877 Suicide, it’s a suicide (Bobbie Gentry)

22 décembre 2012 Par KMS
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Bobbie Gentry : Ode to Billie Joe (Ode to Billie Joe 1967)

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La première version, il ne faut pas rêver, c’était celle de Joe Dassin. Celle qui restera comme ça dans un coin malgré tout, avant, longtemps après, de découvrir que ce n’était pas l’originale. Quelque chose était resté. La mélodie, le côté sombre et dramatique, la guitare. Entendu sur l’autoradio dans la voiture, Europe 1 ou RTL, ou à la maison, mêmes radios. C’était quand? 1970? 1971?

En fait non, bien plus vieux, 1967. Quand ai-je entendu cette chanson pour la première fois? A l’époque, les tubes, comme l’été, duraient longtemps. 1967. J’avais 6 ans. Il n’y a eu l’autoradio qu’à partir de 1967 dans la voiture, dans l’ID 19. La traction avant noire, du moins dans ma mémoire, n’en possédait pas (mais une boîte de vitesse avec seulement trois rapports).

Alors peut-être 1968 ou 1969. Durant les vacances, lorsque le transistor bleu fonctionnait toute la journée. Peut-être est-ce cette histoire de suicide, de mort, comprise probablement à moitié mais suffisamment pour susciter des craintes, qui explique que paroles et la mélodie soient restées.
On en revient toujours finalement à la question de Nick Hornby : What came first? The music or the misery? Pourquoi le souvenir de cette chanson est resté plus prégnant que d’autres tubes du même Joe Dassin que la radio devait déverser allègrement (les Dalton? (pour le tagada tagada); J’irai siffler sur la colline…)? Les autres n’étaient que des chansons. L’histoire de Marie-Jeanne sautant du pont de la Garonne avait plus que ça.

J’ai gardé le sentiment que la famille, à table, passe moi donc le pain, prenait la nouvelle avec une indifférence incroyable, du moins les parents, ça me paraissait effrayant. C’était peut-être pour cela que c’est resté va savoir. Ou alors ça ne surprenait personne que Marie-Jeanne ait sauté du pont de la Garonne.

Le fils en perd l’appétit, mais ils n’ont pas l’air de comprendre pourquoi. Ou bien sont-ils soulagés de la mort de Marie Jeanne et n’osent le montrer. On peut tout imaginer. Le comportement pourrait être ambigu. « Mon grand tu n’as pas beaucoup d’appétit, J’ai cuisiné tout ce matin, et tu n’as rien touché, tu n’as rien pris ».
A un tel point qu’il en même préférable de ne pas imaginer. Il y a un peu de Ces gens-là de Brel dans les parents. Dans cette cruauté. C’était ça qui me terrifiait et me fascinait en même temps, du haut de mes neuf ou dix ans. Cette indifférence. Et le courage qu’avait dû avoir Marie-Jeanne pour sauter du haut de ce foutu pont. On l’imaginait jolie Marie-Jeanne, avec de longs cheveux blonds qui avaient dû flotter dans le vent le temps de sa chute. Une vision triste et romantique à la fois.

Le reste de l’histoire, ce qui n’est dit qu’à demi-mots, m’avait échappé. Le fait que le fils sortait avec Marie-Jeanne, et qu’ils aient jeté « quelque chose » du haut du pont de la Garonne. Ce « quelque chose » ayant probablement à voir avec le fait que Marie-Jeanne se soit ensuite jetée du haut de ce même pont de la Garonne. Mais à 9 ou 10 ans, cette partie m’avait échappée. Le drame du suicide de Marie-Jeanne était suffisant. Il y avait en tout cas, une sorte de cruauté ordinaire et rurale dans cette histoire. Ils auraient été plus touchés par la mort de leur vache. C’est l’impression que ça laissait.

La musique me touchait aussi, du moins dans le souvenir, peut-être n’est-ce venu que plus tard, mais cela semble faire un tout dans la mémoire. J’ai même le souvenir de chanter les paroles plus ou moins en yaourth, durant les vacances, en courant autour de la toile bleue marine de la tente familiale, plantée dans le champs derrière la maison de cette vague cousine de mon père, sur le Salève, dominant Genève et le lac Léman.

Pas vraiment le genre de chansons pour enfants pourtant (contrairement aux Dalton que je chantais également, et que je date de la même époque à peu près)(il est tellement facile dorénavant de vérifier cela en une poignée de seconde : même année, 1967).

La musique portait quelque chose en elle, un détachement par rapport au drame qui se vivait pendant ses couplets. Le son de la guitare acoustique et du violoncelle aussi. Mais ça s’insinuait dans les méandres de l’esprit, les violons après que la voix descendent dans les graves pour nous dire que Marie-Jeanne avait sauté du pont de la Garonne.

Le pont, j’arrivais à le visualiser. On en voyait à la montagne, je voyais bien de quel pont il pouvait s’agir. Quelque chose comme celui du Pont de la Caille ou le pont de l’Abîme. J’imaginais bien les gorges étroites en-dessous et cette pauvre fille enjambant le parapet.

Les années ont passé. Un jour on découvre la version originale. Celle de Bobbie Gentry. Elle avait inondé les radios Américaines durant l’été 67. La chanson à l’origine était la face B de Mississippi Delta qui ouvre l’album. Le destin et les programmateurs radio en ont décidé autrement.
Les chanteurs français avaient trouvé le filon à l’époque. Ils adaptaient tout ce qui marchait aux US et dont quasiment personne n’entendait parler en France. Dans la foulée du succès de la chanson de Gentry, Joe Dassin avait fait la sienne (mais les paroles sont de Jean-Marie Rivat).

Quand on écoute la version originale, on se rend compte de plusieurs choses. D’abord le genre a été inversé, normal puisque c’est une fille qui chante. Dans la version originale, c’est Billie Joe qui saute du pont de Tallahatchie Bridge (Billie Joe comme il est indiqué sur la pochette d’origine et non Billy Joe comme lu trop souvent). L’histoire se passe le 3 juin au lieu du quatre et on se demande bien pourquoi. Le reste de la version française est une traduction quasi fidèle des paroles, transposées dans la campagne française, on n’y ramasse pas le coton mais on traite les vignes et ramasse le foin. On y mange du gratin au lieu des Blackeyed peas.

Et puis voilà, ce n’est plus la Garonne, ni Bourg Les Essonnes qui d’ailleurs n’existe que pour la rime. Bobbie Gentry parle de son coin, le Mississippi. Elle y est née. Pas très loin de Choctaw Ridge (qu’on ne confondra pas avec le Choctaw Ridge du comté de Webster, un peu plus loin). La crête (ridge) qui domine la plaine où coule la Tallahatchie.

Un sacré trou d’ailleurs. Le patelin est entre Clarksdale et Tupelo, c’est d’ailleurs-là que s’installera le frère à la fin de la chanson. Tiupeulo, il faut entendre comme elle dit ça.
Clarskdale, la ville du Devil’s Crossroad, ce carrefour mythique où la légende dit que Robert Johnson aurait vendu son âme au diable pour apprendre à jouer le blues.

Tupelo c’est aussi du mythe. La ville où Elvis Presley est né. Mais est-ce que ça aurait parlé à grand monde en France en 1967. Tupelo. La Garonne et Bourg Les Essonnes ça sonnait bien de chez nous et de côté-là ça restait bien dans le ton de la version originale. Du bouseux pur fruit.
Mais Tupelo, Clarksdale, juste en-dessous de Memphis, tout de suite ça positionne un peu plus le contexte, le deep south. Le sud profond.

Le Tallahatchie Bridge est encore plus au milieu de nulle part, dans la plaine. Un pont de film américain avec cette structure supérieure métallique. La rivière passe juste en-dessous. Il faut bien avouer qu’il ne ressemble en rien à ce que j’avais imaginé enfant. On est loin du Bixby Canyon Bridge de Jack Kerouac.

C’est tout sauf un hasard le choix de ce pont. Il y a certes la proximité mais pas seulement.
Peut-être parce que la Tallahatchie, la rivière dans laquelle Billie Joe se jette avait déjà une histoire tragique à son actif, une vraie celle-là, avant la chanson de Bobbie Gentry. C’est celle où Emmet Till a été balancé par les types qui l’avaient lynché auparavant, en 1955, pour avoir tenté de fricoter avec une blanche. L’histoire avait fait du bruit lorsque la photo du visage d’Emmett Till totalement défiguré par le lynchage avait été publiée dans la presse. Bob Dylan en a fait une chanson de cette histoire d’ailleurs, mais elle restée coincée dans les outtakes de The Freewheelin’.

Avec tous ces détails qui n’en sont pas, on se dit qu’il y a peut-être autre chose dans la chanson de Bobbie Gentry. Peut-être une histoire raciale. On se dit que la fille est peut être noire, Billie Joe blanc. Surtout que dans les environs de Choctaw Ridge, en 1967, ça doit encore moyennement rigoler si tu as le malheur d’être noir. On y trouve encore certainement des toilettes séparées pour les noirs dans les gares et autres lieux publics. D’où peut-être le profil bas, la pseudo indifférence des parents et le silence de la fille. Mais ce n’est qu’une hypothèse…

Rien de tout ça forcément dans la version franchouillarde de Joe Dassin. On est juste chez les péquenots. C’était aussi ce qui la rendait palpable pour un gosse de neuf ou dix ans, souvent effrayé lorsque ça lui arrivait d’aller chez des paysans à la voix forte et aux manières brusques.

La version originale porte néanmoins le même mystère que son adaptation française. Qu’est-ce que Billie Joe et la fille ont jeté du pont? Ou Marie-Jeanne et son petit copain dans la version Joe Dassin? Tous les scénarios sont possible. Beaucoup ont imaginé qu’ils jetaient par-dessus le pont, le fruit mort-né de leurs amours.

Pourquoi Billie Joe s’est jeté dans les eaux boueuses de la Tallahatchie ? On imagine, si l’on reste sur l’hypothèse d’une histoire d’amour entre un blanc et une noire, que celle-ci était impossible. Ce n’est qu’à partir du 12 juin 1967 que les mariages inter-raciaux (i.e entre blancs et noirs) sont devenus légaux dans tous les états du sud des Etats-Unis, dont le Mississippi où se passe l’histoire, quelques semaines avant la sortie de la chanson. C’est peut-être ce qui l’a poussé à sauter du pont. Cette histoire d’amour impossible à vivre. On peut aussi se dire que la fille a peut-être mis fin à leur histoire pour les mêmes raisons, ou de peur d’être découvert. Elle savait très bien comment ça se finirait pour elle comme pour lui. Elle savait très bien. Mais Billy Joe never had a lick of sense comme dit le père…

Elle l’aimait son Billie Joe. Elle ne l’a pas oublié. Les deux derniers vers de la chanson sont explicites : And me, I spend a lot of time pickin’ flowers up on Choctaw Ridge, And drop them into the muddy water off the Tallahatchie Bridge. Elle l’aimait, malgré sa jeunesse que l’on devine, à en aller encore jeter des fleurs du haut du pont de la Tallahatchie plus d’un an après le saut de Billie Joe.
D’ailleurs dans la version française, le garçon, sûrement moins sentimental, est moins assidu dans son souvenir, de temps en temps j’vais ramasser, quelques fleurs du côté des Essonnes.

Tout ceci n’est que conjectures. Bobbie Gentry ayant expliqué dans une interview en 1975 qu’il n’y avait pas d’histoire cachée à comprendre. Mais l’histoire passionnait, ce côté mystérieux. A un tel point qu’un film a été fait à partir de la chanson, en brodant l’histoire autour des paroles. Dans le film Billie Joe se suicide car il ne peut supporter son homosexualité qu’il a essayé de cacher en ayant une aventure avec la pseudo narratrice de la chanson.

New Tallahatchie Bridge

Le pont de la chanson s’est effondré en 1972, mais ça Bobbie Gentry ne pouvait l’imaginer lorsqu’elle a écrit les paroles. C’est normalement le pont de Money (it’s a hit), celui de la chanson. Celui sur lequel elle est prise en photo dans Life en 1967. La chanson a changé sa vie. Elle a délogé le All you need is love des Beatles en tête des hit parade américain, où elle est restée durant un mois.

Musicalement, les deux versions semblent assez proches, mêmes trois accords de 7ème quasi en boucle. J’anticipe toujours un peu la voix de Joe Dassin lorsque je l’écoute, même la version originale. C’est elle qui était là en premier. Elle est restée accrochée. Pourtant Bobbie Gentry donne beaucoup plus le frisson lorsqu’elle descend dans les notes graves pour nous dire que Today Billy Joe MacAllister jumped off the Tallahatchie Bridge. Toute l’ampleur du drame est dans ces quelques notes. Alors que la voix chaude pleine de nonchalance de Dassin fait plus ressortir le côté « bouseux bas du front » des parents.

La version de Bobbie Gentry a une âme supplémentaire. Dans le son des cordes de la guitare, frottées avec les doigts. Elle sent la poussière des chemins du sud, du Delta, cette odeur un peu capiteuse de la chaleur humide, et ces parfums particuliers que les rives de la Garonne ne sentiront jamais. Elle sent la poussière, on peut presque la voir voler. Joe Dassin, du moins si c’est lui qui joue la guitare, n’a pas réussi à faire le même petit motif rythmique que Bobbie Gentry sur les cordes.

On pourrait penser que l’histoire s’arrête là. Bobbie Gentry, après avoir sorti quelques albums dans les années 70, mit fin à sa carrière après un dernier single en 1978.
On pourrait penser que l’histoire s’arrête là, mais la chanson avait réellement eu beaucoup de succès en 1967. Au point que dans sa maison située Ohayo Mountain Road, près de Woodstock, où il vivait depuis son accident de moto du 29 juillet 1966, Bob Dylan eut l’occasion d’entendre Ode to Billie Joe.

Cet été-là il enregistrait ce qui deviendra les Bandes du Sous-sol avec son Orchestre (The Band donc). Vers la fin des sessions, ils enregistrèrent ce que Greil Marcus qualifie dans La République invisible – Bob Dylan et l’Amérique clandestine, une chanson réponse secrète, qui s’adressait à un public lui-même secret.
Clothes Line Saga, sous-titrée à l’origine Answer to Ode, est en réalité une sorte de parodie de l’Ode to Billie Joe de Bobbie Gentry, qu’a priori Dylan détestait. La chanson singe les dialogues d’Ode to Billie Joe, Mama, of course, she said, “Hi!”, “Have you heard the news?” he said, with a grin, “The Vice-President’s gone mad!”, l’histoire se passe le 30 janvier, le tout sur le même rythme un peu nonchalant de l’original.

Lorsque la seule version officielle de la chanson est sortie en 1975, sur le double album The Basement Tapes, le sous-titre de la chanson a disparu, effaçant par là même, la référence à la chanson de Bobbie Gentry.

Quarante-cinq ans plus tard, la chanson n’a pas pris une ride. A part celles qui ont dû se former à la surface de l’eau de la Tallahatchie et de la Garonne, lorsque Billie Joe McAllister et Marie-Jeanne Guillaume ont sauté du haut du pont.

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Catégorie : En attendant la fin du monde, Je me souviens, Music of my mind, Samedis Musicaux

3 Responses to “ 877 Suicide, it’s a suicide (Bobbie Gentry) ”

  1. ficelle/sauf on 23 décembre 2012 at 12 h 18 min

    J’en aime aussi la version de jean-louis murat…

  2. LeCabour on 3 janvier 2013 at 22 h 28 min

    Voila une explication… comme vous, je n’avais pas saisi l’histoire… merci…

  3. source on 30 janvier 2013 at 3 h 31 min

    Je tiens à exprimer mon admiration pour votre talent d’écriture et votre capacité à capter vos lecteurs du début à la fin.