155 Le vieux sur le pont

26 janvier 2007 Par KMS
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155 Le vieux sur le pont : Mendelson : Le brouillard (Album : Live 2001)

Il y avait un vieux sur le pont au-dessus de la Marne ce matin qui donnait du pain aux oiseaux. Il déposait sur la rambarde en béton de grosses poignées de pain sec que des dizaines et des dizaines de mouettes se disputaient avec les corbeaux. Il faisait froid, -2° ou -3°. Des températures qui balayent l’atmosphère de la poisse habituellement en suspension. Les mouettes tournoyaient nerveusement au-dessus du pont, frôlant les toits des voitures. Le vieux avec son grand sac avait l’air content.
Je me demande si on ne marche pas sur la tête. Probablement. Quand j’entends Nicalos S. (je l’ai tapé avec les voyelles inversées comme ça, je ne corrige pas, tant pis ou tant mieux) se réclamer de Jaurès et de Léon Blum qui doivent tous les deux se retourner dans leur tombe. La campagne Présidentielle ressemble de plus en plus à la Pop Star Ac’. Juste du spectacle. Peu importe les idées, seule l’image compte, des candidats de façade, lançant leurs hameçons tous horizons. Ca a dû plaire aux vieux réacs de droite, cette filiation de gauche dont se réclame l’autre nain. Ce n’est pas mieux de l’autre coté. A ma grande tristesse. J’ai peut être eu, une nouvelle fois, la faiblesse et/ou la naïveté de croire que l’intelligence sauverait la gauche du marasme populiste ambiant. J’espère toujours trop en l’intelligence en général. Je forge dans ces espoirs trop souvent vains, mes dépits désabusés d’une humanité que je finis par détester de plus en plus.

Alors j’ai mis McCoy Tyner au bureau ce matin. Parce que la densité de son jeu fait comme un rempart à ce monde extérieur. Je ne connais pas beaucoup de pianistes qui laissent aussi peu d’espace et de silence dans leur jeu. L’opposé d’un Bill Evans ou d’un Keith Jarrett par exemple. J’avais besoin de ça. D’une musique étanche. Et puis derrière la fenêtre je sentais le soleil impuissant contre l’air froid et immobile frappant le béton environnant.

Le vieux du pont avec son pain devait être rentré chez lui sûrement lorsque le disque s’est terminé. J’avais mis Song for my lady parce que rien que le titre, rien que le titre c’est beau, même si ce n’est pas son plus grand disque. Tout ça n’est certainement pas le fruit du hasard qui n’existe pas. Il en penserait quoi de tout ce cirque, le vieux de ce matin, avec son grand sac de pain rassis sur le pont dans le froid. Et c’était beau toutes ces mouettes qui volaient dans tous les sens. J’aurais bien voulu savoir.
Et puis j’ai mis Le Brouillard de Mendelson, sur ce live qu’on peut charger sur leur site parce que je crois bien que le groupe, il n’existe plus vraiment. Ou il attend de pouvoir sortir son disque et c’est dommage parce que c’est vraiment bien. Il faut écouter Le brouillard. C’est ce vieux sur le pont qui m’a fait penser à cette chanson. Ce vieux sur le pont qui donnait du pain sec aux mouettes. Je me suis dit, tous ces candidats, les importants, ceux qui peuvent gagner, ça fait combien de temps qu’ils n’ont pas donné à manger aux oiseaux, seuls, un matin ou un après-midi, en fait l’instant importe peu. Juste le geste. Donner à manger aux oiseaux. Combien de temps… Depuis combien de temps surtout, ils sont détachés de la vie, de la vraie, celle qui n’a rien à voir avec le pouvoir. Ah. Voilà. Je crois que c’est ça. Je redeviens naïf encore.

Peut être que j’ai besoin d’un peu de campagne, la vraie, pas la gesticulation médiatique des assoiffés du pouvoir. La vraie, celle avec la terre qui colle aux chaussures, aux flaques d’eau gelées sur lesquelles on peut marcher pour les faire craquer.
La campagne d’hiver, avec ses arbres dénudés, avec le brouillard du petit matin et son ennui aussi mais à deux, à deux, l’ennui, c’est pas pareil… Juste un peu. Pas longtemps. Juste le temps d’aller donner à manger aux oiseaux et aux canards et de faire le plein de brouillard et de silence.

Catégorie : Vieilleries

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