364 Bobology take one

2 juin 2008 Par KMS
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364 Bobology take one : Bob Dylan : Desolation Row (Album : The Bootleg Series Vol. 4 Live 1966, The Royal Albert Hall Concert 1998)

(364)

(aka Pour en finir avec Bob Dylan take one)

They’re selling postcards of the hanging. Ca commence comme ça, They’re selling postcards of the hanging. Des cartes postales de la pendaison. Et puis ça t’emmène loin. On ne sait jamais vraiment où. Mais loin. Même dans le temps. Cette chanson, c’est un voyage…

Septembre 1975. J’entrais en seconde B, économique, dans ce lycée où je ne connaissais personne. J’avais quatorze ans. J’étais là depuis deux ou trois jours seulement mais je savais déjà que l’année allait être difficile vu le niveau musical de mes camarades de classe plus portés sur le hit parade avec C.Jérome pour les filles, et le néant pour les garçons en dehors d’un fan de Santana.

On était là, dans cette classe où je m’étais senti étranger dès la première minute où je me suis trouvé au milieu d’eux. Avec mon sac US bardé de noms de groupes, j’étais un extra terrestre. Ils n’écoutaient rien. Ou n’importe quoi. Quoi leur dire dans ce cas là.

Lors du premier cours de français, avec cette prof à cheveux longs, ça s’est confirmé. Dans cette salle de classe au rez de chaussée de ce bâtiment vert et gris. J’avais peut être voulu faire le malin aussi. Elle avait demandé si la poésie nous intéressait, et quels auteurs. Les réponses étaient plus que clairsemées. Une ou deux filles ont fayoté en citant Baudelaire et Rimbaud. Un garçon aussi. Très peu. Et puis moi j’ai levé la main aussi. J’ai levé la main pour dire Bob Dylan.

Je n’avais pas un seul disque de Bob mais il me suffisait d’avoir lu Rock & Folk et Best pour savoir qu’il était grand. Enorme même à mes yeux. Je l’avais lu, Dylan poète moderne et rock’n roll, dans un hors série de Best. Dans un autre article il y avait le texte de Desolation Row. The circus is in town. Sûrement que j’avais voulu faire le malin et montrer à tous ces crétins la différence qu’il y avait entre eux et moi.
Bob Dylan.

De peur qu’on ne m’entende pas j’avais dû forcer la voix. Peut être même que j’ai crié un peu.
Bob Dylan.
J’avais du mal à prendre la parole comme ça en public, alors dans ces cas là on force toujours le ton.
Bob Dylan.
J’avais lu, moi, le texte de cette chanson du poète moderne (et rock’n roll) et ça m’avait plu. J’avais trouvé ça incroyable, sans même l’avoir entendue.
Bob Dylan quoi merde. Le poète moderne (et rock’n roll).
And puts her hands in her back pockets, Bette Davis style, rien que pour cette phrase j’étais amoureux de cette Cendrillon. Alors je l’ai dit, trop fort, mais je l’ai dit.
Bob Dylan.

Mon poète à moi c’était ce type aux cheveux frisés et cette aura incroyable, cette légende vivante. Je le sais. Je l’avais lu. Dans Best et Rock & Folk. Les autres, je l’avais déjà remarqué, ce n’étaient pas leurs lectures. Mon poète à moi. J’allais leur montrer. Ca me paraissait tellement évident. Baudelaire et Rimbaud ils étaient morts. Le mien était vivant. Les filles allaient se jeter sur moi.
Bob Dylan.
Je répétais son nom dans ma tête avant d’avoir la parole et de leur balancer dans la tronche à ces idiots.
Bob Dylan.

En séparant bien le prénom du nom. Prononcé à la française. Dilane. Pas Dileun à l’américaine.
Bobe Dilane. Pas Beub Dileun.
Si j’avais su qu’il fallait le prononcer comme ça je n’aurais pas hésité une seconde. Histoire de les écraser un peu plus de ma classe, tous ces minables. J’aurais braillé Beub Dileun avec une moue dédaigneuse.
Là, je l’ai fait à la française. Sobrement. Bobe Dilane.

Enfin pour le moment je n’avais encore rien dit. Une fille essayait d’expliquer pourquoi elle aimait Baudelaire et quels poèmes. Puisqu’elle avait été si prompte à en parler la prof lui avait demandé. Je sentais qu’elle regrettait de l’avoir ouvert. Quels poèmes? Elle bafouillait terriblement la pauvre.

Moi j’attendais mon tour, répétant dans ma tête Bobe Dilane Bobe Dilane Bobe Dilane. Elle pouvait me demander quelles chansons j’aimais, j’en avais une liste longue comme le bras avec Desolation Row en tête. Même si je n’en avais encore écouté aucune.

Oui a fait la prof. Ca y est c’était mon tour. J’étais sûr de mon coup. On allait m’acclamer pour mon bon goût. C’est là que j’ai braillé.
BOBE DILANE !!!
Je n’avais pas attendu longtemps pour le dire mais cela me paraissait une éternité. Alors c’est parti d’un coup, comme la première fois où l’on fait l’amour.
BOBE DILANE !!!

Il y a eu un blanc.

Qui ça? a dit la prof.

J’ai senti que ça merdait à ce moment là. Un grand moment de solitude. L’impression de me trouver vraiment dans l’allée de la désolation. Seul contre tous. J’ai avalé difficilement ma salive et d’une voix nettement moins assurée, en rougissant jusqu’aux oreilles, à nouveau, j’ai redit ce nom qui me tournait dans la tête et dans la bouche depuis cinq minutes. Mais moins fort.
Bob Dylan.
J’aurai dû écouter Bob pourtant, You’re in the wrong place, my friend You better leave.

Ah, le chanteur…
Elle a dit ça. Comme un verdict qui tombe froidement.
Ah, le chanteur…
Dédaigneuse. Comme si prononcer ce nom allait la plonger dans un quelconque enfer. Ca se sentait dans sa façon de laisser le mot chanteur suspendu dans les airs. Elle était jeune pourtant. D’apparence. Sartre était son idole.

Déjà dans la classe il y en avait qui commençait à se marrer. C’était le premier cours et ça partait fort. Je me serais cru dans une chambre froide à -30° d’un seul coup.
Comme il avait raison Bob, j’étais au mauvais endroit.
Ah, le chanteur…
Je l’ai haïe dans la seconde où elle a prononcé ces mots.
Ah, le chanteur…
Je prenais perpète pour le reste de l’année avec un tel jugement.
Ah, le chanteur…
Ca me cataloguait tout de suite. J’en tremblais sur ma chaise. Ces chaises d’école, en tubes métalliques verts et assise en contreplaqué.
Ah, le chanteur…

J’en ai entendu derrière moi qui disait ah oui moi c’est les Rolling Stones en se marrant. Bande de crétins, ils n’écoutaient rien comme musique ces cons ça s’est confirmé ensuite. Les Rolling Stones ils ne connaissaient que de nom sans en avoir entendu une note. Certes, comme moi avec Bob Dylan. Sauf que moi je savais. Je savais que Bob Dylan était un génie. Un poète moderne (et rock’n roll). Je l’avais lu dans Best et Rock & Folk.

C’est là que cette perverse a appliqué la double peine. Ah, le chanteur… ça me condamnait déjà mais il a fallu qu’elle en rajoute. Admettons a t’elle dit, et pour quelles raisons?
Pour quelles raisons quoi? Pour quelles raisons j’aime Bob Dylan que je n’ai jamais écouté? Le poète moderne (et rock’n roll)? Elle est con ou quoi. C’est évident. Parce que je l’ai lu dans Rock
& Folk et Best.

J’ai bien senti que ça n’allait pas être la bonne réponse.
Comment lui expliquer que ce Desolation row ça m’avait touché même si je n’en avais pas compris la moitié en m’aidant de mon petit dictionnaire anglais/français. Que le seul bruit que l’on entendait après que l’ambulance soit partie c’était Cinderella sweeping up On Desolation Row et ça je ne savais pas dire mais ça me prenait aux tripes.
Parce qu’il y avait dans ces quelques mots une détresse muette inexplicable. Je savais que j’aimerai ce passage sans même l’avoir entendu. Comment lui expliquer ça. Ca tournait dans ma tête et ça tournait.

Plus ça allait et plus je sentais les sarcasmes des crétins derrière moi enfler comme un tsunami géant qui allait m’engloutir. Je me suis raclé la gorge parce que les mots ne voulaient pas sortir, et j’ai réussi à bafouiller Parce que c’est un poète moderne.
Je me suis dit qu’il valait mieux laisser le rock’n roll de coté vu comment c’était parti. Les rires ont redoublé dans mon dos. La prof a dû avoir pitié de moi à ce moment là. Ou elle a eu peur que ça ne dégénère en bordel dans la classe cette histoire de Bob Dylan, parce que les autres, ces cons derrière moi, l’histoire du poète moderne, ils adoraient ça à en taper sur la table de rire.

Admettons. Mais je ne suis pas certaine que l’on puisse vraiment qualifier ce monsieur de poète.
Il s’appelle Bobe Dilane ce monsieur.
BOBE DI LA NE.

Mon poète moderne (et rock’n roll).
J’aurais dû lui dire comme ça. Was that some kind of joke? Tu es qui toi pour juger qui est un poète et qui ne l’est pas? Mais je me suis tu. Ca faisait trop pour moi. Me ridiculiser comme ça à cause de Bob, devant une bande d’ignorants, prof comprise, ça suffisait. Je me suis tu. Comment lui expliquer. Que dans le monde entier mon Bob Dylan était un poète alors que pour eux ce n’était qu’un vulgaire chanteur pop à cheveux longs. Et elle est passée à un autre, dans les rires s’éteignant difficilement.

Ca m’a grillé auprès d’elle pour le reste de l’année cette histoire. J’ai récolté une collection de notes pourries plafonnant à 7/20. La prof avait même été raconter à certaines filles de la classe que j’étais immature. La totale. Je le sais elles étaient venues me le répéter.
Déjà après cette histoire il y avait deux filles qui étaient venues me parler. Il y avait au moins un coté positif. Les filles ça a de la compassion pour les humiliés. Enfin deux seulement. Les autres s’étaient moquées de moi aussi ou m’ignoraient complètement. Ces deux là m’avaient parlé.

Une pour me dire qu’il ne fallait pas que je m’en fasse, que si j’aimais ce Bobe Dilane, c’était bien, même si les autres ne l’aimaient pas ou ne savaient pas qui c’était, d’ailleurs c’était très flou pour elle aussi. Je crois bien qu’elle était tombé amoureuse de moi à ce moment là puisque toute l’année elle m’aura poursuivie pour que l’on sorte ensemble. Comme un imbécile, drapé dans je ne sais quelle dignité, je n’ai jamais voulu.

Une autre, un peu bâb’, une Corse exilée qui se vantait d’avoir pour copains des nationalistes qui posaient des bombes comme on allume une cigarette, encartée aux jeunesses communistes et qui avait répondu Aragon à la question de la prof (pourquoi? Pour son engagement en faveur de la cause communiste et la défense des travailleurs elle avait répondu sans sourciller et ça m’avait terriblement impressionné)(les mêmes crétins que moi avaient rigolé, elle les avait traités de porcs capitalistes en sortant de la classe), m’a dit t’as raison, mais ils ne peuvent pas l’accepter. Leur culture petite bourgeoise refuse la révolte de la jeunesse actuelle alors ils méprisent leurs idoles.

Un truc dans le genre. Et puis elle m’avait laissé là, comme ça. Je ne suis pas certain d’avoir saisi exactement tout le sens de ses propos mais ça m’avait fait plaisir. Surtout qu’avec ses longs cheveux blonds elle m’avait plu immédiatement. Je suis tombé amoureux d’elle dans la seconde. Bien sûr, pour elle je n’étais qu’un type qui aimait Bobe Dilane. Je passerai le reste de l’année à la dévorer du regard.

De ce jour je suis devenu le marginal de la classe. Celui qui parle de gens que personne ne connait. Celui qui lit de drôles de bouquins. Qui écoute des musiques qui ne passent pas à la radio et qui font parfois beaucoup de bruit.

Quelques mois plus tard j’aurais une petite vengeance, avec la sortie de Hurricane, on l’entendait sur toutes les radios, même au hit parade. D’ailleurs quelques filles m’avaient dit ah j’ai entendu Bob Dylan à la radio. Alors je leur expliquais l’histoire d’Hurricane Carter, ce boxeur condamné à tort en raison de la couleur de sa peau. Mais ça n’intéressait pas grand monde. En dehors de mon égérie communiste forcément. J’avais d’ailleurs bien espéré qu’avec cette histoire d’Hurricane Carter elle tomberait amoureuse de moi. En vain.

J’avais bien balancé quelques alors les gars vous savez qui c’est Bob Dylan maintenant, vengeurs et méprisants, aux crétins qui avaient rigolé dans mon dos mais ils s’en foutaient complètement. Ils avaient oublié cette histoire eux. Au printemps, avec la sortie de Black and blue des Stones j’aurais encore l’occasion de redorer mon image.

L’année suivant j’ai acheté Highway 61. Mon premier Dylan. Enfin. Après tout ce temps. Même si j’avais glané des chansons à droite à gauche à la radio (principalement Lay lady lay et forcément Hurricane). A la fin de la 2ème face il y a Desolation Row. Et quand Bob Dylan, MON Bobe Dilane, a chanté, pour moi, pour la première fois, Cinderella sweeping up On Desolation Row à la fin du 2ème couplet c’était encore meilleur que tout ce que j’avais imaginé. J’avais eu raison de lui faire confiance.

Parfois, même encore maintenant, lorsque j’écoute cette chanson, quand arrive le 2ème couplet, je repense à ce jour là, où j’ai braillé Bobe Dilane dans la classe.
Mon Bob.
Mon poète moderne (et rock’n roll).

NOTA : Le dessin ci-dessus est de David Scrima (on peut cliquer dessus pour le voir en grand et lire le texte)

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Catégorie : Je me souviens, Obsessions

5 Responses to “ 364 Bobology take one ”

  1. FirstLadyPatate on 31 mars 2010 at 22 h 01 min

    Histoire touchante !
    Je ne dirais plus jamais Bob Dylan de la même manière. Ce sera désormais Bobe Dilane ! :)

  2. Vaness on 2 avril 2010 at 21 h 34 min

    Il est beau ce texte je trouve (d’façon, dès que ça parle de trucs perso, j’aime bien :p)
    Fallait des couilles pour oser sortir à un prof à cette époque, je ne suis même pas étonnée de la réaction de la dite prof. T’aurais eu un vieux, t’aurais même sans doute récolter une ou deux heures de colle pour insolence ;)

    En tout cas, j’ai comme l’impression que quelle que soit l’époque, les écoles, les milieux… Celui ou celle qui écoute du rock, c’est un peu le marginal, non ?

  3. Ciccio on 13 mai 2010 at 21 h 00 min

    Ben moi d’ordinaire je n’aime justement pas les « trucs persos », et j’ai beau ne pas du tout me reconnaître dans cette histoire, je la trouve excessivement bien racontée, et du coup je suis ému.
    Merci pour ces quelques minutes de bonheur.

  4. François Guillez on 25 mai 2011 at 11 h 39 min

    Merci pour ce texte émouvant, et merci pour la référence à mon site !
    Je viens de découvrir ton blog (grâce à l’article du Monde d’hier 24 mai 2011) et je suis en train de lire toutes les pages sur Bobe Dilane, il y a au moins une personne en France qui le connaît vraiment et qui sait écrire (si, si, pas de fausse modestie). Tu aurais dû me contacter avant, je vais ajouter un lien vers ton blog sur mon site.

    Bien à toi,
    François

  5. Dylan’s words | Le Journal de Jane on 1 janvier 2012 at 11 h 31 min

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