719 Les samedis musicaux #28 (My Bloody Valentine)

4 septembre 2010 Par KMS
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My Bloody Valentine : You made me realise (Album : You made me realise EP 1988)

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On peut au départ, en rester au stade de l’image. La pochette est assez belle pour cela. La jolie Bilinda Butcher allongée dans l’herbe, le regard perdu vers le ciel, des fleurs (jonquilles?) à droite de son visage, à gauche, un couteau de boucher dont la lame repose sur son cou dégagé. La pointe du couteau venant s’arrêter sur son oreille.

Quelque chose à la limite entre le rêve et le cauchemar. C’est anecdotique par rapport au contenu mais en même temps, on peut y lire une certaine analogie avec la musique de My Bloody Valentine. Un mur sonique sur lequel vient souvent se poser la voix éthérée et légère de Bilinda Butcher pour adoucir le tout. Un équilibre entre la violence et la douceur.

C’est exactement la définition de You made me realise. Cet EP, très certainement le plus beau de My Bloody Valentine (avec le Glider EP) et même au-delà, était le premier qu’ils sortaient chez Creation Records (dont on parlait un peu ici).

Toutes les chansons de l’EP (qu’on ne retrouvera sur aucun album) sont remarquables. En cinq titres on trouve concentré tout l’art de My Bloody Valentine ante Loveless et avant que Kevin Shields son leader ne bascule dans une sorte de folie perfectionniste à la Brian Wilson.
Un mélange noisy pop restant mélodique. Voix mixées en arrière. Batterie étouffée. Cascade de guitares saturées avec parfois des rythmiques acoustiques (Cigarette in your bed) apportant un contraste lumineux. Une basse grasse et trainante. La chanson titre atteint une forme pop/sonique assez parfaite en 3mn44s, avec en son milieu, un pont musical de quarante secondes de distorsion pure.

Sur scène elle prendra une toute autre dimension. Clôturant généralement le concert, elle sera le cauchemar de beaucoup mais également une des expérience bruitiste les plus intéressantes dans le prolongement du Metal Machine Music de Lou Reed sorti en 1975. Kevin Shields et sa troupe étirant à l’infini le pont de la chanson. Certains soirs, la chanson durera près de 40 minutes, plus généralement une bonne vingtaine.

Il faut imaginer un tunnel sonique, sombre, dont on n’aperçoit jamais la fin, dans lequel se déverse une apocalypse sonore à plus de 120 db. L’exemple s’en approchant le plus étant certainement de s’imaginer plongeant la tête dans un réacteur d’avion tournant à pleine puissance. Beaucoup, tous les soirs, se seront découragés et auront quitté la salle avant la fin.
Certains sur le moment auront néanmoins entendu des symphonies naître de ce magma bruitiste tout comme pour Metal Machine Music. D’autres en auront encore les oreilles qui saignent uniquement à l’évocation de ce souvenir (Olympia 92?).

Il sera impossible d’approcher la sensation du live en l’écoutant à la maison, de la même manière que seules les prestations scéniques de Merzbow ou de Sunn o))) permettent de percevoir la force du bruit généré et de son impact physique.

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(You made me realise, Live in Vancouver Canada, 7 Jan 1992)

Kevin Shields raconte qu’il regardait le comportement du public lors de You made me realise. Il avait remarqué que les personnes devant la scène (du moins ceux qui n’avaient pas quitté la salle ou s’étaient réfugiés au fond) bougeaient avec le son, balançant leurs bras en l’air. Lorsqu’il constatait que le public ne réagissait plus il terminait le morceau. Cela explique la longueur variable de la chanson suivant les soirs.

L’EP étant sorti le 8 août 1988 (8/8/88) on peut se demander si ces signes infinis inversés sont pour quelque chose dans la quête d’absolu sonore sur scène.

Cet EP marque aussi le début de l’aventure mouvementée entre Kevin Shields et Creation Records, dont les deux années chaotiques d’enregistrement de Loveless entre 89 et 91 pour un montant alors astronomique pour le label en sonneront le glas et ruinera le label qui sera racheté par Sony en 1992 (avant qu’Alan McGee son fondateur ne signe Oasis après son rachat mais c’est une autre histoire…).

Pour la petite histoire, depuis 1991, et en dehors de quelques titres plus ou moins anecdotiques pour des musiques de film (dont quatre uniquement pour la B.O de Lost in translation de Sophia Coppola), le petit Kevin est attendu en studio pour enregistrer le futur nouvel album de My Bloody Valentine qui restera probablement la plus belle Arlésienne du rock car à ce jour on attend toujours…

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Catégorie : I live in the 80's, Samedis Musicaux

17 Responses to “ 719 Les samedis musicaux #28 (My Bloody Valentine) ”

  1. Disso on 4 septembre 2010 at 20 h 33 min

    Si je n’avais pas vécu le dit morceau à Saint Malo lors de la route du rock 2009, je me serais presque laissée prendre à ton joli style et j’aurais écouté le morceau. Ce titre, en live, ce n’est ni plus ni moins que l’apocalypse sonore et ça dépasse toute notion de plaisir comme je l’avais écrit à l’époque, d’ailleurs.

    • KMS on 4 septembre 2010 at 20 h 36 min

      Ah oui donc ils finissent toujours les concerts sur ce titre. Tu peux au moins écouter la version studio (la première dans la note). Cela dit la version live ici (qui a un bon son ce qui n’est pas toujours le cas) est très très écoutable puisque le niveau sonore est de fait beaucoup plus faible.

      Mais si je comprends bien tu n’auras pas entendu de symphonie dans ce bruit.

  2. Mathieu on 4 septembre 2010 at 20 h 48 min

    Pour moi c’est le seul bon moment des concerts de la reformation de My Bloody Valentine, celui où Kevin Shield assume vraiment de faire du bruit. Une sacré expérience en live. Je l’ai vu une première fois au Zenith (2j d’acouphène …) puis à St-Malo, les concerts étaient désastreux, sauf pour ce magnifique You Made Me Realize !

    • KMS on 4 septembre 2010 at 20 h 54 min

      Je n’ai pas voulu aller les voir. Je n’aime pas les reformations. Peur aussi que ça ne soit devenu un gimmick You made me realise.

      • Mathieu on 4 septembre 2010 at 21 h 37 min

        Tu as bien fait ce n’était pas terrible … Mais le pont bruitiste de You Made Me Realise se n’était pas déjà un gimmick en 92 ?

      • KMS on 5 septembre 2010 at 10 h 42 min

        Sûrement déjà oui, mais que dire de refaire la même chose plus de 15 ans après.

  3. Disso on 4 septembre 2010 at 20 h 51 min

    Honnêtement, ils sont complètement sourds (au moins Kevin), ils avaient fait pousser les enceintes au-delà des limites de décibels autorisés et au début du set, Kevin s’est approché d’une enceinte en jouant plein pot et à fait signe « plus fort j’entends rien » en collant son oreille contre l’enceinte.
    Sinon, on voyait juste les lèvres bouger et on n’entendait aucune chanson (sauf sur un ou deux titres). Et c’était pas la faute de la sonorisation, c’est eux là, qui ont menacé l’organisation de ne pas jouer si les enceintes n’étaient pas plus poussées que ça.
    Je regrette pas d’avoir « vécu » ça une fois dans ma vie, mais j’y retournerai jamais, ça, c’est sûr.

    • KMS on 5 septembre 2010 at 10 h 47 min

      Allez un petit Sunn o))) un de ces jours. Les sensations sont totalement différentes ce n’est pas agressif du tout mais tout aussi terrifiant.

  4. anakin on 5 septembre 2010 at 2 h 11 min

    Un vrai bonheur ! Là à cet instant, mais dans une salle face au groupe ça doit être invivable.

    • KMS on 5 septembre 2010 at 10 h 48 min

      Non non c’est une expérience à vivre (sauf si tu as oublié tes bouchons d’oreilles).

  5. rom on 5 septembre 2010 at 11 h 04 min

    Le plus hallucinant étant que Colm continue de caresser ses cymbales pendant tout le « break ».

    • KMS on 6 septembre 2010 at 8 h 59 min

      On arrive à l’entendre cela dit par instant.

  6. Nathan on 5 septembre 2010 at 13 h 30 min

    Je les ai vu aussi à Saint Malo. Musicalement, c’était assez peu intéressant. Mais physiquement, c’était autre chose. Le son prenait toute la place. On voyait du son, on sentait le son, on vivait dans un amas de son. Et d’autant plus pendant la fin de « You Made Me Realise ». J’ai trouvé ça fantastique pour ma part. L’image de la tête dans le réacteur d’avion est la plus appropriée.
    Et pour la petite histoire, le Fort Saint Père doit être à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau de Saint Malo, et on pouvait entendre le concert sur la côte.

    C’est complètement différent de Sunn O))), beaucoup moins violent en concert. MBV c’est de la déflagration, c’est sismique. Sunn O))), c’est une lente purification par le bruit. Ça grandit petit à petit sans jamais exploser.

    • KMS on 6 septembre 2010 at 9 h 00 min

      Disso disait que ça s’entendait jusqu’à Cancale mais je ne me rends pas bien compte. En extérieur le son porte de toute manière.

  7. tehu on 6 septembre 2010 at 0 h 26 min

    20 ans après, McGee a toujours une dent contre Kevin Shields. Il ne rate jamais une occasion de le mettre en boite.

    • KMS on 6 septembre 2010 at 8 h 58 min

      Le contentieux Loveless n’est pas près d’être réglé je crois…

  8. gilda on 6 septembre 2010 at 16 h 36 min

    Intéressant le critère qui présidait à la durée. Le côté « jusqu’à ce que mort s’ensuive » est un brin flippant.