384 Tchi pom pomm

30 juillet 2008 Par KMS
Imprimer cette note Imprimer cette note

384 Tchi pom pomm : King Crimson : Formentera lady (Album : Islands 1971)

    (384)

On écoute des milliers de disques, des dizaines de milliers de chansons, au fil des années. Et c’est toujours une petite mélodie ancienne qui revient. Une vieille chanson d’il y a plus de trente ans, des choses tellement écoutées il y a si longtemps qu’elles ne peuvent plus partir. Et ces paroles revenant mécaniquement avec la musique. Ces petites mélodies. Là ce n’en est même pas une. Ce n’est rien, juste tchi pom pommm, même pas un air, juste un rythme.

Mais ça me revient souvent. Des disques qu’on n’écoute plus depuis des années, encore plus que ça même. Parce que les goûts évoluent, parce qu’on écoute vraiment autre chose. Mais quand même. MAIS QUAND MEME.

Tchi pom pommm. Tchi pom pommm. C’a m’est revenu comme ça sans raison. En commençant à lire The polysyllabic spree de Nick Hornby l’autre jour, on était encore en vacances. On s’est mis au lit dans la chambre étriquée de la maison de vacances que je n’aimais pas. J’ai pris ce livre et dès la préface, Tchi pom pommm, j’ai entendu ça. Le rythme. Rien d’autre. Pas de mélodie. Le rythme et la basse. Tchi pom pommm.

Quel chemin tortueux dans mon cerveau entre les premières lignes de ce livre et ce disque avec la nébuleuse trifide du sagittaire en couverture où l’on entend ce Tchi pom pommm? Cela fait partie des mystères. J’avais envie de l’écouter ce disque, il fallait que j’écrive cette histoire.
Sans comprendre le cheminement, le gommage des lignes droites. L’oblique et le tortueux sont des errances nécessaires.

Tchi pom pommm. Il fait partie de mes 10 ou 15 premiers disques. En 75. Ca remonte à loin, ce Tchi pom pommm. J’ai tenu ces années là, jusqu’à 1980 à peu près, une liste où j’inscrivais tous les disques achetés. Peut être traîne t’elle quelque part au grenier chez ma mère au milieu d’autres papiers sans intérêts. Cela me permettrait de reconstituer une partie de mon itinéraire discographique. Celui du début.
Celui là je l »avais acheté en raison d’un grand article sur King Crimson dans Best (le n° 82 de mai 75, celui avec Lou Reed en couverture). Je l’ai toujours cet article, c’était un encart central détachable. Il est dans une vieille pochette où je mettais certains articles de coté. Le papier est usé à force de l’avoir lu.

En exergue de l’article il y avait une citation des Fleurs du mal de Baudelaire :
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Pour le journaliste c’était la définition même de la musique du Roi cramoisi. Ca m’avait impressionné ces quelques vers.
J’en avais même lu Le voyage dans les Fleurs du mal à la bibliothèque du lycée. Les recherches avaient été longues pour savoir d’où ça venait. Ni le titre du poème ni même le recueil n’étaient cités dans l’article. Il y avait juste ces deux vers signés Baudelaire. Je m’étais dit qu’avec un peu de chance ça serait dans Les fleurs du mal puisque cela semblait être son plus connu. Un par un j’avais parcouru les poèmes. Je voulais le trouver. C’est une phrase que je citais partout sur les couvertures de mes cahiers en seconde. Autant savoir d’où elle venait. Je tapais au hasard des pages, sans méthode, la méthode m’ennuyait déjà à l’époque. Et puis un jour, paf, les derniers vers du Voyage sont apparus.

Tchi pom pommm. C’est avec ce petit passage où l’on entend la basse faire ces deux notes à l’unisson avec la grosse caisse que j’ai entendu la basse pour la première fois. La qualité du matériel sur lequel j’écoutais mes disques n’avait pas aidé mais je n’avais pas compris le son de cet instrument, je ne l’avais pas encore entendu, il n’était pas parvenu à mes oreilles ou plutôt mon cerveau ne l’avait pas encore décodé, identifié.
L’instrument lui je le voyais souvent sur les photos mais le son restait une notion assez vague. J’avais pensé un instant que c’était la guitare rythmique. J’avais même cru que la basse était le nom anglais de la guitare sèche. Je n’avais personne pour m’expliquer et de toute manière, je ne voulais pas montrer que je ne savais pas alors je faisais celui qui savait…

Mais là, là, à l’instant précis où l’on entend Tchi pom pommm j’ai compris et fait le rapport avec les quatre grosses cordes que je voyais sur les basses. J’ai réécouté tous mes disques ensuite, pour écouter la basse. J’avais modifié les réglages de la chaîne pour forcer sur les fréquences basses. Tout me paraissait plus clair, je comprenais mieux, l’articulation des instruments. Grâce à ce disque, à cette chanson si l’on peut appeler ça chanson. Formentera lady.

J’étais dans la chambre de cette maison de vacances que je n’ai pas aimé, cette petite chambre étriquée avec ses meubles moches et ce lit pourri, tenant dans mes mains le bouquin de Nick Hornby et j’entendais tchi pom pommm en pensant à ce disque. Du coup dimanche après-midi puisque l’on était rentré on l’a écouté. Ca devait faire au moins dix ans.
C’est à cause de ce tchi pom pommm, mais j’ai une relation particulière avec ce disque pour le moins étrange, un peu à part dans la discographie du King Crimson des seventies.

On appelait ça de la progressive, mais le Crimson n’avait rien à voir avec Yes, Genesis, voire Emerson Lake and Palmer (même si Lake joue de la basse sur les deux premiers albums, et Bruford quittera Yes pour enregistrer les trois albums suivant de KC).
Progressive. Le nom fait peur. A juste titre. S’il y a bien une musique devenue inécoutable trente ans plus tard, pour ne pas dire dans certains cas inaudible, c’est bien celle-ci.

Pourtant les disques de Crimson sont à part. Ailleurs. Celui-ci voyage au frontière du jazz et de la musique de chambre (de chambre et non symphonique, la différence est énorme, la même qu’entre le subtil et le pompeux, du moins lorsqu’elle fricote avec le rock). Il suffit d’ailleurs d’écouter la superbe pièce instrumentale au milieu de la 2ème face pour s’en convaincre (  Prelude : Song of the gulls pour les curieux…).

Ce prelude onctueux et délicat n’a rien, mais rien à voir du tout avec le rock. D’ailleurs à l’époque, j’arrêtais souvent la 2ème face après le premier morceau. Comparé avec la violence rageuse de Sailor’s tale sur l’autre face le contraste était osé. C’est d’ailleurs un disque où l’on entend peu la guitare de Robert Fripp alors que c’était une des raisons pour lesquelles j’aimais ce groupe.

La guitare de Fripp tout le monde (ou presque) l’a déjà entendue. C’est le motif insistant, tout en sustain hurlant, que l’on entend sur Heroes de Bowie. La guitare tient tout le morceau d’ailleurs. La légende dit que Fripp a improvisé cette partie dans son style si typique à la première prise, assommé par le décalage horaire. Ca se passait à Hansa by the wall, à Berlin, dans ce studio proche du mur toujours debout à l’époque mais c’est une autre histoire.

Tchi pom pommm. Formentera lady… Ca commence avec une contrebasse jouée à l’archet. Une flûte traversière vient ensuite poser ses trilles avant que le piano de Keith Tippett (un musicien issu du jazz) ne vienne déverser ses notes par vagues. Puis la voix, celle du bassiste, celui qui fera le pom pommm du tchi pom pommm un peu plus tard. On navigue ici sur des frontières musicales floues faisant déjà probablement fuir tout le monde. La seule certitude, ce n’est pas du rock à guitare.

Et puis là, sorti de la brume mouvante de l’intro et des premiers couplets, à 3:02, subitement, la baguette droite du batteur frappe doucement la charleston fermée, tchi, et le bassiste fait ses deux notes, pom pommm pendant que le batteur actionne la pédale de la grosse caisse à l’unisson en marquant plus fortement le temps sur le pommm. Il ne fait que pom pommm le bassiste parce qu’en fait il ne savait pas faire grand chose d’autre. Ce n’était qu’un chanteur, obligé de se mettre à la basse par le dictatorial Fripp. Formentera lady, sing your song for me…

La basse. Bon sang c’est ça. La basse. Comme une révélation. Je m’en souviens j’avais posé la pochette devant moi sur les petites briquettes dorées devant la cheminée du salon de mes parents. La musique c’est aussi avec les yeux. Je revois la pochette avec la nébuleuse trifide du sagittaire, cet instant musical sortant des enceintes marrons entre lesquelles je m’étais assis par terre. Tchi pom pommm.

Il faut au moins écouter jusque là. Ca recommence après encore une fois. Tchi pom pommm. Tchi pom pommm. C’est ensuite qu’arrive le saxo, avant que les vocalises de la soprano, après celles du chanteur, ne finissent de faire fuir ceux qui avaient tenu jusque là. Et pendant ce temps, on l’avait oublié, le bassiste continuait ses pom pommm pendant que le batteur continuait de frapper doucement sa baguette droite sur la charleston fermée pour faire le tchi totalement indissociable du pom pommm.

Il faut bien le dire, ça ne ressemble pas à grand chose. La description encore moins que la musique. Mais cette chanson est tatouée dans ma mémoire. De manière indélébile.

On écoute des milliers de disques, des dizaines de milliers de chansons. Mais on finit par se retrouver plus de trente ans après, à repenser subitement à ce tchi pom pommm, un soir de juillet, en Bretagne, dans cette maison que je n’ai pas aimé, sans savoir pourquoi c’est remonté à la surface, à ce disque que je n’ai pas écouté 10 fois en trente ans, mais sûrement une centaine entre 75 et 76.
Pourtant on peut se demander, comment j’ai pu aimer cette musique compliquée, bizarre, polymorphe et aux facettes multiples compte tenu du peu de bagage musical assimilé à 14 ans.

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! C’était ça, écouter ce disque, sans le savoir. On prend conscience de ces choses bien plus tard. Sur le coup on se laisse porter. C’est déjà bien.

Tags : ,

Catégorie : Je me souviens

Comments are closed.