24 My funny Valentine

13 février 2006 Par KMS
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My funny Valentine 24 : Tom Waits : Blue Valentines (Album : Blue Valentine 1978)

Au fin fond d’une arrière salle d’un bar douteux. Une petite scène étriquée, sombre, faite d’une estrade branlante qui a connu des jours meilleurs. Il y a une vieille tenture de velours noir accrochée au fond de la scène, poussiéreuse et mitée. La lumière blanche d’un projecteur antédiluvien troue l’épaisse fumée et vient déposer son voile liquide sur un drôle de type assis sur sa chaise avec sa guitare. Dans le faisceau essoufflé, on voit danser des particules de poussières. Les couleurs paraissent hors de propos tant l’ambiance ne peut que suggérer le noir et blanc. Le drôle de type a une tronche à faire peur au coin d’une impasse mal éclairée. Le bras appuyé sur sa guitare, il allume sa cigarette d’un geste désinvolte. Il garde la cigarette entre ses lèvres, expulsant la fumée par le nez. Tout semble figé l’espace d’un instant, seule la fumée continuant de vivre et de s’élever dans la lumière. Il va chanter sa dernière chanson. Il ne reste que quelques rares clients, encore là à cette heure avancée de la nuit. Ils sont aussi décrépis que l’endroit. Leur vie est aussi écaillée, aussi poisseuse que les murs et le plafond de la salle, leur âme aussi jaunie par la nicotine, aussi déglinguée que les banquettes. Ils ont posé leur cafard et leur misère à coté de leur verre le temps de souffler avant d’aller pousser leur solitude sur le pavé toujours plus glacé hiver après hiver.
Le type sur sa chaise coince sa cigarette sur la tête de sa guitare entre les cordes et plaque un premier accord aigrelet. La pale lumière du projecteur fait comme un halo autour de ses cheveux ébouriffés. Sa voix éraillée, usée par le tabac, le whisky et un tas d’autres alcools forts, portant le poids de son existence, charriant les graviers de chemins fatigués, s’élève sur les accords paresseux de sa guitare. Le type avec sa drôle de tronche chante sa chanson. Sur une fille. Une fille qui n’est plus là. Sur une fille qu’il a aimée comme aucune autre. Il espère toujours la voir, un soir, apparaître et s’asseoir sur le bord d’une chaise sans enlever son manteau, et le regarder, l’écouter chanter pour elle. Avant de repartir avec lui. Mais il sait qu’elle ne viendra jamais. C’est la St Valentin et les mots qu’il chante lui vrillent l’estomac un peu plus fort ce soir. Il a pensé lui envoyer des fleurs mais ne le fera pas, trouvant la vanité encore trop humaine pour s’en affranchir… alors le corps cassé sur sa guitare, la tête de guingois, les lèvres effleurant le vieux micro, il chante sa putain de chanson et pousse sa voix fatiguée dans la nuit comme s’il voulait expulser les dernières traces de vie de son corps fatigué, et ne laisser sur scène, que l’enveloppe de son corps inutile, après un dernier accord se perdant dans les volutes de fumée de sa cigarette, dont la cendre vient de s’écraser au ralenti sur le plancher crasseux…

She sends me my blue valentines
To remind me of my cardinal sin
I can never wash the guilt
Or get these bloodstains off my hands
And it takes a lot of whiskey
To take this nightmares go away
And I cut my bleedin heart out every nite
And I die a little more on each St. Valentines day
Remember that I promised I would
Write you…
These blue valentines
blue valentines…

Catégorie : Vieilleries

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