était idéal à écouter les jours gris, see the sky about to rain, en regardant par la fenêtre. C’était exactement ça. Le disque idéal. Et Neil Young l’avait enregistré à la suite de Tonight the night, son album le plus sombre, tellement sombre que finalement On the beach sortira en premier, histoire de ralentir la descente aux enfers.
Mais quand même tu aimais ça avant répétait la grand-mère sans comprendre que cette époque était révolue, l’enfance… Oui adulte maintenant du moins je voulais ça, adulte, alors les attentions de la grand-mère non c’était fini. Adulte adulte et c’est avec ces maigres arguments que je réussissais à convaincre mes parents de me laisser seul à la maison

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
seul à la maison lorsqu’ils partaient en week-end mais ce n’était pas pour faire la fête pour voir du monde non juste écouter les disques plus fort qu’à l’habitude et je finissais souvent encore, avec ce disque, en fin de journée, et cette pochette posée en évidence parce que la musique c’est aussi avec les yeux. Cet album m’obsédait tellement que j’avais fini par acheter le songbook pour avoir les paroles, et celui-ci était une merveille de graphisme psychédélique.

Il pensait à quoi Neil, en regardant cette mer terne. A se demander s’il n’avait pas envie d’aller s’enfoncer dans les vagues et ne plus voir cette Amérique dont finalement on trouvait ici trois symboles et pas obligatoirement les plus reluisants (la cadillac, la démission de Nixon avec le Watergate, une bouteille de bière Coors et il faut voir la tête des pubs pour cette bière…). Je me demandais s’il refusait le monde ou si c’était celui-ci qui se refusait à lui et probablement que je m’interrogeais de la même manière. D’ailleurs on le voyait bien sur la pochette, Neil Young était à coté de ses pompes.

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Je cultivais silencieusement, derrière ma fenêtre, les terres stériles du jardin des frustrations adolescentes, ce fameux Teenage wasteland du Baba O’Riley des Who.
C’est pour ça que le Revolution blues de la première face était salvateur…

Mais quand même tu aimais ça avant
Avant quoi? J’imagine qu’ils devaient se poser la question. Avant que je n’essaye difficilement de devenir moi? J’aimais quoi? Je ne sais même plus. Je savais que dorénavant j’aimais ça. Cette musique. Plus que tout autre chose. L’adolescence est souvent synonyme de révolte, la mienne était purement
I got the revolution blues, I see bloody fountains
purement cérébrale mais il n’empêche que je braillais les paroles de cette chanson en jouant de l’air-guitar dans ma chambre

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
ma chambre face aux posters qui couvraient les murs. Revolution blues. Exprimant par procuration au travers de cette chanson, que je mimais avec toute la rage que je pouvais y mettre, mes frustrations adolescentes. Peut être juste parce qu’il y avait le mot révolution. Mais les paroles, les paroles
Remember your guard dog? Well, I’m afraid that he’s gone.
It was such a drag to hear him whining all night long.

les paroles aussi et la voix de Neil Young était tellement dangereuse lorsqu’il chantait ces deux vers que j’avais l’impression de devenir dangereux moi-même en les chantant ce qui était probablement assez pathétique…

Je ne savais pas à l’époque que cette chanson parlait de Charles Manson, une sorte d’halluciné messianique qui, en dehors du fait que son patronyme accolé au prénom d’une blonde célèbre médicamentée aura permis au guignolesque Brian Warner de donner un nom à son groupe plus de vingt ans plus tard, aura fait perpétrer durant l’été 1969 par les membres de sa « famille », des carnages sanglants, dont celui commis au 10050 Cielo drive resté dans les mémoires, où cinq personnes dont Sharon Tate
Well, I hear that Laurel Canyon is full of famous stars
Sharon Tate, femme du cinéaste Roman Polanski, seront massacrées.


Manson était assez proche du milieu rock Californien des années 60. Il était ami avec Dennis Wilson (des Beach Boys), et avait croisé Neil Young quelques fois. Le plus surprenant dans cette histoire, c’est que Charles Manson a commandité ces meurtres à ses disciples parce qu’il aurait soit-disant entendu des messages lui étant spécifiquement destinés dans le White album des Beatles.

Et pas seulement dans Helter Skelter, ayant acquis une funèbre célébrité suite à ces meurtres, puisqu’on retrouva inscrits sur les murs avec le sang des victimes, les mots HELTER SKELTER. Même si la chanson parle d’un toboggan circulaire, Manson a cru que les Beatles lui annonçait un conflit racial à venir.
On retrouva aussi les mots RISE et DEATH TO PIGS sur les murs de la maison des La Bianca, également massacrés la nuit suivante par la troupe de Manson.

But I hate them worse than lepers and I’ll kill them in their cars

Charly, qui avait certainement un peu trop forcé sur certaines substances à moins que le soleil Californien ne lui ait grillé le cerveau, avait entendu dans la chanson Piggies des Beatles un message (What they need’s a damn good whacking) lui indiquant que la révolution pouvait commencer. Les La Bianca avaient même été tués avec des couteaux et des fourchettes parce qu’il en est fait mention dans la chanson ( Clutching forks and knives). Mrs La Bianca fut frappée plus de quarante fois dont vingt fois après sa mort. Terrifiant.

But I’m still not happy, I feel like there’s something wrong

Manson considérait les Beatles comme les quatre cavaliers de l’apocalypse du nouveau testament, venus lui ordonner, au travers de leurs chansons, de préparer l’holocauste en s’enfuyant dans le désert. Dans Revolution #9, il entendra, et c’est probablement la seule personne à avoir entendu dans ce collage bruitiste OnoLennonien autre chose qu’un bordel sans nom, Lennon chanter Rise (au lieu de right), et que de ce fait il intimait la communauté noire à se dresser contre les classes moyennes blanches. Le number nine lancinant et glacial répété inlassablement faisait référence pour Charly au chapitre 9 du Livre des Révélations qui décrit l’apocalypse à venir.

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
J’imagine maintenant la tête qu’aurait fait ma mère si elle avait su ce que racontait cette chanson et toute l’histoire qu’il y avait derrière, et Neil Young, se mettant dans la peau de Manson, la rendait encore plus forte, dans un concentré de paranoïa urbaine
I keep ‘em hoppin’, till my ammunition’s gone
paranoïa urbaine dont tous les mots étaient lourdement chargés.

Ce massacre, au même titre que le meurtre de Meredith Hunter par des Hells Angels lors du festival d’Altamont pendant le concert des Rolling Stones (que l’on peut voir dans le film Gimme Shelter), marquera en un sens la fin du flower power, comme si en cette année 1969, on officialisait d’une manière ou d’une autre, l’accession à un degré de violence supplémentaire en déchirant les brouillards vaporeux et utopistes des hippies d’un grand coup de poignard acéré. C’est peut être également ce que symbolisait cette cadillac jaune enfoncée dans le sable sur la pochette, comme si elle s’était écrasée, tombant du ciel. Le rêve américain se crashant dans un fracas de tôles froissées…
So you be good to me and I’ll be good to you

C’est peut être parce que Manson aura trouvé la justification de ses actes dans des chansons des Beatles, que le milieu du rock en général lui paiera un tribu important (Hey Satan, pay my dues chantera AC/DC dix ans après…)
Que ce soit Trent Reznor qui ira jusqu’à louer la maison du 10050 Cielo drive pour y enregistrer The downward spiral, les ridicules Gun’s and roses, qui sur The spaghetti incident?, reprendront une chanson de Charles Manson (la chanson cachée (ah ah) du disque), Sonic Youth dans Death valley 69, les Ramones sur Glad to see you go, ou le Charlie Manson blues sur le premier album des Flaming Lips et j’en oublie certainement des tonnes. La longue suite figurant sur la 2ème face d’Obsolète de Dashiell Hedayat ne se nommant sûrement pas par hasard Cielo drive… Manson lui-même sortit un album en 1970 pour financer sa défense…

Mais qu’est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Je chantais Revolution blues. Et en même temps je faisais ma propre révolution bien sagement. Ignorant tout de cette putain d’histoire hallucinante. Baigné dans ce blues de l’adolescence. Le regard se perdant par la fenêtre. La fenêtre d’où je voyais les deux grandes cheminées
Yes, that was me with the doves, setting them free near the factory
de la centrale EDF de l’autre coté de la Seine…

Note informative à l’attention des curieux : Les informations sur l’interprétations des chansons des Beatles proviennent du livre de Steve Turner : L’intégrale Beatles : le secret de toutes leurs chansons

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Catégorie : Je me souviens, Music of my mind, Obsessions

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