805 Bobology take #4 : Never ending Bob part 1 (Bob Dylan)

22 mai 2011 Par KMS
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Avec sa fine moustache à la Clark Gable et sa canne à pommeau, ou sa chemise blanche bouffante à la Errol Flynn, on le dirait tout droit sorti d’un film muet, prêt à fendre l’écran et à arracher l’héroïne des bras des pirates. Sec comme un coup de trique, vieux cep de vigne torturé avec ses yeux de silex, on peut presque voir les racines lui courir sous la peau. Une sorte de rescapé. Une légende vivante.

Il a donné 102 concerts l’année dernière. 97 en 2009. Déjà 17 cette année et encore 12 de programmés.
Depuis le 7 juin 1988, il a donné plus de 2 300 concerts. Deux mille trois cent concerts. Depuis le début du Never Ending Tour si bien nommé. Plus personne ne fait ça. 2 300 concerts en 23 ans. 100 par an en moyenne. Le 24 mai, Bob Dylan aura 70 ans.
Me I’m still on the road, headin’ for another joint.

Il enchaîne les concerts. Parfois mauvais. Comme Marseille l’année dernière. Parfois brillants. Comme trois jours plus tôt, à Lyon. Brillant comme on peut l’être à 69 ans. Sans paillettes mais avec émotion. Le seul moment où le Never Ending Tour s’est vraiment arrêté, c’est en 1997. En raison de son histoplasmose.

On peut dire, juste des chiffres. Mais quand même. Ça interpelle. Plus que ça. Ça fascine. Tout autant que cela peut laisser indifférent. Un vieux qui chante des chansons démodées. Ce n’est pas moi que le dit. C’est lui (archaic il dit en anglais). Dans ses Chroniques dont on attend avec impatience les volumes suivants. Ça ne date pas d’hier, on était en 1989. Il raconte :

Danny (Daniel Lanois) m’a demandé qui j’avais écouté ces derniers temps, j’ai répondu : Ice-T. Ça l’a surpris et ça n’aurait pas dû. [...] C’est Kurtis Blow qui m’a familiarisé avec eux : Ice-T, Public Enemy, N.W.A., Run-D.M.C. Ces mecs-là ne sont pas là à raconter des craques. Ils tapent dur sur leurs caisses, ils repoussent les limites, ça n’est pas demain qu’ils vont se calmer. Tous sont poètes et ils savent lire dans le vent. [...] La musique que nous faisons, Danny et moi, est dépassée. Je ne le lui ai pas dit, mais c’est honnêtement ce que je pensais. (in Chroniques).

On pourra toujours s’étonner qu’il écoutait du rap, mais après tout, Dylan aura toujours aimé être là où on le voulait pas le voir.

Il fait ce qu’il veut. De ses chansons. Du reste n’en a que faire. Tous les soirs il change au moins 30% de la set list. Ne joue pas les chansons deux soirs de suite de la même manière. Quitte à les massacrer. Comme ce Tangled up in blue à Rothburry en 2009 (c’est quoi ce faux rythme de rhumba???).

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(extrait 805a)

Le 13 mars 2010 à Osaka il balance un solo d’harmonica complètement bancal juste après l’intro de Ballad of a thin man. Marmonne un peu trop les paroles, comme s’il perdait son dernier souffle.

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(extrait 805b)

Trois jours plus tard, toujours à Osaka. Plus de solo d’harmonica, la voix est presque assurée, ferme en tout cas, les mots fusent, on y décèle même parfois les échos de la rage d’un fameux soir de 1966. Le solo d’harmonica vient plus tard, pas plus assuré que la veille mais ça passe. Mais la rage là il la sort d’où?

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(Ballad of a thin man, Osaka 16/3/2010 805c)

Stockholm 98 aussi. Mais Stockholm est toujours particulier. A cause D’Izzy. Izzy Young. Il tenait le folklore center à New-York où Dylan a débarqué quatre jours après être arrivé en janvier 1961. Dylan trainait toujours dans sa boutique. Izzy avait même organisé le premier concert de Dylan dans une vraie salle, en lieu et place des cafés du Village. En novembre 1961. En 1973 Izzy Young a quitté New-York pour aller s’installer à Stockholm où à plus de 80 ans il tient encore le Folk Centrum.

Il ne manque jamais d’envoyer une place VIP pour Izzy. Dylan sait qu’il est là. Dans la salle. Attentif. A Stockholm il donnera toujours un peu plus que les autres soirs. A cause de la présence d’Izzy. Il ne peut pas être médiocre à Stockholm. Comme de jouer devant son père.

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(Love sick, Stockholm 98 805d)

Bien sûr, ce n’est pas Melbourne 66. Mais on en sera où. Nous. A 60. Ou 70 balais. En n’ayant même pas vécu le centième de ce qu’il a vécu. You’ll still be in the circus when I’m laughing, laughing on my grave. comme le chantait Jagger en 69 dans la bande son de Performance de Nicholas Roeg.

Melbourne 66 tiens. Moment de grâce pour Just like a woman. Malgré, son absence, évidente dans la voix traînante, dans l’abus des substances. Mais tout Melbourne 66 est un moment de grâce. Hors du temps. Souvenir d’un temps où du haut de son Olympe, tel un dieu grec il écrasait tout le monde de sa classe. Quelques mois plus tard, en chutant de sa Triumph Tiger 100 le 29 juillet 1966 près de Woodstock, il retombera sur terre, redeviendra humain.

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(Just like a woman, Melbourne 66 805e)

C’est ça que l’on cherche toujours finalement. Retrouver un petit moment de grâce. Le temps d’une chanson ou deux. Pas plus. Le temps d’une chanson. Les bons soirs ça arrive. Ou alors on attend qu’un soir, POUR LA PREMIERE FOIS, il chante Sad eyed lady of the lowlands. On peut toujours rêver. Rien que pour guetter dans la salle ceux qui ne verseront pas leur larme sur ce chef d’oeuvre. Comme il était marqué dans le premier papier jamais lu sur Dylan, dans l’encart central du n° 68 de Best de mars 1974, commandé fin 75.
Et qui n’a jamais pleuré en écoutant Sad eyed lady of the lowlands doit être considéré avec méfiance. Lire ça à quatorze ans, être impressionné, forcément impressionné. On en gardera la phrase enfouie au fond de soi durant toute une vie.

Qu’est-ce qui le pousse à continuer comme ça? L’argent? Pas possible que cela ne soit que l’argent. Je ne peux croire qu’il n’y ait que ça. Avec ce qu’il a déjà. A son âge.
Avec le stock d’archives et d’outtakes en stock, il pourrait sortir un bootleg series tous les ans jusqu’à sa mort.

Nous sortir l’intégralité des Basement tapes (quand il veut, même si forcément les version pirates sont là), le live de Melbourne 66 tiens, les outtakes de Pat Garrett and Billy the Kid, de Blonde on blonde, de Blood on the tracks (celles qui manquent), de Desire, on pourrait continuer la liste. Il ne se gêne pas d’ailleurs pour rééditer ses premiers disques en mono. Il y en aura d’autres. Et pourquoi pas un show de sa période Jésus revient, lorsqu’il faisait des prêches apocalyptiques entre les chansons, annonçant la fin du monde prochaine?

Où son passage télé dans une émission pour John Hammond en 75, celui qui l’a signé chez CBS au tout début. Où il rode quelques chansons qu’on retrouvera sur Desire. Avec ce Oh Sister fabuleux. La réponse de Dylan au Diamonds and rusts de Joan Baez. Avant de commencer il lance un énigmatique « someone watching tonight I know. She knows who she is » Elle lui répondra sur son album suivant avec un Oh Brother. Did I come to be your sister?. 1975. Ces deux là s’amusaient encore.

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(Oh Sister, The world of John Hammond, 1975 805f)

Il en a joué trois ce soir là pour la télé. Oh sister, Hurricane et Simple twist of fate. Guitare violon harmonica. La voix aussi claire que le bleu de ses yeux. Une sorte de magie irréelle avec Scarlet Rivera dans sa longue robe blanche volant au rythme de son archet.

Ou un coffret live du Never Ending Tour retraçant les 23 dernières années avec les meilleures interprétations de ses chansons, même s’il est capable de choisir les mauvaises, avec son habitude depuis des années de laisser sur le bord de la route, des interprétations ou des chansons nettement supérieures à celles parues sur les albums. On les retrouvera essaimées sur les bootlegs series qui balaieront les bas coté. Blind Willie McTell le délaissé d’Infidels, le Tangled up in blue de New-York, le I can’t wait au piano sur Tell tales signs (B flat…), pour n’en citer que trois. Même Blind Willie McTell, la version électrique n’est encore jamais sortie…

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(Blind Willie McTell, Alt. take, Infidels sessions 805g)

Il pourrait se contenter de ça. De vivre sur son passé. Mais la scène? Aller s’user 100 soirs par an aux quatre coins de la planète?

(la suite : NEVER ENDING BOB 2ème partie…)

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Catégorie : Music of my mind, Obsessions

21 Responses to “ 805 Bobology take #4 : Never ending Bob part 1 (Bob Dylan) ”

  1. Mathieu on 22 mai 2011 at 19 h 31 min

    Attention, le premier morceau en tête du post c’est River Song de Richard Skelton ! ;-)

    • KMS on 22 mai 2011 at 20 h 35 min

      Ah oui j’avais oublié de l’enlever. C’est corrigé.

  2. PdB on 23 mai 2011 at 6 h 26 min

    KMS t’as de la classe… on attend demain avec impatience (c’est déjà maintenant en même temps) (ma fille cadette tape 18 piges aujourd’hui)(deux bonnes nouvelles le même jour) (en même temps j’ai rdv avec la banque, elle s’appelle Emeline la banquière et ça ne s’invente pas) (dlamerde)(la précédente c’était anne soleyne c’est pour dire) (re) Et pour ce never ending tour, il y a comme raison l’argent, probablement pas la première, mais le plaisir d’y être et de faire son travail comme il faut (dans ces époques-là, je veux dire 65-68, les motos-notamment la kawazaki 500 -la 3 cylindres 2 temps- et la triumph bonneville- en ont fauché plus d’un…pfff) (àtaleur)

    • KMS on 23 mai 2011 at 9 h 26 min

      Elles ont des drôles de prénoms tes banquières.

  3. Shalf on 23 mai 2011 at 10 h 07 min

    Merci pour ces mots !

  4. [...] | Bob Dylan | via Kill Me Sarah | partie 1 [url] et partie 2 [url] 23/05/2011 | Nils Frahm | Tristana (2009) | Sonic Pieces [url] 22/05/2011 | [...]

  5. -Twist- on 24 mai 2011 at 23 h 29 min

    Le plus sincèrement du monde, j’ai rarement lu un texte aussi bon sur Dylan. Je file vers la partie 2. Chapeau msieur.

  6. -Twist- on 24 mai 2011 at 23 h 30 min

    (pour info, ton lien en bas de l’article devant mener à la partie 2 ramène à la partie 1)

    • KMS on 25 mai 2011 at 10 h 38 min

      Oups. C’est corrigé (merci).

  7. Dynkris on 25 mai 2011 at 1 h 37 min

    Superbe!
    Quel bonheur de tomber sur ce « très riche tour » avec Dylan.
    Merci à vous!

  8. Mossieur-Resse on 25 mai 2011 at 9 h 25 min

    Merci pour ces extraits. Même quand c’est brinquebalant, ça me fout les larmes aux yeux. Je pleure depuis une semaine à l’idée qu’il a 70 ans, et que mon premier 45 Tours ce fut lui, déjà. En 1965, j’avais 7 ans… l’intro de ce ballad of a thin man m’a mis les poils. Merci!

    • KMS on 25 mai 2011 at 10 h 40 min

      Le truc, c’est que je trouve que même lorsque c’est bancal il ne sombre pas dans le ridicule et ça c’est inestimable. Il suffit d’écouter (ou pire de voir) ce pauvre Leonard Cohen dans ses derniers concerts… (par charité je n’aborderais même pas le cas des Rolling Stones).

  9. Dynkris on 25 mai 2011 at 12 h 45 min

    Erreur ?

    • KMS on 25 mai 2011 at 19 h 54 min

      ???

  10. grodada on 25 mai 2011 at 23 h 40 min

    bravo bravo pour ce blog, les perles sonores et les commentaires pleins de sensibilité.

  11. Damien on 26 mai 2011 at 9 h 26 min

    « Et qui n’a jamais pleuré en écoutant Sad eyed lady of the lowlands doit être considéré avec méfiance. » c’est sur !!
    Bravo pour cette page superbe. Les extraits sont excellents !
    A continuer !

    • KMS on 26 mai 2011 at 9 h 57 min

      Mais il y a déjà une suite :
      http://kmskma.free.fr/?p=5260

      • Damien on 26 mai 2011 at 10 h 39 min

        Tout aussi excellente (cf. le commentaire de mon ami Super Mario sur la page suivante)
        Je parlais de la suite de la suite ;)

        A bientôt et merci

      • KMS on 27 mai 2011 at 8 h 36 min

        Avant la suite, il y a les épisodes précédents :
        http://kmskma.free.fr/?tag=bob-dylan

  12. Yann P on 25 octobre 2011 at 6 h 11 min

    Je me suis toujours demandé pourquoi ils n’ont pas encore publié cette version de Blind Willie McTell.
    Elle aurait pu figurer sur Tell Tale Signs.

    • KMS on 25 octobre 2011 at 8 h 46 min

      Pas vraiment, Tell tale signs couvre la période Oh mercy==>Love and theft, Blind Willie McTell date des sessions d’Infidels, bien bien avant. Mais il a largement de quoi nous sortir un équivalent pour la période Saved/Shot of love/Infidels. Ça viendra peut être un jour…