838 Notre homme (Dexter Gordon)

28 janvier 2012 Par KMS
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Dexter Gordon : Willow weep for me (Our man in Paris 1963)

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(photo Herman Leonard 1948)

Ah, Dexter. Tout le monde l’a déjà vu, ou presque, c’est lui sur cette photo mondialement célèbre d’Herman Leonard, cette photo que n’importe quel vendeur d’images ou de posters propose avec un beau cadre à un prix modique pour mettre dans son salon.
Quelque part, il est dommage que cette magnifique photo soit devenue un (cliché) cliché du jazz pour les gens qui n’en écoutent pas. Le sax, le club enfumé, le jazzman noir… Si tous ceux qui ont vu cette photo une fois dans leur vie avaient pu écouter Dexter Gordon…

Dexter. C’est aussi lui que l’on voit dans Round Midnight, le film de Bertrand Tavernier, tiré du beau livre de Francis Paudras, La danse des infidèles (même plus édité chez nous, pour le lire il faut acheter la traduction anglaise ce qui est une honte). Il joue son propre rôle dans le film, puisque Tavernier a transposé l’histoire du pianiste Bud Powell en un saxophoniste, mélangeant la vie de Powell avec celle de Lester Young. Ce qui était assez proche de la vie réelle de Dexter Gordon. Peut-être parce que le sax rentrait plus dans les clichés du jazz justement, que le piano. Mais le film n’était pas si mal et Dexter Gordon y était parfait. D’autant plus simple pour lui qu’il n’avait qu’à être lui-même pour être dans le rôle…

Dexter. Il suffit de le voir, dans le documentaire vidéo ci-dessous, lorsqu’il est sur scène, sa stabilité hésitante, sa diction traînante, pour comprendre aisément que cette nonchalance naturelle avait certainement beaucoup à voir avec la consommation d’opiacés.

Dexter. Un son épais, des notes traînantes, vibrantes, sensuelles, on est loin ici de la furie de Coltrane, Dexter pose une ambiance, joue parfois de grosses notes dans les graves qui font craquer l’air dans le pavillon du sax. Il garde un oeil sur les jolies filles dans la salle, se veut séducteur, souffle des notes comme sa voix, grave, et joue de la même manière qu’il devait parler aux femmes.

Bud. Sur ce disque, Our man in Paris, Dexter joue avec Bud Powell justement. On est en 1963 et les deux n’imaginent pas que 23 ans plus tard un film parlera d’eux et que Dexter y jouera Bud. Bud Powell n’avait déjà plus que trois ans à vivre. Ils auraient probablement ri à cette idée.
Comme beaucoup d’autres jazzmen américains, Bud Powell, Kenny Clarke (à la batterie sur cet album) et Dexter étaient venus trouver refuge en Europe. Our man in Paris a d’ailleurs été enregistré à Paris, aux studios CBS en une seule session, le 23 mai 1963.

Dexter. Après Paris il alla s’installer à Copenhague. Pour la petite histoire, il y sympathisera avec une famille danoise dont il deviendra le parrain de leur enfant né en 1963, un certain Lars Ulricht qu’on retrouvera quelques années plus tard derrière la batterie de Metallica.

Dexter. Il y a, dans le film de Tavernier, un passage touchant, une scène que Bud Powell, comme d’autres (se souvenir du Bird de Clint Eastwood où Forest Whitaker/Charlie Parker se retrouve dans la même situation), aura vécu trop souvent dans son existence, où Dexter/Bud explique à un médecin son obsession pour la musique, pour les notes, peu importe sa santé, des mots que beaucoup d’autres musiciens auraient pu reprendre à leur compte, my life is music, my life is music, and it’s 24 hours a day.

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Catégorie : Jazz in my pants, Samedis Musicaux

14 Responses to “ 838 Notre homme (Dexter Gordon) ”

  1. Dominique Hasselmann on 29 janvier 2012 at 13 h 39 min

    J’ai une BD sur lui (titre : « Gordon », je crois) mais je ne sais plus trop où je l’ai rangée, donc égarée… Son saxo est impérial.

  2. Dominique Hasselmann on 29 janvier 2012 at 13 h 54 min

    AÎe ! J’ai confondu avec Barney Willen… et « La Note bleue ».

    Faux chorus, sorry !

    • KMS on 29 janvier 2012 at 14 h 27 min

      Ce qui est marrant avec cette BD, c’est que du coup, suite à sa parution, Wilen a sorti un disque du même nom. Elle est très belle cette BD.

  3. Pannouf on 29 janvier 2012 at 14 h 11 min

    Deux vidéos très classes, chacune dans son genre.

    • KMS on 29 janvier 2012 at 14 h 27 min

      Je suppose que ça n’inclue pas celle du solo de batterie de Lars Ulricht ? Ça se comprend remarque…

  4. rock_0la on 29 janvier 2012 at 18 h 07 min

    très bonne pioche pour une fin d’après midi ! merci M’sieur KMS. l’anecdote est rigolote. pour le solo de batterie on verra ;-) marrant cette attirance des jazzmen pour les pays nordiques voire scandinaves.

    • KMS on 29 janvier 2012 at 21 h 23 min

      Ils y étaient bien reçus, le public les adorait, rien de surprenant. C’était pareil avec Paris. Ils n’y souffraient pas du racisme contrairement aux US. Ce qui, dans la France des années 60 laisse à réfléchir sur ce qu’ils pouvaient endurer chez eux…

  5. my love is music on 29 janvier 2012 at 18 h 21 min

    ‘do you have sexual relations?’

    • KMS on 29 janvier 2012 at 21 h 22 min

      Je me suis demandé si la deuxième fois il ne disait pas My love is music au lieu de my life.

      • OH yeah on 29 janvier 2012 at 21 h 49 min

        Ben moi je me demande plus rien

  6. Mathieu on 30 janvier 2012 at 21 h 33 min

    Dexter Gordon et Lars Ulricht, Le sens du détail ! (et chaque détail a son importance)

    • KMS on 2 février 2012 at 21 h 20 min

      N’est-ce pas?

  7. PdB on 31 janvier 2012 at 9 h 02 min

    il y a des trucs qu’on oublie comme ça, par exemple lorsque mes filles sont nées, on aimait tant la musique qu’on leur a dit « allez les filles, la musique quelle merveille vingt quatre par jour…! » et elles nous ont écoutés, et voilà que vingt ans plus tard, le violon de l’une et le clavecin de l’autre restent muets, ce n’est pas que la guitare de l’une et le piano de l’autre soient en reste, certes, mais quelque chose de changé, de brisé peut-être, cet amour-là de la musique, j’espère qu’il le leur restera, je parlais hier avec J. de cette opérette « Manon » de Massenet, bien sûr on s’en fout pas mal de la « grande » ou de la « petite » musique, qu’elle soit de nuit ou autre, mais j’espère encore que ce qui les tiendra ces jeunes filles, comme ces jeunes gens, ce sera la musique et ce qu’elle permet de dire, de délivrer, de susciter et de donner, parce que c’est le langage de l’humanité, le vrai qui vient de bien plus profond que les mots et les paroles qu’on peut dire ou écrire, allez les filles dis-je encore, les voyant préférer des séries télévisées à la pratique de ces merveilles, le langage de l’image (l’une d’entre elle est née un 23 mai c’est la raison pour laquelle tu vois…)

    • KMS on 2 février 2012 at 21 h 24 min

      Ah tiens, failli aller voir Manon, mais on ira voir Pelleas et Mélisande à la place, en mars.
      Ça ne se commande pas la musique non? Ça vient ou ça ne vient pas, même si on toujours un peu de mal à comprendre que ça ne puisse pas venir. Je lisais il y a peu un essai d’une platine vinyle (je regarde pour changer la mienne), et le type racontait qu’il avait passé un bon moment avec un de ses amis à écouter des disques sur sa belle platine dont le son était très bien, et en regardant par la fenêtre, il voyait ses voisins collés devant la télé alors que lui écoutait de beaux disques et il se disait j’ai une vie différente des autres (oui tout ça dans le test de la platine).