816 Je me souviens #36 : Miles Davis

28 septembre 2011 Par KMS
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Miles 20 years (spotify)

Je me souviens l’avoir vu sur scène, en 1989 (novembre, j’ai encore le billet, 150 fr la place, pas donné pour l’époque), au Zénith, la salle pas l’élévation, ni Miles ni sa musique n’étaient encore au zénith à cette époque là. Je voulais le voir au moins une fois. Il avait fait le boulot et le spectacle, près de 3h de concert. C’était l’époque d’Amandla.
Finalement ce qui reste le plus, c’est le son de sa voix, si particulière, entendu lors des deux ou trois mots prononcés ce soir là.
Il est mort deux ans après à l’âge de 65 ans. Il y a juste vingt ans aujourd’hui.

Cette playlist, trop courte et trop longue à la fois, totalement subjective, se veut juste représentative de mes préférences Davisiennes. 14 morceaux (pourquoi 14? Parce que 14)(et un 15ème en lien dans le texte). Plus de deux heures de musique. Une playlist pour me faire plaisir. Des époques mises de coté, d’autres privilégiées. Mon Miles.

Miles 20 years (spotify)

Milestones (58) : Le premier parce que la porte d’entrée. La borne. Le premier morceau de Miles dont je me souvienne et le premier choc. Les notes saccadées de l’intro juste suivies par les volutes aériennes de la trompette. Premier grand quintet de Davis, avec Cannonball Aderley et Coltrane. Un des premiers essais de composition modale. Pour faire simple, le jazz traditionnel était plutôt basé sur des grilles d’accords, des chansons, adaptées ou non. Milestones, c’est en tout et pour tout deux accords. Dans quelques années, dans sa recherche de l’abstraction ça en fera encore un de trop.

Florence sur les champs Elysées (58) : La bande son du film de Louis Malle, ascenseur pour l’échafaud écrite et jouée en visionnant le film. Simplicité, efficacité, la trompette de Miles restera longtemps accrochée aux pas de Jeanne Moreau dans sa promenade Parisienne nocturne.

So what (59) : Impossible de ne pas évoquer Kind of blue, pierre de rosette de la musique moderne (et pas seulement du jazz). Enregistré en une (1) prise. Sur les notes originales de la pochette, Bill Evans, pianiste sur ce titre et grand inspirateur du jazz modal joué ici (résumons : plus de grille d’accords, des thèmes, une tonalité et l’utilisation de modes musicaux (Lydien, dorien, éolien…) donnant des couleurs particulières), dit que ce disque est comme ces idéogrammes dessinés par ces maîtres Japonais en un seul trait après une lente réflexion. Kind of blue c’est un peu ça et beaucoup plus. Des accords vaporeux inspirés de Debussy de l’intro de Bill Evans, au riff de contrebasse inoubliable qui décrit le thème, du Tadaaaaaaaaaa des cuivres à l’unisson aux solos de Coltrane (le 1er), puissant et dense, à celui de Cannonball Aderley (le 2ème), véloce et nerveux, So what mériterait un article à part entière.

Joshua (63) : Après le départ de Coltrane, Miles un peu perdu embauche un nouveau ténor (George Coleman), et des gamins (Tony Williams à la batterie à peine 18 ans, Herbie Hancock, Ron Carter), sans vraiment parvenir à atteindre ce qu’il cherche. C’est plus sur scène que le quintet s’exprime. Il en reste également quelques morceaux studio dont ce Joshua de toute beauté.

Prince of darkness (67) : C’est en 1965 avec l’arrivée de Wayne Shorter au sax, coopté par ses copains de la section rythmique, que Miles forme son 2ème quintet, le plus inventif, dont la musique sera en évolution permanente d’album en album. Sorcerer, avec la photo de Cecily Tyson sur la pochette (la Mme Davis de l’époque), est à la ligne de partage des eaux entre les futures abstractions (électriques ou non) et le jazz modal des années précédentes.


Nefertiti (67) : Ce morceau est un véritable chef d’oeuvre. Avec le jeu en écho de la trompette et du sax répétant le thème, pendant que la batterie très free de Tony Williams dynamite le tout, avec une mélodie sublime due à Wayne Shorter, et le piano d’Hancock naviguant entre les deux. Les rôles sont quasi inversés, le batteur devient le soliste alors que les cuivres l’accompagnent même si l’ensemble est plus complexe dans sa simplicité que ces pauvres explications.

Water on the pond (67) : Premier morceau sur lequel Miles impose à Herbie Hancock l’utilisation d’un piano électrique (un wurlitzer en attendant le fender rhodes au son si particulier dont Hancock tombera amoureux). Miles débute ici ses expérimentations électriques (on y entend le clavinet Hohner en preset clavecin, des cloches (carillon) jouées par Miles) et la guitare de Joe Beck doublant la basse.

Frelon brun (68) : A partir de Filles du Kilimandjaro (dont tous les titres sont en français), sur la pochette il sera indiqué : Directions in music by Miles Davis. Chick Corea a remplacé Hancock, Dave Holland a pris la place de Ron Carter qui n’aimait pas la basse électrique que voulait lui faire jouer Miles. Fin du quintet. A partir de maintenant, la musique de Miles ne sera plus qu’électrique. Il fait doubler la basse sur ce morceau par le clavier (recette qu’utilisera ensuite un certain Prince jusqu’à Purple Rain). Les dernières traces de jazz traditionnels disparaissent définitivement. Et Tony Williams met toujours le feu à sa batterie. Le Frelon brun, c’est Betty Mabry, la future Betty Davis, en photo sur la pochette (une habitude). C’est elle qui amène Miles vers la musique de Sly Stone et de Jimi Hendrix. D’autres changements radicaux sont en route.

In a silent way (69) : Album énorme de Miles Davis, peut être mon préféré. Disque bleu et brumeux, on en arrive à un point où Miles Davis trouve que deux accords ça fait un de trop. Il trouvait le morceau de Joe Zawinul encore trop sophistiqué, il le réduira à un seul accord de mi. Pour la petite histoire, Miles demandera au jeune John McLaughlin de jouer comme s’il ne savait pas. C’est pour cela qu’il égrène dans l’intro cet accord de Mi majeur en haut du manche de sa guitare, le premier accord appris par les apprentis guitaristes. Encore un album à l’influence incommensurable. Les puristes hurlent (ils hurleront encore plus fort avec Bitches Brew) que ce n’est pas du jazz. C’est vrai. C’est juste de la musique et Miles disait il n’y a que deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise. In a silent way mènera également directement à He loved him madly (spotify), cette longue pièce de plus de 30mn qui a fortement influencé Brian Eno, enregistrée en 1974 en hommage à Duke Ellington qui venait de mourir, et reste pour moi la quintessence de l’abstraction musicale de Miles Davis.


Spanish key (69) : Bitches Brew n’est pas mon album favori de Miles mais son importance est indéniable. Miles branche une pédale wha-wha comme Hendrix entre sa trompette et la sono, met le feu et invente la fusion et le jazz rock. On trouve sur les coffrets et rééditions, des prises alternatives ou des inédits qui me conviennent bien mieux que l’original, pour leur aspect plus brut. Comme cette version dans l’urgence de Spanish key avec son piano électrique insistant. Avant Bitches Brew Miles était une star, après c’est une rock star. Durant ces années, tout ce qui fera la fine fleur du jazz (électrique ou non) des années 70/80 défilera dans son groupe.

Ali (70) : Après Bitches Brew, Miles durcit encore sa musique et y injecte une grosse dose de funk, influencé par Sly Stone. Les riffs de basse de Dave Holland et surtout de Michael Henderson (sur ce morceau) au groove démoniaque tiennent tout le morceau sur lequel le reste du groupe improvise, comme sur cette prise d’Ali où le riff de basse est inspiré du Who knows de Jimi Hendrix.

Mtume (74) : La tendance se confirme à partir de 1972 avec On the corner où le virage funk est encore plus marqué. A cette époque Miles a viré tous les claviers, le seul qui reste est cet orgue Yamaha que l’on voit trônant au milieu de la scène duquel il tire des accords acides. Il les remplace par pas moins de trois guitaristes au jeu funk et saturé.

Prelude part I (75) : Le 1er février 1975, Miles et son groupe (le même que pour Mtume au-dessus avec un guitariste en moins) donnent deux concerts à l’Osaka festival Hall. Les deux concerts donneront les albums Pangaea et Agharta dont est tiré ce long Prélude enflammé de 26mn où Miles et son groupe déversent une lave en fusion électrique ahurissante et où les guitaristes réveillent le fantôme d’Hendrix. C’était peut être trop pour Miles fatigué, junkie, dont le corps démissionne. Durant cinq ans il ne jouera pas de trompette. Durant cinq ans il sera In a silent way (à part deux sessions qui ne donneront rien).

Jean-Pierre (81) : Il reviendra en 1981. Clean. Tant physiquement que musicalement. Avec des albums sans grand intérêt où Miles ne s’exprime quasiment plus que par des phrases musicales courtes. Un autre homme, une autre musique. Le génie est une chose fugace qu’il est difficile de conserver. Jean-Pierre tiré de We want miles avec sa mélodie inoubliable inspirée de Do, do, l’enfant do, porté par la basse de Marcus Miller et la guitare de Mike Stern reste un moment touchant de son retour. Jean-Pierre, composé au début des années 60 pour le fils de Frances Taylor, sa femme de l’époque ( Oui, on la voit en photo sur une pochette d’un de ses albums, E.S.P., sorti en 65).

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Catégorie : Jazz in my pants, Je me souviens

7 Responses to “ 816 Je me souviens #36 : Miles Davis ”

  1. peekaboo on 28 septembre 2011 at 23 h 55 min

    et la version no-spotify ??? please…

    • KMS on 29 septembre 2011 at 9 h 06 min

      Je crains qu’il n’y ait pas de version mp3 cette fois ci. Plus de 2 heures de musique ça fait un très gros fichier, et je n’ai pas trop le temps de le faire.
      L’intérêt est aussi de pouvoir aller écouter un morceau ou deux sans écouter toute la playlist ou suivant ses envies, Spotify est plus adapté pour ça. C’est simple d’ouvrir un compte gratuit et je crois avoir vu que pendant 6 mois il n’y a pas de restriction de durée d’écoute. maintenant je comprends que l’on ait pas envie d’ouvrir un compte (ou pire de ne pas pouvoir pour les Suisses et les Belges…).

  2. rainyguitar on 2 octobre 2011 at 19 h 10 min

    Plus ça va, plus j’accroche à la période Dark Magus – Aghartha – Pangaea, injustement méconnue. J’ai l’impression qu’elle ne parle pas vraiment au public classique de Miles en fait. Elle est plutôt pour les amateurs de psyché, de noise, et de déconstructions sonores en général. J’y suis arrivée un peu par hasard par Bardo Pond, qui citait Dark Magus comme un album important pour eux, autant dire pas un public traditionnel…
    Un autre album que j’aime bien, c’est Decoy. Encore injustement méconnu (ou mal aimé), me semble t-il.

    • KMS on 3 octobre 2011 at 22 h 01 min

      Decoy (comme tout ce qu’il a fait après son retour), j’ai du mal, c’est assez faible. Pas mauvais, mais loin de ce qu’il faisait avant.

      Le coffret des complete sessions d’On the corner est indispensable si on aime cette période très électrique que l’on entend sur Agharta et Pangaea.

      • rainyguitar on 6 octobre 2011 at 0 h 36 min

        Je vois ce qu’il me reste à faire. Il est copieux l’animal!

  3. Francky 01 on 10 novembre 2011 at 0 h 51 min

    Miles Davis en concert, le rêve !!! Je n’ai pas eu la chance de le voir, sacré veinard !!
    Mon best albums of Miles Davis à moi, ce serait (par ordre chronologique) :

    1959 « Kind Of Blue »
    1969 « Bitches Brew »
    1969 « In A Silent Way » (Même la « voie » du silence explorée par Miles est somptueuse)
    1971 « Live-Evil » (peut être le + écouté)
    1974 « Get Up with It »

    J’ai un grosse préférence pour la période Electric Miles (forever) !!!!!
    A + +

    • KMS on 11 novembre 2011 at 13 h 15 min

      Le quintet avec Hancock et Shorter vaut vraiment le coup, il montre l’évolution de Miles vers l’électrique.