715 Je me souviens #27 (Joe Jackson)

24 août 2010 Par KMS
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Joe Jackson : Steppin’ out (Album : Night and day 1982)

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Je me souviens de cet été là, on devait être trois à être amoureux de la même fille. On écoutait Night and Day de Joe Jackson tout le temps. Quand je dis tout le temps, c’était tout le temps.

La fille s’appelait Marion, dans toute les histoires il y a une fille. Brune, elle habitait dans cette rue en descente pas très loin. Elle n’était pas particulièrement jolie mais avait un charme. Probablement un peu plus pour que les trois aient envie d’elle. Un peu chiante aussi, assez en tout cas pour que ça reste après toutes ces années. Sûrement pas assez pour nous décourager. Une adorable chieuse, on en a tous connu.

Quelque chose me déplaisait dans ce disque par rapport aux autres albums de Joe Jackson. Moins direct, sans ce gros son de basse, moins immédiat que ses deux premiers, avec Sunday papers, It’s different for girls, Geraldine and John, On the radio.

J’adorais la photo de la pochette intérieure, celle où les musiciens posent avec tous leurs instruments (on notera également la pochette du Super Hits de Marvin Gaye posée sur l’ampli Fender twin). Il y avait une analogie volontaire ou non entre cette photo et celle à l’arrière d’Ummagumma des Pink Floyd où cet étalage similaire de matériel m’avait fait rêver quelques années auparavant. J’ai toujours aimé les instruments.
L’équipement du Pink Floyd nous impressionnait beaucoup à l’époque quand on regardait la pochette. On avait quoi, treize ans, quatorze, quinze au maximum, dans le milieu des années 1970. Il fait sourire maintenant, où n’importe quel orchestre de bal du fin fond de la Creuse en a deux fois plus.

C’était les claviers qui m’impressionnaient sur la photo de Night and day. Le CP80 à droite (qu’on entend tout le temps dans le disque), le Fender Rhodes qui lui faisait face et l’Hammond derrière avec le synté dessus (un Prophet V?). Les claviers m’ont toujours fasciné, impressionné. Un peu comme on peut l’être au pied d’une montagne. S’asseoir au milieu de claviers comme cela, se sentir comme protégé, dans une bulle, entouré de ces instruments, probablement un vieux fantasme d’adolescence.

On était toujours à traîner chez cette fille cet été là, ça a duré jusqu’en septembre. Ses parents étaient partis assez longtemps en vacances. Elle profitait de la maison, du jardin. On ne pouvait pas débarquer sans tomber sur un de nous trois. Je crois que tous, on espérait arriver tôt et passer un moment seul avec elle. On traînait tard aussi le soir, jusqu’à plus d’heures, espérant toujours être le dernier à s’en aller mais elle finissait par nous mettre à la porte pour aller se coucher.

Ça rappelait un peu cette chanson du premier album de Joe Jackson justement, Is she really going out with him? où lorsqu’il voit des jolies filles avec leur petit copain il ne comprend pas comment elles peuvent sortir avec de tels types alors que lui est certainement nettement mieux…

On avait de grosses discussions parfois, sur les deux faces de Night and Day. A savoir si on préférait la face jour ou la face nuit. Il me semblait que Joe Jackson s’était complètement trompé dans la dénomination des faces. La première était la face nuit. Mais je n’ai jamais vraiment supporté les chansons de celle-ci à part Another world et Steppin’ out. La première et la dernière. Comme elles étaient toutes enchaînées, il était difficile de les extraire pour en faire une cassette. Alors on écoutait tout à la suite.

Je lui préférais très nettement la seconde face, la face jour, mais les chansons semblaient pourtant beaucoup plus propices à une écoute nocturne. Elles étaient plus intimistes. C’était peut être dû à des écoutes répétées de A Slow song sous les étoiles en fin de 2ème face et en fin de soirée. Peut être qu’il avait seulement nommé les faces suivant l’ordre. Night and Day. Puisque le titre vient de cette chanson de Cole Porter. Sans se poser plus de questions que ça.

A slow song c’est une chanson de vieux con. Ce qu’était déjà un peu devenu Joe Jackson. Il raconte dans la chanson qu’il en a marre des DJ passant de la musique bruyante et rapide, qu’il voudrait bien qu’ils passent une chanson lente, quelque chose lui murmurant à l’oreille, pour visiblement emballer la fille en fin de la soirée. Il pouvait avoir envie d’une chanson lente sans s’en prendre au DJ. Peu importe, la chanson était parfaite pour clôturer le disque. Même la petite mélodie au piano dans l’introduction de Real men. Surtout lorsqu’on l’écoutait tard le soir dans le jardin de cette fille qu’on avait tous envie de serrer dans nos bras. Pour commencer…

Si on regarde bien en fait, cet album est un disque de réac, ou pour le moins de quelqu’un tourné vers certaines valeurs du passé. Sur Real men, la chanson précédente, il se demande où sont passé les vrais hommes, puisque maintenant ils se mettent des boucles d’oreilles, se font des brushing…

Ce n’était pas une surprise non plus. Déjà dans les notes de pochettes de Beat Crazy il en mettait un couplet : This album represents a desperate attempt to make some sense of Rock and Roll. Deep in our hearts, we knew it was doomed to failure. The question remains : Why did we try? Il se répandait dans les interviews sur l’ineptie du rock et son ridicule. Ce qui était quand même d’une prétention incroyable. Ou l’ironie du propos, comme pour les paroles de Real men, m’aura totalement échappée.

Les paroles d’un autre coté, on s’en foutait complètement à cette époque là, même si on les connaissait par coeur. C’était les mélodies, l’ambiance des chansons, le truc impalpable qui faisait qu’on remettait ce disque systématiquement.

C’était un temps qu’on ne retrouvera pas, on a grillé toutes les réserves d’insouciance qui permettait de vivre ainsi. Les stocks étaient limités, on ne le savait pas encore. On vivait dans le présent, sans encore se soucier du futur. Même l’année suivante semblait loin. Ça doit être pour cela que le disque est resté même si je ne l’avais plus écouté depuis bien bien longtemps, probablement depuis la fin des années 80. La ligne de basse sinueuse au synthé de Steppin’ out et les accords du piano suivant le chant éveillent toujours quelque chose, c’en est étonnant. Et cet Electricity so fine. Quand quelques années plus tard, en 86 avec la sortie de Big World, j’achetais mon dernier Joe Jackson, les temps avaient changé.

Elle devait être ravie cette fille d’avoir ces types voletant autour d’elle comme des mouches sur du miel. La situation nous amusait tous les trois, elle aussi sûrement. Quand un quatrième garçon est venu nous rejoindre le soir, visiblement tout aussi intéressé par la fille que nous, j’ai lâché l’affaire. La compétition n’a jamais été mon truc. De mémoire, les deux autres ont rapidement fini par se lasser également. C’est peut être comme ça qu’on a commencé à moins écouter le disque pour finir par l’oublier.

Quelques mois plus tard, l’été suivant peut être ou plus tard, j’ai revu la fille en me demandant ce que j’avais bien pu lui trouver, de la même manière que l’on peut se demander après quelques années comment on a pu aimer et écouter autant tel disque. Un peu comme pour Night and day. Peut être pour cela que les deux allaient plutôt bien ensemble.

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Catégorie : I live in the 80's, Je me souviens

11 Responses to “ 715 Je me souviens #27 (Joe Jackson) ”

  1. el.c. on 24 août 2010 at 11 h 38 min

    J’ai re-écouté Big World il y a peu. J’avoue avoir eu les mêmes frissons sur Forty Years qu’il y a 25 ans!

    • KMS on 24 août 2010 at 11 h 58 min

      J’aime bien Big World, il y a de bonnes chansons dessus. Cet album vaut mieux que l’oubli dans lequel il est tombé. Par contre après je ne suis pas certain qu’il ait fait grand chose de mémorable Joe Jackson.

  2. Pop9 on 24 août 2010 at 12 h 44 min

    Vous mettez bien le doigt sur le problème : la musique du mec est intéressante, mais pas le mec. Rétrospectivement, on est un certain nombre à avoir écouté Joe Jackson de manière intensive, il y a vingt-cinq ans et plus. On l’a ensuite oublié, les albums prennent la poussière dans un coin… Mais il faut reconnaître que quelques-unes de ses chansons, qu’on réentend à l’occasion (volontairement ou pas), tiennent toujours salement la route. A l’image de Is She Really Going Out With Him, dont on retrouve trois versions sur un double ou triple live qui reste pour moi le meilleur Joe Jackson.

    • KMS on 24 août 2010 at 17 h 58 min

      Oh le live qui est sorti après Big World, celui qui balaye toute une période en live. De mémoire (parce que je ne l’ai pas), les live du début étaient bien mieux et on se rendait bien compte des changements effectués dans sa musique.
      Je ne sais pas si le mec est inintéressant, il parait surtout imbu de lui-même et pas très sympathique.

  3. peekaboo on 24 août 2010 at 17 h 43 min

    « dans toute les histoires il y a une fille »
    je ne sais pas pourquoi, cette phrase me parle.

    • KMS on 24 août 2010 at 17 h 59 min

      Une fille ou un garçon c’est selon. Ou les deux aussi c’est possible.

  4. mb on 25 août 2010 at 17 h 47 min

    Rhaa, que de souvenirs sur cette musique (avec Al Jarreau, Stevie Wonder, Michel Jonasz entre autres)!!! Des filles et des garçons (collegues de travail) dans une grande ville étrangère de 84-86…

  5. Benoit de Namur on 28 août 2010 at 19 h 50 min

    Juste sentir derrière les yeux que demain n’est peut-être pas .. et que la musique demeure …

  6. gilda on 6 septembre 2010 at 19 h 56 min

    Si seulement ça pouvait arriver qu’un homme revoie un jour une femme en se demandant ce qu’il n’avait pas pu lui trouver alors que tout pour l’un et l’autre y était … :-(

    Amusant : je crois que je n’avais pas entendu ce morceau depuis la fin des années 80. Je ne dis même pas écouté mais vraiment entendu. Merci pour ce petit rappel du passé.

    • KMS on 6 septembre 2010 at 21 h 39 min

      Pourquoi penses tu que ça n’arrive pas ce genre de rencontre? Il n’y aucune raison, je pense que ça arrive aussi.

  7. martine on 5 octobre 2010 at 20 h 54 min

    Night and Day sortait en 1982. En 1982, j’avais 20 ans et le premier artiste que j’ai vu en concert c’était justement Joe Jackson.
    Je me souviens encore que ce concert m’avait paru trop court. Il l’était peut-être où alors c’était juste parce que j’aurais voulu que cette nuit ne s’arrête jamais.