809 Tempus fugit (John Coltrane)

3 juillet 2011 Par KMS
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John Coltrane : Impressions (Village Vanguard 1ère version) 1961

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Est-ce que Coltrane prenait le métro? Ou Charlie Parker puisque c’est de lui dont il s’agit dans cette nouvelle de Julio Cortázar?

Ce qui est certain c’est qu’en 1961, il y a cinquante ans, Coltrane commençait sérieusement à bouleverser le temps lorsqu’il soufflait dans son sax (dont un de ses becs était fabriqué dans le métal d’un char panzer). Bientôt il le déchirera dans tous les sens. En 1961 il ne fait que l’arrêter et c’est déjà énorme.

Lors de sa résidence au Village Vanguard avec Eric Dolphy en ce mois de novembre 1961, il jouera trois fois Impressions. L’étirant au fil des jours, arrêtant le temps toujours un peu plus longtemps, comme s’il testait son élasticité jusqu’à la rupture.

« [...] je crois que j’ai compris tout de suite. La musique me sortait du temps ; enfin, c’est une façon de parler. Si tu veux savoir ce que je ressens réellement, je crois plutôt que la musique me mettait dans le temps. Mais alors il faut croire que ce temps-là n’a rien à voir avec…

[...] dès que j’ai commencé à jouer, tout môme, je me suis aperçu que le temps changeait. J’ai raconté ça une fois à Jim et il m’a dit que tout le monde éprouve la même chose dès qu’on commence à s’abstraire… C’est ce qu’il a dit : « Dès qu’on commence à s’abstraire. » Mais je ne m’abstrais pas, moi, quand je joue. Je change simplement d’endroit. C’est comme dans l’ascenseur : tu es là, tu parles avec des gens, tu ne sens rien d’extraordinaire et pendant ce temps tu passes le premier étage, le dixième, le vingtième et la ville reste là-bas, dans le fond, et toi tu es en train de finir la phrase que tu avais commencée au rez-de-chaussée, et entre les premiers mots et les derniers il y a cinquante-deux étages. J’ai compris, quand j’ai commencé à jouer, que j’entrais dans un ascenseur mais c’était l’ascenseur du temps, tu saisis ?

— Ce truc du temps c’est compliqué, ça m’attrape par tous les bouts. Je commence à me rendre compte peu à peu que le temps c’est pas comme une bourse qu’on remplit à mesure. Je veux dire que même si le contenu change, il ne peut entrer dans la bourse qu’une certaine quantité et après ça, adieu. Tu vois ma valise, Bruno ? On peut y mettre deux costumes et deux paires de chaussures ; eh bien, imagine que tu les enlèves et qu’au moment de les remettre tu t’aperçoives qu’il n’y entre qu’un costume et qu’une paire de chaussures. Mais c’est pas ça le mieux, le mieux c’est quand tu comprends tout d’un coup que tu peux mettre une boutique entière dans la valise, des centaines et des centaines de costumes comme toute cette musique que je mets dans le temps, parfois, quand je joue ; la musique et ce que je pense dans le métro.
— Dans le métro ?
— Eh oui, mon vieux, a dit Johnny d’un air sournois. Le métro, Bruno, c’est une grande invention. Quand tu prends le métro, tu te rends compte de tout ce qui pourrait entrer dans ta valise. [...] le métro m’a aidé à découvrir le truc de la valise. Tu sais, cette histoire des choses élastiques, c’est très bizarre, c’est un machin que je sens partout. Tout est élastique, mon vieux, et les choses qui paraissent dures c’est qu’elles sont d’une élasticité… D’une élasticité retardée.

[...]Mais, c’est seulement dans le métro que je peux m’en apercevoir parce que le métro c’est comme si on était à l’intérieur d’une pendule. Les stations c’est les minutes, tu saisis, c’est votre temps à vous, celui de maintenant, mais je sais, moi, qu’il en existe un autre. »

Julio Cortázar : L’homme à l’affut in Les armes secrètes (Folio).

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Catégorie : Jazz in my pants, Sexties

2 Responses to “ 809 Tempus fugit (John Coltrane) ”

  1. PdB on 8 juillet 2011 at 9 h 50 min

    cette histoire de temps me fait penser à la place qu’on a sur Terre, qui est fini, alors que si on cherche dans l’infiniment petit, il y a tellement de façon de ranger les choses et tellement de place (il faut juste les rendre petites, les choses) (dans le métro parisien, on peut peut-être en parler à ceux qui empruntent la 13 ou la 11 vers huit heures…)

    • KMS on 8 juillet 2011 at 20 h 36 min

      Sur la 13 effectivement il faut être petit mais la 13 n’existait pas (ou n’était pas ce qu’elle est devenue) lorsque Cortazar a écrit cette nouvelle.