783 Gainsbourg (Elysian Fields)

27 février 2011 Par KMS
Imprimer cette note Imprimer cette note

Elysian Fields : Les amours perdues (Album : Great Jewish Music : Serge Gainsbourg 1997)

Adobe Flash Player

Oh je voudrais tant que tu te souviennes, cette chanson était la tienne…

Souviens toi, c’était l’année Gainsbourg comme on disait. On écoutait tout le temps cet album live, enregistré au casino de Paris, où on le voyait de profil dans sa chemise en denim. Tu disais que tu l’avais vu, que tu étais allée backstage, dans sa loge, c’était peut être vrai, je n’arrivais pas à te croire, même si je n’en disais rien. Ça te faisait plaisir. Le plaisir ça tient pas à grand chose parfois.

L’album on l’écoutait et on le réécoutait. Tu repassais quatre fois de suite Bonnie & Clyde. On avait ressorti le reste de sa discographie, mes vieilles cassettes avec ses chansons jazzy du début, Confidentiel et son trio guitare, basse, batterie, Gainsbourg percussions, et puis aussi l’homme à la tête de chou, Melody Nelson, toi tu écoutais les basses de Love on the beat et B.B. Initials sur ton gros poste posé sur le parquet de ton salon, à coté des coussins servant de canapé, devant la table basse, pas chère, achetée chez Ikea. Ça parait si loin.

Comment on en était arrivé à traîner ensemble comme cela, je ne m’en souviens pas. Il faut bien avouer que cela semble maintenant l’alliance de l’eau et du feu. Ce sont probablement tes flammes qui m’attiraient. J’avais fait ces photos de toi, près du lac, pas très réussies, tu voulais en faire un book pour je ne sais plus qui ou quoi. Le vent a emporté depuis bien longtemps certains souvenirs trop légers.

Dans mes souvenirs il y a toujours les rayons du soleil frappant tes fenêtres sans rideaux devant lesquelles tu te promenais souvent nue même lorsque j’étais là. Vingt cinq ans plus tard tu as peut être perdue cette habitude. Cela m’avait dérouté la première fois que je t’avais vue ainsi. On ne sortait pas ensemble. Juste amis.

Tu ne m’en tiendras pas rigueur après toutes ces années, mais je crois que je n’ai jamais été amoureux de toi. Même si tu diras probablement le contraire. Je te désirais, ça, je ne le nie pas. Mais le reste… Tu disais que tu avais de trop petits seins pour être vraiment nue. Certes ce n’était pas faux mais malgré tout… Le voisin d’en face en profitait aussi. Tu passais parfois une chemise d’homme que tu laissais ouverte sur ta poitrine. On pouvait rester des heures comme ça. A parler, à fumer. C’était plaisant, je m’étais rapidement habitué.

Souviens toi, je venais passer des après-midi chez toi, c’est ce qui m’est resté, ces après-midi à écouter des K7 de Gainsbourg. A discuter de tout et de rien, principalement de rien, ne m’en veux pas si je dis ça car je me souviens bien que c’est toi qui parlait le plus souvent. J’ai toujours plus écouté que je n’en ai dit. Je crois que cela n’a pas vraiment changé.

Il y avait un poster d’Elvis dans ton salon. En face des coussins. Une reproduction de Warhol, Elvis en cowboy, un revolver à la main, Elvis dédoublé et juxtaposé. Je t’avais demandé, si comme dans Variation pour Marilou, tu avais des pratiques solitaires en regardant Elvis. Pupille absente iris, Absinthe baby doll, Ecoute ses idoles, Jimi Hendrix Elvis Presley T-Rex Alice Cooper Lou Reed les Roll, Ing Stones elle en est folle. Je me souviens que tu avais répondu en riant que tu n’aimais pas les Kool au menthol. On se frôlait tout le temps comme ça. Sans jamais mettre les épidermes en contact.

On chantait par coeur ses vieilles scies jazzy des débuts, Écoute c’est toi qui conduit ou moi ? C’est moi, bon alors tais-toi. Du Jazz dans le ravin. On adorait la fin, on imitait le solo du sax et puis on braillait Demain, je faisais la batterie en tapant sur mes cuisse, on les ramassera, tu prenais une grande respiration pour brailler à la petite cuillèèèèèèèèèèèèèèrrrrrrreuh. On adorait La femme des uns sous le corps des autres et sa « haute-fidélité ». On riait. 69 année érotique, L’anamour, on les connaissait par coeur. On dansait parfois en écoutant Chez les Yé-Yé.

Souvent on se faisait un thé et on se roulait un joint. Tu disais je vais prendre un bain. Tu disais viens on ne va pas crier pour se parler. Ton appartement n’était pourtant pas très grand. Cela me faisait sourire. Tu faisais couler une eau très chaude, je m’asseyais sur le bord de ta baignoire dans l’étroite salle de bains aux petits carreaux de faïence bleue un peu usés. Je regardais ton corps en faisant semblant de ne pas le voir. On continuait à discuter, on finissait le joint. Cela devait te plaire que je te mate discrètement, que je te désire silencieusement, assis sur le bord de la baignoire à coté de toi. On écoutait Melody et sa grosse basse traînante, son rythme de fin de soirée aux cendriers pleins, parfaite, pour ces instants envapés.

Forcément tout le monde pensait que l’on couchait ensemble, je laissais flotter le doute comme des rubans dans le vent. Tu sortais de ton bain, je retournais au salon mais je te regardais te sécher. Tu enfilais une culotte blanche et revenait t’allonger sur les coussins. On laissait agoniser l’après-midi avec le soleil disparaissant derrière l’immeuble en face. Je mettais Travels de Pat Metheny. C’était un bel automne.

J’ai gardé le souvenir insistant que l’on marchait tous sur un fil en équilibre cette année là, avant de basculer définitivement dans ce qu’ils appelaient le monde du travail. On faisait encore traîner les vieilles habitudes d’étudiants dilettantes, comme on traîne au soleil en fin de journée en automne lorsque l’on sait que bientôt l’hiver sera là. Tu te souviens de ça? C’est un peu flou dans ma mémoire et ça devait l’être aussi un peu dans ta vie.

On allait parfois boire des martinis rouges en terrasse, entre des cravatés, on suçait les rondelles de citron en regardant passer les voitures. On se moquait d’eux. On brûlait le temps comme des billets de banque, comme l’avait fait Gainsbourg dans une émission un samedi soir.

Ce jour là, que s’est-il passé. Est-ce que l’on avait un peu forcé en se roulant le joint. Le deuxième. Je ne sais plus. Le temps était à l’orage on était peut être plus électrique. Tu as dit, comme d’habitude, je vais prendre un bain. On écoutait L’homme à la tête de chou. Tu as glissé dans l’eau chaude, tu ne mettais jamais de mousse. Je me suis assis sur le bord de la baignoire, près de ta tête, pour mieux te regarder sans en avoir l’air. On tirait sur le joint, je me sentais bien.

La drogue sûrement trop forte avait abattu les dernières barrières. Les arpèges du piano des Variations sur Marilou ont commencé à s’échapper du salon. J’aurais dû me douter que ton silence masquait quelque chose, il m’a semblé durer des heures. Soudain, j’ai vu, comme au ralenti, ta main, plonger entre tes cuisses. Est-ce la chanson qui t’en a donné envie ou n’était-elle que le prétexte, je ne saurais jamais. Enfin poussant le vice jusqu’au bord du calice, D’un doigt sex-symbol s’écartant la corolle sur fond de rock-and-roll…. Le lent mouvement de tes doigts ne laissait pas place à l’ambiguïté. Sans réfléchir, comme si le désir enfoui depuis des semaines remontait soudainement à la surface, j’ai plongé ma main dans l’eau de ton bain. Tu l’as attrapée alors qu’elle se posait sur ton ventre en disant, non. Tu as dit non avec une douceur désarmante. Tout simplement désarmante. Puis, sans ouvrir les yeux, dans un souffle, tu as dit fais le, fais le aussi, fais pareil.

Je n’ai pas réfléchi, je n’en pouvais plus de ce désir subit. Tu avais les yeux fermés mais tu me voyais je le savais. Je regardais ta main entre tes cuisses, la mienne au même rythme allait et venait. Je ne saurais mesurer le temps de cet instant, j’ai joui dans ton bain presque immédiatement. Ton souffle s’est accéléré au même moment, ta main s’est crispée, ton corps s’est tendu. Le temps est resté en l’air. Comme figé. On aurait presque pu en profiter pour s’enfuir de la réalité. On est resté là, muets, et immobiles.

Tu as eu un rire un peu trop nerveux comme une vitre que l’on brise. J’ai dû me racler la gorge. On a ri tous les deux. Un rire trop nerveux pour être vraiment naturel. On gesticulait, toi dans l’eau refroidie de ton bain, moi me réajustant en silence. J’ai oublié la suite. T’en souviens-tu? L’homme à la tête de chou était terminé, On entendait plus que le chuintement de la bande ou bien était-ce le vent.

Je me souviens qu’ensuite tu n’allais plus prendre de bain lorsque j’étais là même si tu ne t’es pas habillée plus pour autant. Comme si rien ne s’était passé, on discutait de la même manière, je t’écoutais. Jamais tu n’as évoqué cet après-midi là. Pas plus que moi d’ailleurs. On faisait semblant. Je disais des phrases sans sens, juste pour masquer ce désir qui me restait bloqué sous la peau. On devait avoir peur. Je ne sais si nous aurions été capable de dire de quoi.

Puis tout s’est accéléré ou bien les souvenirs se sont désagrégés, nous libérant finalement de ce fardeau dont on ne savait que faire. On t’a proposé un appartement à Paris, un boulot à la télé en même temps, tu as quitté rapidement notre banlieue et cette drôle de vie. J’ai commencé peu de temps après à m’accrocher des cravates autour du cou et à me lever tôt le matin pour aligner des chiffres dont je cherche toujours aujourd’hui le sens. On s’est perdu de vue comme une chanson se termine en fade out, avec le son qui s’évanouit doucement. J’ai fermé un tiroir de ma mémoire sur ces jours avec toi. C’était il y a si longtemps, si bref, à se demander si cela a même existé. Tout ça avait à peine duré deux mois.

L’autre soir j’ai vu par hasard ton nom défiler à la télé. Ça a réveillé tous ces souvenirs enfouis. De fil en aiguille je me suis demandé, si, parfois, tu remettais ce disque de Gainsbourg, si tu repensais à cet après-midi là, si… C’est idiot sûrement. Mais les garçons sont toujours à se demander si…

Affectueusement,

B.

Nota : Mettre des fichiers musicaux de Gainsbourg sur un blog c’est prendre le risque de voir débarquer la patrouille assez rapidement. Mais on pourra retrouver une sélection de 20 chansons de Gainsbourg dans cette playlist Spotify, dont celles évoquées dans le texte.

Tags : , , ,

Catégorie : I live in the 80's, Je me souviens

21 Responses to “ 783 Gainsbourg (Elysian Fields) ”

  1. synecdoque on 28 février 2011 at 1 h 05 min

    Toujours cette précision dans ces souvenirs … quelle jeunesse !

    • KMS on 28 février 2011 at 9 h 20 min

      C’était il y a longtemps :-)

  2. gilda on 28 février 2011 at 9 h 29 min

    Je me demande si je saurais écrire, mais peut-être faut-il ça, le longtemps après, certains de mes étranges moments d’aujourd’hui
    (parce que la vie est ainsi faite qu’on est jeunes quand on peut, parfois au détriment de toute chronologie)

    PS : J’aime beaucoup le « débarquer la patrouille »

  3. Richard on 28 février 2011 at 9 h 55 min

    Pour la culotte blanche, les martinis rouges et le chuintement de la bande. Merci.

    • KMS on 28 février 2011 at 19 h 43 min

      Le martini aurait pu aussi être de la même couleur que la culotte remarque… (mais j’aime moins le blanc).

  4. Martin on 28 février 2011 at 19 h 15 min

    AMHA le meilleur album de reprises de Gainsbourg, merci pour le bel article

    • KMS on 28 février 2011 at 19 h 44 min

      Aucun doute pour les reprises de Gainsbourg, même si l’album est un peu inégal je trouve, mais la reprise d’Elysian Fields est très belle.

  5. anakin on 1 mars 2011 at 0 h 25 min

    J’espère vraiment qu’elle lira ces mots…

  6. nemolivier on 1 mars 2011 at 12 h 33 min

    Ha, les variations sur Marilou…
    Ce que tu ne dis pas, c’est le morceau qui suit immédiatement celui-là.

    « […] de son crane fendu s’échappe un sang vermeille identique au rouge sanglant de l’appareil.
    Elle a sur le lino un dernier soubresaut, une ultime secousse,
    j’appuie sur la manette, le corps de Marilou disparaît sous la mousse. »

    Olivier.

    • KMS on 1 mars 2011 at 17 h 51 min

      C’est aussi le dernier bon disque qu’ait fait Gainsbourg, parce qu’ensuite le niveau n’est pas le même…

  7. PdB on 1 mars 2011 at 23 h 26 min

    ah mais toi tu changes les photos pour la couleur des culottes alors… tu fais comme tu veux, remarque (pour le martini, t’as raison : le rouge est bien meilleur) (encore que…) ( à Venise, quand tu iras avec ta charmante, buvez à ma santé un Schpritz -un tiers de campari-rouge ou orange…- , un tiers de vin blanc vénitien, un tiers d’eau de seltz : vous m’en direz des nouvelles) (bizarrement, j’ai envie de vacances moi)

    • KMS on 2 mars 2011 at 9 h 00 min

      C’est surtout que cette photo est plus belle que la précédente (en dehors du fait que ça soit la bonne couleur de culotte).
      (je fais des Campari/orange à la maison parfois, mais sans eau de seltz)

  8. jmc on 2 mars 2011 at 10 h 35 min

    C’est peut-être le ton, peut-être les photos, ou la présence imaginée d’un certain exotisme, associé à des références en langue étrangère, au rock, au cinéma, mais tout cela me porte vers « I’m in love with a German film star ». A chacun ses petites madeleines… Bref, ce texte possède une puissance d’évocation peu commune, que je salue bien bas.

    • KMS on 2 mars 2011 at 19 h 39 min

      Merci.

  9. -Twist- on 2 mars 2011 at 13 h 32 min

    Hé ben, très beau texte.
    Et vraiment belle reprise que je ne connaissais. Jenifer Charles a quand même la voix la plus chaude qui existe.

    • KMS on 2 mars 2011 at 19 h 38 min

      Sa voix colle super bien à la chanson surtout. Et puis avec son accent anglais c’est tout de suite charmant.

  10. Mathieu on 4 mars 2011 at 9 h 39 min

    Très beau texte !
    Du coup, je me demande qui est la fille en question …
    Sinon j’aime bien aussi les albums de reprise de Gainsbourg par Mick Harvey

    • KMS on 10 mars 2011 at 21 h 51 min

      Curieusement je suis assez peu fan des reprises d’Harvey.

  11. Cath on 9 mars 2011 at 21 h 25 min

    Quel chouette texte… Gainsbourg aurait aimé lire cela… merci pour ce petit voyage intime.

    • KMS on 10 mars 2011 at 21 h 51 min

      Merci pour ce commentaire plutôt flatteur :-)

  12. Boebis on 6 avril 2011 at 13 h 00 min

    Superbe! toujours un plaisir de te lire.