882 Homme Piano (Glenn Gould)

31 mars 2013 Par KMS
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Glenn Gould : Préludes & fugues 1& 2 (J.S Bach : Le clavier bien tempéré, livre 1 1962)

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« Notre existence consiste à être continuellement contre la nature et à procéder contre la nature, disait Glenn, à procéder contre la nature jusqu’au moment où nous baissons les bras parce que la nature est plus forte que nous, nous qui, par outrecuidance, avons fait de nous-mêmes un produit de l’art. Nous ne sommes pas des hommes, nous sommes des produits de l’art, l’interprète au piano est un produit de l’art, une chose répugnante, dit-il pour conclure. Nous sommes ceux qui voulons continuellement échapper à la nature mais nous n’y arrivons pas, naturellement, dit-il, pensai-je, nous restons sur le carreau. Au fond, nous voulons être piano, dit-il, non pas homme mais piano, notre vie durant nous voulons être piano et pas homme, nous fuyons l’homme que nous sommes pour devenir entièrement piano, et pourtant cela échoue nécessairement, et pourtant nous ne voulons pas y croire, c’est lui qui parle. L’interprète au piano (il ne disait jamais pianiste !) est celui qui veut être piano, et je me dis d’ailleurs chaque jour, au réveil, que je veux être le Steinway, non point l’homme qui joue sur le Steinway, c’est le Steinway lui-même que je veux être. Parfois nous sommes proches de cet idéal, dit-il, très proches, spécialement quand nous croyons que nous sommes d’ores et déjà fous, quasiment sur le chemin de cette démence que nous craignons plus que tout au monde. Il haïssait l’idée de n’être qu’un médiateur de musique entre Bach et le Steinway et de se retrouver un jour broyé entre Bach et le Steinway, un jour, c’est lui qui parle, je serai broyé entre Bach d’une part et le Steinway d’autre part, dit-il, pensai-je.

À longueur de vie, j’ai peur d’être broyé entre Bach et Steinway, et je dois faire un effort démesuré pour échapper à cette horreur, dit-il. L’idéal serait que je sois Steinway, je pourrais me passer de Glenn Gould, dit-il, en étant Steinway, je pourrais rendre Glenn Gould superflu. Mais il n’y a pas, à ce jour, un seul interprète au piano qui soit parvenu à se rendre superflu en étant Steinway, c’est Glenn qui parle. Me réveiller un jour et être Steinway et Glenn en un seul, dit-il, pensai-je, Glenn Steinway, Steinway Glenn, uniquement pour Bach.

Thomas Bernhard : Le naufragé

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Catégorie : Music of my mind

4 Responses to “ 882 Homme Piano (Glenn Gould) ”

  1. PdB on 2 avril 2013 at 9 h 16 min

    j’adore ça (je veux dire le piano la musique le musicien le piano le corps les pieds les mains le piano noir la musique les notes notes blanches j’adore ça le musicien) mais tenter d’être l’instrument, c’est aussi ne plus jouer mais être joué… Gould (magnifique le livre de Michel Schneider je le lisais l’autre mois j’en sais rien quand) a tiré sa révérence, se confiant au médium – il est toujours là dans ce sens, l’ouïe sans doute-et l’écouter ne nous est de rien, ou alors de tout c’est selon : raviver la musique, l’écouter, légère et enjouée, alors que le printemps tarde un peu (j’aime bien attendre, en même temps) alors que luit le soleil (je pars bientôt sur le Bosphore, t’inquiète) et que dehors les fleurs aux arbres commencent à montrer le blanc de leurs pétales, moi j’aime bien aussi la vie, recommencer encore une année, revoir la plage en son temps, traîner au soleil, les pieds au chaud, mais la musique aide à se souvenir et anticiper, regarder devant soi et s’il y a un miroir, un peu au loin, derrière soi (tu vois le rétroviseur qui est devant le pare-brise) et Bach qui s’amuse, comme Gould et comme le piano, noir, avec ses trois pieds, ses pédales et ses cordes, ses marteaux et son vernis d’ivoire et d’ébène…

    • KMS on 8 avril 2013 at 20 h 18 min

      Tu as lu le Thomas Bernard? Il est pas mal. A ce niveau, il y a obligatoirement un truc fusionnel avec l’instrument. C’était l’idée.

  2. Aurélie on 5 mai 2013 at 20 h 42 min

    J’ai découvert ton site par hasard, il y a de cela plusieurs années. tu en étais à la saison 2, ou 3, je ne sais plus. Pas mal de temps s’écoule parfois entre deux de mes visites, mais toujours je reviens, écouter les musiques et lire tes mots. Tu m’as fait découvrir plusieurs morceaux qui sont aujourd’hui parmi mes favoris. J’ai commencé par découvrir Listening Wind, des Talking Heads, puis Caresse-moi dimanche de Jamait… et aujourd’hui je découvre l’original de la chanson de Joe Dassin, Marie-Jeanne… Bref, merci pour ces découvertes successives, et surtout continue à écrire comme tu le fais :-)

    • KMS on 12 mai 2013 at 20 h 28 min

      Je suis toujours tellement surpris d’apprendre qu’on me lit depuis si longtemps. Le temps internet étant élastique, cela semble remonter si loin… merci en tout cas pour la fidélité.