876 Voyage immobile (Gustav Mahler)

5 décembre 2012 Par KMS
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Gustav Mahler : Adagietto (Symphonie n° 5 en ut dièse mineur 2003)

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Mahler dirigé par Chailly (1) résonne dans la maison et les murs tremblent parfois sous les coups de timbales de la 5ème. Le premier mouvement.
Tu sais. Il y a un impact indéniable dans cette musique.
Etrangement, cette symphonie me fait penser à la Suisse. Celle que je ne connais pas. Des montagnes, des lacs, près de l’Italie ou de l’Allemagne. Elle me fait penser à Thomas Mann bien sûr, à La Montagne Magique. C’est étrange d’ailleurs. La Montagne Magique. Avant La mort à Venise. Pourtant, j’entends Mahler dans les murs du sanatorium, dans les intrigues et les prétendants de Mme Chauchat.

Pourtant. La cinquième. On pense toujours à Visconti et à Mort à Venise bien sûr. Thomas Mann l’aurait d’ailleurs écrit en s’inspirant de Mahler dont la mort l’avait marqué. Mais la Suisse en premier. C’est peut être juste le fil Thomas Mann. La Suisse. Celle que je ne connais pas.

Il y a aussi, on a parfois des références un peu particulières, un Corto Maltese, une histoire étrange, vers le Lac des Quatre Cantons. Vienne aussi un peu bien sûr. Mais Corto, Corto mon ami.
Les Helvétiques. C’est le nom du Corto. Assez logique en soi pour une histoire se déroulant en Suisse mais il y a aussi le Saint Graal et Herman Hesse. Ah tiens, Vienne. On y revient. Herman Hesse. Je repensais à Sidharta pendant que les trompettes de Mahler résonnaient dans le salon, et ces timbales grondantes comme autant d’imprécations. Vienne. Peut être juste l’expression d’une époque, d’un lieu. La géographie floue de la musique, aux contours effacés, aux frontières mouvantes et illusoires.

Corto n’est pas un hasard d’ailleurs il n’y en a ici aucun et Corto croyait certainement à la sérendipité. Même si la statue de Corto à Grandvaux regarde le lac Léman. On s’y perdrait presque dans tous ces lacs. Hugo Pratt est mort là. Face au lac.

Mort à Venise. J’y penserai au moment de l’adagietto mais là c’est la Suisse. Et Lugano, pas loin du Lac Majeur, à la frontière Italienne. Drôles de pensées évoquées par Mahler. C’est peut être cette atmosphère fin de siècle que je retrouverais dans des casinos défraîchis au bord du lac.

Pourtant l’histoire de Corto est Wagnérienne. Le Graal. Parsifal. Mahler c’est du tourment intérieur. Rien à voir. Tout se mélange dans un syncrétisme assez douteux mais le fil des pensées est parfois troublé et tortueux. L’album est en couleurs, Corto en couleurs me perturbe. C’est peut-être pour cela. Comme les films en noir & blanc colorisés.

Tout se mélange un peu. Il y a un autre livre où une partie de l’histoire se passe comme ça, en Suisse, au bord d’un lac, dans cette partie de la Suisse, proche de la frontière. Pas Belle du Seigneur non, Genève. Tender is the night mais c’est le lac Léman aussi, rien à voir. Peut-être dans Herman Hesse d’ailleurs. Le fil des histoires m’échappe. Ou bien est-ce dans le Journal de Kafka? C’est peut être ça. Là, les images sont grises, comme dans Kafka. Vers la fin de son journal il me semble.

C’est un ciel sombre, bouché par les hautes montagnes environnantes, comme les menaces des cuivres du 2e mouvement, Stürmisch bewegt, (Orageux, avec véhémence). Une vision qui manque parfois. Au pied, le lac. Ses eaux bleues assombries par le ciel à en devenir noires. La berge bordée d’immeubles dont les façades grises gardent le souvenir du début du siècle précédent. On imagine. C’est peut être cette atmosphère disparue, d’avant guerre, ou d’entre deux qui attire. Une ruine de l’âme lente, une décadence maniérée et discrète. On retrouve parfois, dans certaines vieilles stations balnéaires un peu de cette atmosphère déliquescente. Les légendes suspendues dans la brume du matin. Des lieux inconnus et pourtant on les ressentirait presque physiquement.

Aimez-vous Mahler comme on dirait Aimez-vous Brahms. Il revient toujours. J’ai mes préférences pour les impaires à l’exception, il en faut toujours une, de la 2ème. Et de la 6ème. 3, 5, 7, mon tiercé Malherien. Mais après la 2ème. Pour les cordes de l’ouverture du premier mouvement. Je ne sais pourquoi, j’ai gardé le souvenir qu’on entendait la 2ème de Mahler dans La Peau, le film tiré du livre de Malaparte. On saute vers l’Italie.

La géographie s’embrouille, comme si les lignes tracées par l’homme s’effaçaient. Le lac de Kafka est celui de Garde. Rien à voir avec la Suisse. Enfin, pas si loin que ça, mais de l’autre côté du trait en pointillé. D’ailleurs Thomas Mann y séjourna également. On y revient. Même si on a perdu Corto entre temps. Les voyages immobiles et musicaux. Comme de se perdre dans un labyrinthe. On tourne. Retourne. Hésite. Et puis.

Et puis. Venise. On y retrouvera Corto Maltese, dix ans après Thomas Mann, en avril 1921, on est presque en famille. Comme s’ils s’étaient tous croisés, comme si les ombres avaient gardé leur mémoire, au fil du temps. Corto à Venise, rien de plus normal, Pratt y était né.

Mais là, Plage du Lido en 1911 comme en 1971 et pour l’éternité maintenant. L’adagietto. Les images de Visconti. Qui savait bien sûr, que Mahler avait écrit ce mouvement comme une lettre d’amour à sa femme Alma. C’est ce qu’il y a dans les notes de l’adagietto, comme dans les images de Visconti.

Le dernier mouvement, depuis Visconti, après l’adagietto, en parait presque déplacé. Les images ont gommé la musique. Celle qui suivait. Le dernier mouvement. Devenu superflu.

Le voyage s’arrête là, sur la plage, au milieu des fantômes en noir& blanc de Corto Maltese et Thomas Mann. En attendant le prochain disque.

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(1) : On pourrait se poser la question pourquoi Chailly plutôt qu’un autre. Pourquoi pas Boulez, spécifiquement pour la 5e? Oui. Ou Sinopoli. Ou Bernstein. Ou Solti. D’autres éventuellement. Voilà. On pourrait se poser la question. Mais on ne se la pose pas. Chailly suffit à lui-même.

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Catégorie : Music of my mind

2 Responses to “ 876 Voyage immobile (Gustav Mahler) ”

  1. PdB on 6 décembre 2012 at 0 h 14 min

    oui, ben tu sais quoi, c’est sur les lacs (je ne sais plus lequel d’ailleurs)(peut-être Grade ou Majeur) que Visconti petit allait en vacances, ainsi qu’à Venise évidemment (j’ai lu ça dans « Visconti » de Laurence Schifano, un gros folio, un peu maniéré- difficile de ne pas l’être en même temps, avec un tel sujet) et Bogarde est juste formidable… (et pour Vienne, moi, ce serait plutôt le Troisième Homme et Freud, mais enfin, chacun sa vie) (jamais on n’a vu Venise aussi vraie et profonde que dans « Mort à Venise » la vache)(moi c’est la 5)(mais en vrai, je préfère Mozart, mais pareil hein)

    • KMS on 6 décembre 2012 at 19 h 05 min

      Ils sont tous allés au même endroit ou presque, des lieux à la mode à cette époque là certainement (tout comme maintenant). Pour un peu ils se seraient tous croisés. C’est ce qui m’amusait là-dedans.