860 En attendant la fin du monde #2 (Frankie Goes To Hollywood)

23 juin 2012 Par KMS
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Frankie Goes to Hollywood : Welcome to the Pleasure Dome (Welcome to the Pleasure Dome 1984)

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Mine is the last voice that you ever hear, don’t be alarmed

On dansait sous les pierres ancestrales de la Conciergerie louée pour l’occasion de cette soirée
étudiante. Les basses de Two Tribes faisaient vibrer les murs. Il restera à jamais les images du clip où s’affrontaient les sosies de
Ronald Reagan
et de Konstantin Chernenko, leader de feu l’URSS que tout le monde a oublié, contrairement au mauvais acteur américain, puisque Chernenko a eu la mauvaise idée de mourir un an après sa prise de pouvoir. Mais en 1984, les réalisateurs du clip ne pouvaient le deviner, les précédents dirigeants soviétiques ayant eu l’habitude de durer à n’en plus finir. On aurait pu d’ailleurs, déceler dans cette mort
subite,
les premières fissures d’un système en décomposition.

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Je regardais ses cheveux blonds et ses yeux bleus comme le curaçao qu’on mélangeait à la
vodka
pendant qu’elle dansait et en reprenant les paroles en chœur. Le monde aurait pu s’effondrer à cet instant-là précis on ne s’en serait même pas soucié. La chanson annonçait
l’apocalypse nucléaire
pourtant. La guerre des étoiles de Reagan contre les missiles soviétiques et l’Europe au milieu.

Well, relax I can explain, I don’t want to die!

On dansait. J’échafaudais silencieusement d’hypothétiques plans de rapprochement charnel pendant qu’elle tournait au rythme de la musique. Tonight’s the night. On n’était rien mais on avait l’impression d’exister. La décennie suivante on courra vainement derrière cette sensation
fugace
sans jamais pouvoir la rattraper. Generation X encore bercée d’illusions, bientôt
sacrifiées
sans regret.

When you hear the air attack warning, you and your family must take cover at once.

Sur l’album, écouté
obsessionnellement
des jours, des semaines durant, comme on savait encore le faire, la reprise du War d’Edwyn Starr précédait Two Tribes pour appuyer le message. Springsteen la chantait sur scène aussi à cette époque là, pour bien montrer que l’on aurait dû trembler, mais ce soir là, il n’y avait que les
murs
qui tremblaient sous les basses de Two Tribes. Le sujet était d’actualité. On trouvait d’ailleurs sur l’album, une reprise du Born to Run de Springsteen. Histoire de boucler la boucle.

Mine is the last voice that you ever hear, don’t be alarmed

Sur l’album la version de Two Tribes n’était pas la bonne. Pas celle du single ou du maxi. J’avais tout reconstitué sur une K7. On alternait avec les Gazelles de Lizzy Mercier Descloux. Ce disque dont tout le monde se moquait avant que la chanson ne devienne un hit bien étrange. Je leur disais Richard Hell, no-wave, dans le vide.

On remettait Relax, Two Tribes, ma préférée a toujours été l’épique Welcome to the Pleasure Dome. The world is my oyster. Ils répétaient ça dans ce morceau, ça semblait comme une message secret qui nous était directement adressé même si l’on n’en comprenait pas vraiment la teneur. Une sorte de mantra. Le monde est mon huitre.

On caviardait nos
conversations
d’extraits du disque. Les Welcome à la voix caverneuse, les rires gras, les extraits de dialogue sur les maxis de Two Tribes ou The power of love, et
Welcome to the pleasure dome à tout instant,
ironiquement,
comme un bienvenue chez les dingues. Comme si ces doses d’absurde étaient l’expression inavouée de notre manque de foi
désabusé
en l’avenir, alors que l’on en espérait encore tant, dans les illusions naïves des années 80. Vrai ou faux, finalement, quelle importance. On ne cherchait pas à en avoir conscience. Ça résume tout.

Um… is it just ejaculation or is it orgasm?

Les chansons suaient le stupre et le
sexe.
Comme si le message était : baisons avant la guerre nucléaire et la fin de l’humanité. Le Sida étendait son ombre de mort sans qu’on en comprenne encore bien la menace.

I think its obscene. This record is absolutely obscene, I’m not going to play this you know, No I’m sure I’m not going to play this, thank you and goodbye!

On reprenait des vodkas
bleues,
ses yeux pétillaient de plus en plus. On apercevait par instant des fantômes de condamnés jaillir des pierres ou bien n’étaient-ce que les fumées artificielles du DJ.

On avait marché le long des quais pour aller retrouver la voiture, il était tard ou
tôt
c’est selon. Il ne faisait pas froid, on a regardé la Seine couler lentement et les lumières des rares voitures sur la berge opposée. La suite s’est perdue dans The Ballad of 32.

Le lendemain, on avait remis l’album. Dans la mollesse d’un après-midi langoureux. On se moquait des menaces, il fallait faire l’amour sur The power of love puisqu’ils disaient de le faire.

Mine is the last voice that you ever hear, don’t be alarmed.

Les corps entremêlés restaient sans bouger, dans les vapeurs de l’indolence, sereins, en attendant la fin du monde.

Frankie say… Frankie say… Frankie say… no more!

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Catégorie : En attendant la fin du monde, I live in the 80's

7 Responses to “ 860 En attendant la fin du monde #2 (Frankie Goes To Hollywood) ”

  1. Disso on 23 juin 2012 at 18 h 56 min

    Et à l’époque, le clip nous paraissait furieusement révolutionnaire. Somme toute, peut-être l’était-il…

    • KMS on 23 juin 2012 at 20 h 38 min

      C’est surtout qu’on ne voyait pas beaucoup de clip à l’époque. 1984 c’était le début « par chez nous ».

  2. Richard on 24 juin 2012 at 11 h 09 min

    Et c’est l’immense « The Power Of Love » qui fit ma BO de cette dangereuse année scolaire 1984 – 1985, prise dans un étau amoureux longtemps inconsolable. « Make love, your goal », et j’apprenais à le faire entre les cuisses plutôt velues de B., tout pétri d’hormones et d’angoisses. « Keep the vampires from your door »? Tu parles. Du romantisme acnéique, qui finirait en eau de boudin chère payée : un long séjour à l’hosto et un carton au bac de français. Rendu à une solitude quasi autiste, il n’était pas l’heure pour moi d’aimer Proust, mais plutôt la prose rouge d’Anaïs Nin, deux fois par jour minimum. Et cette chanson immense en perfusion, qui me rongeait le bas-ventre.

  3. Henri on 25 juin 2012 at 14 h 23 min

    Un grand pour m’avoir remis The Power of Love dans les oreilles.

  4. Robin Le William-North on 26 juin 2012 at 3 h 19 min

    Cet album reste une magnifique expérience d’écoute, même sans avoir (vraiment) vécu la guerre froide des années 80, le bourgeonnement glauque du SIDA et autres joyeusetés…

    Mais merci pour ce texte, mi-intime, mi-big picture, qui étend un peu les lignes de ses rythmiques folles. Toujours un plaisir de vous lire !

  5. KMS on 27 juin 2012 at 18 h 30 min

    Elle est quand même sacrément restée dans les mémoires cette chanson (ces chansons devrais-je dire). Peut-être parce qu’elles collaient parfaitement à l’époque…

  6. Benoît de Namur on 9 juillet 2012 at 16 h 13 min

    L’intro du maxi « The Power of Love » est à déchirer tous les coeurs .. et les âmes.
    A l’école, on se passait le vinyl sous les bancs, pas encore assez d’argent de poche pour se l’acheter.
    Ton histoire de la conciergerie m’a ramené à cette époque de fols espoirs .
    Où en sommes-nous aujourd’hui …. ?