713 Il faut construire l’hacienda (Happy Mondays)

18 août 2010 Par KMS
Imprimer cette note Imprimer cette note

Happy Mondays : Mad Cyril (Album : Bummed 1988)

Adobe Flash Player

« Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil. Entre les jambes des passantes les dadaïstes auraient voulu trouver une clef à molette, et les surréalistes une coupe de cristal, c’est perdu. Nous savons lire sur les visages toutes les promesses, dernier état de la morphologie. La poésie des affiches a duré vingt ans. Nous nous ennuyons dans la ville, il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie :

Et la piscine de la rue des Fillettes.
Et le commissariat de police de la rue du Rendez-vous.
La clinique médico-chirurgicale et le bureau de placement gratuit du quai des Orfèvres.
Les fleurs artificielles de la rue du Soleil.
L’hôtel des Caves du Château, le bar de l’Océan et le café du Va et Vient.
L’hôtel de l’Époque.

Et l’étrange statue du Docteur Philippe Pinel, bienfaiteur des aliénés, dans les derniers soirs de l’été. Explorer Paris.

Et toi oubliée, tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géographie, ne partant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calendrier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la verras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda.

Ces images périmées conservent un petit pouvoir de catalyse, mais il est presque impossible de les employer dans un urbanisme symbolique sans les rajeunir, en les chargeant d’un sens nouveau. Notre mental hanté par de vieilles images-clefs est resté très en arrière des machines perfectionnées. Les diverses tentatives pour intégrer la science moderne dans de nouveaux mythes demeurent insuffisantes. Depuis, l’abstrait a envahi tous les arts, en particulier l’architecture d’aujourd’hui. Le fait plastique à l’état pur, sans anecdote mais inanimé, repose l’œil et le refroidit. Ailleurs se retrouvent d’autres beautés fragmentaires, et de plus en plus lointaine la terre des synthèses promises. Chacun hésite entre le passé vivant dans l’affectif et l’avenir mort dès à présent.

Nous ne prolongerons pas les civilisations mécaniques et l’architecture froide qui mènent à fin de course aux loisirs ennuyés.

Nous nous proposons d’inventer de nouveaux décors mouvants. (…)

L’obscurité recule devant l’éclairage et les saisons devant les salles climatisées : la nuit et l’été perdent leurs charmes, et l’aube disparaît. L’homme des villes pense s’éloigner de la réalité cosmique et ne rêve pas plus pour cela. La raison en est évidente : le rêve a son point de départ dans la réalité et se réalise en elle.

Les collectivités passées offraient aux masses une vérité absolue et des exemples mythiques indiscutables. L’entrée de la notion de relativité dans l’esprit moderne permet de soupçonner le côté EXPÉRIMENTAL de la prochaine civilisation, encore que le mot ne me satisfasse pas. Disons plus souple, plus « amusé ». Sur les bases de cette civilisation mobile, l’architecture sera — au moins à ses débuts — un moyen d’expérimenter les mille façons de modifier la vie, en vue d’une synthèse qui ne peut être que légendaire.

Une maladie mentale a envahi la planète : la banalisation. Chacun est hypnotisé par la production et le confort — tout-à-l’égout, ascenseur, salle de bains, machine à laver.

Cet état de fait qui a pris naissance dans une protestation contre la misère dépasse son but lointain — libération de l’homme des soucis matériels — pour devenir une image obsédante dans l’immédiat. Entre l’amour et le vide-ordure automatique la jeunesse de tous les pays a fait son choix et préfère le vide-ordure. Un revirement complet de l’esprit est devenu indispensable, par la mise en lumière de désirs oubliés et la création de désirs entièrement nouveaux. Et par une propagande intensive en faveur de ces désirs.[...] »

Ivan Chtcheglov : Formulaire pour un urbanisme nouveau

C’est la lecture de Manchester : Music City 1976-1996 de John Robb qui a poussé à rechercher ce vieux texte de l’Internationale Situationniste, ce formulaire pour un urbanisme nouveau.

Une large part du livre est naturellement consacrée à L’Haçienda, ce club Mancunien mythique, créé par le label Factory et New Order portant la référence Fac 51. Le sujet est aussi longuement abordé dans Shadowplayers : The Rise and fall of Factory Records (qui sera peut être traduit un jour…).

Si l’ancien club (fermé en 1997)(et démoli en 2002 malheureusement) est resté extrêmement connu pour ses soirées mythiques et avoir été responsable de l’émergence de la House Music, de « Madchester », des Stone Roses, des Happy Mondays, des Inspiral Carpets, peu savent que l’origine du nom vient de ce texte d’Ivan Chtcheglov (dont les écrits viennent d’être réédités dans Ecrits retrouvés chez Allia).

Il faut construire l’hacienda. C’est de ce slogan situationniste que l’Haçienda (avec un ç parce que la syllabe « çi » ressemble à 51, la fameuse référence de Factory) a tiré son nom et très certainement aussi un peu de son utopie.

Il est étonnant, mais pas tant que ça, de voir que ce texte écrit en 1953 est toujours d’actualité (comme d’ailleurs les écrits de Guy Debord à propos des émeutes de Watts), peut être encore plus qu’à l’époque si l’on regarde l’état de nos villes sclérosées.

Tags : ,

Catégorie : I live in the 80's, Music of my mind

8 Responses to “ 713 Il faut construire l’hacienda (Happy Mondays) ”

  1. anakin on 18 août 2010 at 22 h 24 min

    Pile poil alors ! Je suis en train de lire le bouquin de John Robb !

    • KMS on 18 août 2010 at 22 h 39 min

      Euh je crois qu’on est pas mal à le lire ou à l’avoir lu cet été…

      • anakin on 18 août 2010 at 22 h 45 min

        Je ne savais pas.

  2. Haz on 18 août 2010 at 23 h 15 min

    il est bien ce bouquin

    il arrive à être intéressant tout le temps même au sujet des groupes dont on a que faire (parce que Oasis, hein…) alors que ce n’était malheureusement pas le cas de Rip It Off And Start Again

    • KMS on 19 août 2010 at 9 h 29 min

      Il est même assez touchant le père Noel G (ah ah) quand il parle d’Oasis. La grosse différence avec Rip it up and start again c’est que ce ne sont que des interviews, et souvent sans complaisance. Simon Reynolds lui se répandait un peu sur certains groupes (2ème partie du bouquin surtout).

  3. -Twist- on 3 septembre 2010 at 13 h 46 min

    Il est même très bien. Même la préface de Beauvallet est plus qu’agréable et intéressante.

    • KMS on 3 septembre 2010 at 13 h 53 min

      C’est même ce qu’il a écrit de mieux depuis bien bien longtemps…

      • -Twist- on 3 septembre 2010 at 13 h 57 min

        En tout cas, sacré veinard. J’aurais bien aimé vivre cette époque…