735 La vie en rose (Dashiell Hedayat)

18 octobre 2010 Par KMS
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Dashiell Hedayat : Chrysler Rose (Album : Obsolete 1971)

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Il y a des choses, des gens, des souvenirs, des lieux qu’on n’arrache pas du coeur… comme des restes d’affiches s’accrochant au mur…

J’ai une chrysler tout au fond de la cour, elle ne peux plus rouler mais c’est là que je fais l’amour.

Je pensais à ça dans ce matin de novembre humide. Le vent balayait les feuilles jaunies sur la route et les trottoirs. Une sorte de poisse ruisselait sur les vitres de la voiture. Les Stones à peine adultes chantaient Ne disparais pas, quelque chose d’un autre temps, une époque dont on a enterré depuis bien longtemps toutes les illusions. Ne disparais pas. Il faisait froid, il était trop tôt de toute manière, mal dormi. Je me demande parfois si les matins de novembre ne sont pas les pires.

Des vieux rêves, comme des restes d’affiches collés sur des vieux murs de banlieues grises, ou sur ces artères Parisiennes des arrondissements populaires et bigarrés. Des vieux rêves comme des choses qu’on n’arrache pas du coeur. Des bouts de soi. Je pensais à ça. Roulant sans réfléchir. Ne disparais pas. Des pensées comme des petites bouts de fil sur lesquels on n’arrive pas à tirer. Les pelotes que l’on voudrait bien dévider restent bloquées.

Chrysler, chrysler rose, Elle repose sur jantes, abandonnée, Deux de ses roues sont voilées, Sa capote est déchirée.

Les vieux rêves sont des carcasses rouillées, abandonnées sur des cales en bois au fond de cours aux pavés disjoints où l’herbe lutte pour survivre, derrière des portes de bois jaune vermoulu qui branlent sur leurs gonds. Des rêves rouillés mais pas oubliés. J’ai viré les Stones. Ne disparais pas. J’ai mis Pere Ubu à la place. Industriel et urbain. Comme les paysages traversés. Une odeur de caoutchouc brûlé venu de je ne sais où. J’ai tourné à droite.

Peut être qu’on cherche juste les jardins de notre enfance. Ceux où l’on s’écorchait les genoux, où les orties nous piquaient les chevilles et les mains. Où ces endroits, au fond des banlieues, cours, hangars, où l’on parquait des voitures, qu’on appelait peut être encore automobiles, celles qu’on ne sortait que le dimanche, et qui laissaient des traces d’huile comme des jets d’urine pour marquer leur territoire. Il y en avait un près de chez moi lorsque j’étais enfant, gardé par un vieux avec une jambe de bois qui me terrorisait.
Les vieux rêves…

Et puis le soleil s’est levé, le ciel est devenu rose et bleu.
Rose comme une chrysler.
Bientôt rose poussière.

Le levier de vitesse porte un coeur gravé, il y pend des bas troués

Plus tard le rose a viré au gris fuyant. Jusqu’à ce que des gifles de pluie viennent claquer sur les trottoirs et sur les vitres, précipitant dans le caniveau, le suicide collectif des feuilles jaunies se jetant des branches.
C’est novembre.
Il y a des choses, des gens, des souvenirs… comme des restes…
C’est novembre.
Tu vois comme le temps passe.
Je n’ai pas de Chrysler mais je te fais l’amour pendant que le monde se décompose autour de nous.

Une Chrysler rose, Au 7ème ciel, A travers la capote déchirée
Je n’ai pas de Chrysler et je jouis en toi pendant qu’il en est encore temps.
Et au moment de monter Sally me dit, Ta Chrysler, Ouais ma Chrysler, Ta Chrysler est salement défoncée

Oui mais le Monde est défoncé…

——————-

Il faisait froid ce matin. J’ai repensé à ce texte déjà ancien, même si le mois n’y est pas, il n’y a que les disques qui diffèrent.
C’est aussi l’occasion d’entendre à nouveau cette incroyable chanson tirée d’Obsolète de Dashiell Hedayat. Un chef d’oeuvre du rock français et il n’y en a pas tant que ça. Enregistré avec Gong et produit par Bernard Lenoir (oui LE Bernard Lenoir, sa seule production à ma connaissance).

Dashiell Hedayat, un des multiples pseudos de Daniel Théron, avait déjà précédemment sorti un disque sous le nom de Melmoth et se fera surtout connaître avec ses livres signés Jack-Alain Léger dans les années 70, même encore récemment sous le nom de Paul Smaïl pour Vivre me tue.

William Burroughs fait même une apparition sur ce disque halluciné et hallucinant. A l’arrière de la pochette en carton gaufré rose, on peut y lire ces mots :

This record must be played as loud as possible, must be heard as stoned as impossible and thank you everybody.

Avec la pénurie de carburant qui s’annonce, il est temps de trouver des usages alternatifs à nos véhicules…

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Catégorie : 7 Tease, Ecoute s'il pleut

10 Responses to “ 735 La vie en rose (Dashiell Hedayat) ”

  1. Dahu Clipperton on 18 octobre 2010 at 23 h 31 min

    Le pire, c’est que je l’ai jamais écouté, cet album…
    C’est pas faute d’en avoir entendu parler, c’est pas faute de vénérer le Gong de cette époque…
    Le pire, c’est que mon défunt père l’avait en vinyle, et qu’il attend sagement dans une cave, à un certain nombre de centaines de kilomètres, que je le récupère…
    Je dois récupérer une platine vinyle, aussi…
    Je sais pas trop à quoi ça tient, il y a des disques que je laisse traîner longtemps (mais « Obsolete » c’est le pompon), comme si c’était encore plus savoureux après toute cette attente… je dois être un peu bizarre dans ma tête ^^

    • KMS on 19 octobre 2010 at 7 h 49 min

      Récupère le, tu verras la pochette est toute rose et gaufrée. La première face est extraordinaire.

  2. Laurent H on 19 octobre 2010 at 11 h 24 min

    Moi qui ne connaissais que la reprise par Tanger… Merci !

    • KMS on 19 octobre 2010 at 12 h 53 min

      Ah je ne savais même pas qu’ils l’avaient reprise (sur scène ou sur disque?).

      • Laurent H on 19 octobre 2010 at 13 h 29 min

        C’était sur scène, au moment de la sortie de Il est toujours 20 heures dans le monde moderne. Y’a effectivement rien sur disque, du moins jusque à aujourd’hui…

  3. David on 20 octobre 2010 at 9 h 51 min

    Bonjour KMS,
    j’aimerais te faire découvrir quelques nouveautés.
    Merci de m’envoyer une adresse mail où te joindre à :
    david@lestontonstourneurs.com
    Cordialement.

    • KMS on 20 octobre 2010 at 10 h 00 min

      Euh non merci, non. Je ne veux pas découvrir de nouveautés.

  4. Caravanes on 22 octobre 2010 at 16 h 26 min

    Juste vous dire que ce texte est une fois de plus magnifique et que j’aime sincèrement les gens qui sont capables de ça aussi : »Euh non merci, non. Je ne veux pas découvrir de nouveautés. »
    (RCK)

    PS : Cela me revient aussi je vous cite en exergue de mon nouveau numéro de Petit Monde Caravanes…Oui, on en est là…

    • KMS on 22 octobre 2010 at 21 h 00 min

      « en exergue de mon nouveau numéro de Petit Monde Caravanes ». Mais il n’y a pas de lien? Dommage…

      Attention, j’aime bien les nouveautés, mais le type au-dessus m’a déjà fait le coup et naïvement j’avais donné mon mail (qu’il a visiblement égaré depuis ou plutôt comme il doit faire ce genre de spam un peu partout je ne lui en veux pas de ne plus savoir), et donc il m’avait envoyé un lien vers un chanteur ou un groupe pourri. Donc NON MERCI.

  5. xlg on 25 octobre 2010 at 0 h 10 min

    Il sort quand ce roman? tes textes sont géniaux, au moins autant que la musique que tu fais découvrir. A+