721 Blanc-bec (Stan Getz)

8 septembre 2010 Par KMS
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Stan Getz : Song for Martine (Album : Dynasty 1971)

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C’est un blanc-bec. Stan Getz. Il ne mérite pas. Trop blanc, trop propre (malgré toute l’héro qu’il se sera enfilé). Comme s’il avait couru toute sa vie derrière quelque chose qu’il n’avait pas. Mais. Sur ce disque. Ça tient aussi à l’orgue (j’avais écrit orgie… va savoir parfois) d’Eddy Louiss, à la batterie de Bernard Lubat et à la guitare de René Thomas. Mais. Il y a quelque chose dans ce disque nocturne qui me hérisse les poils des bras. A chaque fois. Sans rire.

J’ai le disque en cd, dans un de ces gros boitiers en plastique très épais de la fin des années 80 pour les doubles albums, un gros truc bien carré avec à l’intérieur de chaque moitié des mousses pour protéger le disque. Elles ont salement vieilli d’ailleurs avec le temps, prenant une teinte jaunâtre, pisseuse. Ceux qui ont acheté des doubles albums en CD à la fin des années 80 voire au début des années 90 voient de quoi je parle, les autres ne ratent rien.

Ce blanc-bec de Stan Getz souffle tout au long de ces deux disques sur le tapis humide des trois autres. Surtout Eddy Louiss et son orgue, mais j’ai une relation particulière et personnelle avec le son de cet instrument pourtant peu expressif. On y reviendra. Un jour. Un jour ou deux. Il pleuvait ce soir, une pluie triste de septembre, ce disque n’est pas arrivé par hasard sur la platine. Le son de cet orgue, c’est parce que ça enveloppe comme une couverture chaude, un truc personnel.

Enregistré live au club de Ronnie Scott à Londres, il en a la chaleur de l’endroit et l’humidité de la ville. C’est peut être l’absence de contrebasse qui le rend si particulier, même si les notes du clavier inférieur du B3 tentent d’y palier. A l’intérieur du livret il y a une photo qui semble un montage tellement les musiciens sont proches les uns des autres. Mais ce n’était pas si grand le Ronnie Scott club, peut être qu’ils étaient là, presque à se toucher les uns les autres dans leurs notes si intimes, avec cette lumière tamisée, comme un souvenir de gosse tard le soir. Getz venait de perdre son père (Ballad for my dad bouleversant) est-ce pour cela?

Il ne mérite pas. Mais. Sur ce disque, c’est comme s’il me parlait à moi et à moi seul. L’intimité sûrement. Je donnerai beaucoup pour avoir été là, un de ces ce soirs, le 15,16 ou 17 mars 71 dans ce club mais je venais d’avoir dix ans et on imagine bien que Stan Getz n’avait pas encore soufflé la moindre note dans son sax ténor que je dormais déjà bercé de rêves encore innocents.

Un disque qui me glisse sous la peau. Un mélange de joie et de tristesse. Humide et chaud. Ce blanc-bec de Getz avait joué avec ces trois gars au Chat qui pèche. A Paris. Rue de la Huchette, bien avant tous les restos pseudos grecs que l’on peut y trouver depuis déjà quelques années. Quand cette ruelle vivait encore, entre la place St Michel et la rue St Jacques qui est encore rue du petit pont à cet endroit là.

Les cymbales de Lubat valent les notes percussives (ça n’existe pas comme mot, c’est juste pour essayer de rendre palpable ce caractère particulier et percutant (d’où le) de l’Hammond B3 et c’en est d’ailleurs une de ses particularités et pas la moindre, produisant des notes comme des bulles d’air explosant à la surface de l’eau) d’Eddy Louiss et les basses en guimauve de son clavier inférieur.

Il n’y en a pas un au-dessus de l’autre. C’est ça le truc de ce disque aussi. Cette fusion. Un peu comme sur la photo à l’intérieur de la pochette. Malgré le nom de Stan Getz plus gros que les autres sur la pochette. Mais sans les trois européens autour lui, il aurait pu s’échiner dans son tuyau de cuivre, on aurait pas atteint ce climax doux amer. Même si on entend son souffle sortir du pavillon du sax et s’il y a bien un truc qui me hérisse les poils c’est ça, le son du souffle sortant du pavillon d’un sax, ce grain si particulier. Comme sur l’admirable Mona (Spotify). On entend ça très bien sur certains albums d’Archie Shepp aussi mais c’est une autre histoire.
Pour la petite histoire, puisqu’on en parle, l’album est produit par Georges Martin en rupture de Beatles. Mais. C’est un détail.

Il pleuvait ce soir, une pluie grasse, toute la journée les nuages ont flotté lourdement dans le ciel noir. Comment expliquer ça. On se serait cru dans ce disque. Avec le bruit suintant des semelles dans les flaques d’eau. Et le rythme des essuies-glaces, comme les baguettes sur les cymbales de la batterie. Un truc personnel.

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Catégorie : 7 Tease, Ecoute s'il pleut, Jazz in my pants

12 Responses to “ 721 Blanc-bec (Stan Getz) ”

  1. catnatt/belam on 8 septembre 2010 at 23 h 06 min

    C’était exactement ce qu’il me fallait. un truc personnel, tu vois :)
    Merci !

  2. PdB on 9 septembre 2010 at 8 h 43 min

    la grande classe, y’a du ciel bleu ce matin tu vois, et les baguettes sur les cymbales, l’orgue et le sax, la guitare aussi, oui alors, de bon matin, oui, d’accord… Personnel en effet. Super…

  3. KMS on 9 septembre 2010 at 9 h 12 min

    En fait il marche le matin ou le soir, sous la pluie ou sous le soleil ce disque.

    • PdB on 9 septembre 2010 at 9 h 28 min

      partout tout le temps exactement

  4. iT Had to be you on 9 septembre 2010 at 9 h 37 min

    Une pluie triste de septembre mais le morceau ne l’est pas. Jusque-là, je n’avais jamais pu accrocher sur Stan Getz. Y’a des miracles comme ça…

    • KMS on 9 septembre 2010 at 10 h 03 min

      Cet album est un petit miracle, c’est pour ça aussi.

  5. Pannouf on 9 septembre 2010 at 19 h 19 min

    Sublime pour un blanc-bec !

    • KMS on 9 septembre 2010 at 21 h 25 min

      Voilà. Il y a des moments de grâce comme ça parfois…

  6. nemolivier on 15 septembre 2010 at 14 h 26 min

    J’adore, j’adore. Merci. Vraiment. Ce qui fait ce morceau, aussi c’est sa longueur, quand le « blanc-sec » reprend le thème à la fin du morceau, ce pourrait être la fin, et j’ai cru que ça l’était (je m’y suis fait prendre à la ré-écoute) mais non, le thème revient (le thème revient, c’est « normal », il revient, mais je ne l’attendais pas, j’en avais eu déjà assez, je croyais ne pas devoir en demander encore un peu) et il le fait durer, son thème, long, avec la nappe derrière un continuité géniale. Nécessité de se l’écouter une dernière fois dans le noir avant de fermer les yeux.
    Je le met dans la boîte où il rejoindra le « Nature Boy » d’Archie Shepp (le souffle dans le tuyau, oui, ce que les mecs qui s’évertuent à faire du classique au sax n’ont pas compris), sourire au bec, fin superbe (et appel un tour avant, est-ce qu’il c’est trompé ?) je ne sais pas si tu connais, album « True Ballads » (pas de souvenir du reste de l’album). Morceau qui n’est plus sur Deezer, jamais vu sur Spotify. Mais ça .

    • KMS on 15 septembre 2010 at 19 h 33 min

      Il faut que tu écoutes tout l’album ‘qui est double), tout est du même niveau que ce morceau. Vraiment un disque excellent et je suis loin d’être un fan de Stan Getz.
      Et il est sur Spotify : http://open.spotify.com/album/1NQzcQ9tdOLflz0brbIBCc

      Pour entendre le souffle dans le tuyeau d’Archie Shepp il y a également ses 2 albums avec Horace Parlan, Goin’ home et Trouble in mind.

      Et merci pour Nature boy dont je n’avais pas entendu cette version depuis longtemps.

      • nemolivier on 16 septembre 2010 at 22 h 57 min

        Naturellement, album écouté depuis que découvert ici.
        Les deux d’Archie Shepp ne sont pas sur spotify… entre les tags mal fait (pas les dates, pas les musiciens, grand n’importe quoi en classique…) et les choses qui manquent (ou qui cessent d’être dispo) de plus en plus décevant, spotify.

  7. nemolivier on 15 septembre 2010 at 14 h 28 min

    Hum, la balise « a » n’a pas l’air de fonctionner comme indiquée juste au dessus… donc j’essaie la balise que je connais ça se trouve !