711 There’s a riot going on (Frank Zappa)

11 août 2010 Par KMS
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Frank Zappa : Trouble every day (Album : Freak out 1966)

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All that we got, it seems we have lost
We must have really paid the cost.
(That’s why we gonna be)
Burnin’ and a-lootin’ tonight

Bob Marley : Burnin’ and lootin’

Il était à peine 19h, la soirée était chaude, l’air épais et lourd, lorsque le Highway patrolman, l’équivalent de nos motards de la police, Lee W. Minikus pris en chasse sur la 122ème rue dans Los Angeles Sud un véhicule à la conduite hasardeuse. Il coinça la voiture à l’angle de la 116ème et d’Avalon.

A bord de la voiture, deux noirs. Marquette Frye 21 ans, au volant, et son frère Ronald, 22 ans, à ses cotés. Le motard suspectant l’état d’ébriété de Marquette Frye, lui fit passer un test. Il n’y avait à l’époque, ni alcootest, ni ethylomètre. Le test consistait à marcher le long d’une ligne imaginaire et à se toucher le nez avec un doigt en ayant les yeux fermés (ces tests se pratiquent toujours aujourd’hui). Marquette échoua au test. Il était 19h05.

L’agent Lee W. Minikus appela une voiture de police afin d’embarquer Marquette au poste et refusa que Ronald reparte avec leur voiture. Les Frye habitaient deux blocs plus loin, celui-ci s’en alla chercher sa mère. Dans le quartier, majoritairement noir, les gens traînaient sur le trottoir pour échapper à la chaleur des maisons en cette fin de journée. Ils commencèrent à s’attrouper autour du policier et de la voiture de Frye pour voir ce qui se passait.

Lorsque Ronald Frye revint sur les lieux avec sa mère, la voiture de police était arrivée ainsi qu’un autre motard. Il y avait maintenant plus de 200 personnes autour de la scène. Mme Frye engueula son fils pour avoir bu comme l’aurait fait n’importe quelle mère. Il était 19h15. C’est là que Marquette commença à s’énerver, plus probablement contre sa mère qu’autre chose. Il se mit à faire face à la foule en déclarant au policier qu’il devra le tuer pour le coller en prison. Le policier maitrisa Marquette. Autour, la foule commençait à devenir hostile et plus pressante. D’autres motards arrivèrent et durent maîtriser Ronald qui résista également. Mme Frye ne supportant pas la scène sauta sur le dos d’un policier et déchira sa chemise. En voulant aider son collègue à se débarasser de la mère, un policier la frappa derrière la nuque. Les deux frères Frye et leur mère furent finalement collés dans une voiture et évacués vers le poste de police. Il était 19h23.

103rd Street

Pendant ce temps là, les habitants du quartier n’arrêtaient pas d’affluer, plus par curiosité qu’autre chose dans un premier temps. Les premiers arrivés racontant aux nouveaux ce qu’ils avaient vu. Deux minutes plus tard, à 19h25, lorsque des voitures de renfort arrivèrent, la foule autour des policiers était à peu près de 1000 personnes.

Après le départ de la voiture emmenant les Frye, la police commença à évacuer les lieux. C’est à ce moment là qu’un policier se fit cracher dessus. Un des motards arrêta une jeune noire ainsi qu’un jeune homme appelant ouvertement la foule à la violence. Les policiers quittèrent finalement les lieux à 19h40 sous des jets de pierre.

Des rumeurs commencèrent à courir dans la foule, échauffant un peu plus les esprits. Des groupes compacts se formèrent et commencèrent à se disperser dans les rues autour. De 20h15 à minuit, ils caillassèrent des voitures, menacèrent un poste de police, et commirent des actes de vandalisme. A 1h00 du matin, le calme sembla être revenu. 29 personnes furent arrêtées cette nuit là.

Il faisait chaud cet été là sur Los Angeles. On était le 11 août 1965. Il y exactement quarante cinq ans. Les émeutes de Watts venaient de débuter mais personne ne le savait encore. Elles durèrent six jours.

Environ 650 000 noirs habitaient le comté de Los Angeles en 1965, les deux tiers étaient concentrés dans le quartier de Watts et le secteur. On estima que 2% de la population participa aux émeutes.

Malgré les tentatives d’apaisement le jeudi 12 août, dont une de Mme Frye en personne (qui fut interrompue par un jeune noir menaçant d’attaques les quartiers blancs), des groupes importants continuaient de parcourir le quartier, caillassant des voitures et menaçant des policiers. Le jeudi soir, on estima à 8000 les personnes parcourant les rues. Les premiers incendies et pillages de magasins débutèrent ce soir là et les émeutes commencèrent à s’étendre à d’autres quartiers.

Le vendredi 13 fut la journée la plus difficile. Dès 9h du matin les pillages de magasins reprirent ainsi que les incendies. Les pompiers essuyaient des tirs d’armes à feu alors qu’ils tentaient d’intervenir sur les feux. La police avait alors perdu tout contrôle de la situation. Dans le milieu de la matinée, 3000 personnes envahirent le centre commercial de Watts et le pillèrent intégralement.
En début d’après-midi, les émeutiers incendièrent systématiquement tous les blocs autour de la 103ème rue. Le premier mort eu lieu vers 19h, lors d’un échange de coups de feu entre la police et les émeutiers.

La nuit du vendredi, les émeutiers quittèrent le quartier de Watts et étendirent les incendies et les pillages à Southeast Los Angeles. Les pilleurs s’attaquaient principalement aux armureries, aux magasins de nourriture, d’alcool et de biens divers. De l’autre coté, les renforts militaires arrivaient par vague. Dans la nuit de vendredi à samedi il y avait 3 300 gardes dans les rues, ils seraient plus de 13 000 le samedi 14 à minuit.

Malgré les appels au calme des leaders noirs, dont Martin Luther King qui se fera huer par les habitants de Watts lorsqu’il s’y rendit, les émeutes et les pillages ne faisaient qu’augmenter. Il leur était impossible de parlementer avec les meneurs ou les responsables. Il n’y en avait pas.

En dépit des renforts de la police, la situation n’avait fait qu’empirer le vendredi soir. Le couvre feu fut décrété pour le samedi soir 20h00 sur la zone des émeutes. Même si les incendies et les pillages continuèrent dans la nuit de samedi à dimanche, les forces militaires considérables déployées dans les rues commencèrent à ramener le calme, même si les pompiers se faisaient encore régulièrement tirer dessus lorsqu’ils intervenaient pour éteindre les incendies.

Si le dimanche 15 des scènes d’émeutes eurent encore lieu ainsi que de nouveaux incendies volontaires, ceux-ci se faisaient plus rare. Le mardi 17 août le couvre feu fut levé. Les émeutes étaient terminées.

Elles firent 34 morts, dont 32 chez les émeutiers, et plus de 1000 blessés. 3 438 adultes furent arrêtés ainsi que 514 mineurs. Les dégâts se chiffrèrent à 40 millions de dollars. Plus de 1000 bâtiments furent détruits ou endommagés. On remarqua que les dommages causés aux bâtiments publics, aux écoles, aux églises, aux bibliothèques furent minimes.

Les émeutes de Watts n’étaient pas à proprement parler des émeutes raciales. Elles n’étaient pas spécifiquement l’expression d’un problème noir. En 1964 plusieurs émeutes avaient également éclatées dans d’autres villes des Etats-Unis. Los Angeles semblait jusque là épargnée. L’accumulation des causes sociales, politiques, économiques, raciales semblent plus être le déclencheur de ces évènements spontanés.

Guy Debord dans un article paru en 1966 l’expliqua à sa manière :

« La révolte de Los Angeles est une révolte contre la marchandise, contre le monde de la marchandise et du travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux mesures de la marchandise. Les Noirs de Los Angeles, comme les bandes de jeunes délinquants de tous les pays avancés, mais plus radicalement parce qu’à l’échelle d’une classe globalement sans avenir, d’une partie du prolétariat qui ne peut croire à des chances notables de promotion et d’intégration, prennent au mot la propagande du capitalisme moderne, sa publicité de l’abondance. Ils veulent tout de suite tous les objets montrés et abstraitement disponibles, parce qu’ils veulent en faire usage. »
(Guy Debord in Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande)

Romain Gary, que l’on pourra difficilement qualifier de gauchiste révolutionnaire, aura dans Chien Blanc quelques années plus tard, à propos des émeutes qui avaient suivies à New-York la mort de Martin Luther King en 1968, des propos quasi similaires :

« J’appelle « société de provocation » toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose, [...] les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées? « 

Hey, you know something people?
I’m not black
But there’s a whole lots a times
I wish I could say I’m not white

Août 1965. Devant son écran, un jeune musicien du nom de Frank Zappa regardait avec effarement les images des émeutes diffusées à la télévision. Dans la foulée il écrivit Trouble every day. Livrant ses réflexions sans complaisance tant pour les autorités, la télévision et les émeutiers, sur des guitares d’un plus pur style garage. On retrouve ce classique du moustachu sur le premier album (et premier chef d’oeuvre) des Mothers of Invention sorti en 1966. Dans les notes de pochette, Zappa explique qu’il avait essayé de placer la chanson, mais tout le monde avait peur qu’elle ne puisse pas passer à la radio…

Freak Out aurait pu être le premier double album du rock s’il n’était sorti 6 semaines après le Blonde on Blonde de Dylan en raison de retard dans la réalisation. Il restera un monstre musical protéiforme privilégiant encore les vignettes musicales et sociales aux collages sonores dadaïstes des albums suivant qu’annonce le fabuleux et orgasmique The Return of the Son of Monster Magnet de la 4ème face (Suzy? Suzy Creamcheese?). On notera pour la petite histoire que la chanson ouvrant la 2ème face donnera son nom, 29 ans plus tard, au 3ème album de Pavement.

Au début des années 70 Zappa taillera au sécateur dans les paroles de la chanson, supprimant les derniers couplets les plus explicites et la renommera More trouble every day.

27 ans après l’embrasement de Watts, en 1992, après qu’un tribunal eut acquitté les policiers ayant tabassé Rodney King sous l’oeil d’un vidéaste amateur, des émeutes éclatèrent de nouveau à Los Angeles. Elles durèrent 6 jours.

(Source : Violence in the City: An End or a Beginning?)

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Catégorie : Sexties

10 Responses to “ 711 There’s a riot going on (Frank Zappa) ”

  1. Martin on 11 août 2010 at 22 h 50 min

    hello,
    et dans ce passage, Gary je crois dit que les jeunes qui cassent et volent, obéissent. Chien Blanc est un livre fabuleux. (Comme la Nuit sera Calme).
    super papier -et puis nous avons nos Watts.

    • KMS on 12 août 2010 at 9 h 20 min

      Gary est un sacré auteur de toute manière et le personnage avait une stature incroyable.
      Tout le monde pourra retrouver dans le déclenchement des émeutes de Watts des faits qui sont devenus presque courants chez nous effectivement, à une échelle moindre, mais quand même.

  2. alexmarx_ on 12 août 2010 at 10 h 46 min

    Encore un très bel article …

    Comment tu fais pour raconter les choses de manière aussi fluide et réaliste, c’est du 25 images/seconde (24 pour le coup)converti en mots, et ça fonctionne :-) on s’y croirait ! Et puis c’est merveilleusement bien illustré et documenté. Bon j’arrête ;)

    Quelle claque, 45 ans plus tard jour pour jour (hier): le 11 était aussi un mercredi il y a 45 ans. Je m’en souviens très bien, il y avait très exactement 8 jours que ma maman m’avait mis au monde (thx Mum !) et j’étais très très loin de me douter quà ce moment là, de l’autre côté de l’Atlantique … Par contre mes parents ont dû en entendre parler à l’époque.

    Lee Minikus était sûrement loin de se douter des évenements qu’il allait « provoquer ».

    Là je suis en train d’imaginer Frank Zappa devant son poste de télévision, écrivant « Trouble Every Day » et lâchant les premières notes de musique dans son « Garage ».

    Freak Out est un album sublime qui m’accompagne depuis tellement longtemps … je vais le réécouter encore.

    Merci !

    “The issue of civil rights was too much for the establishment to handle. One of the chapters of history that’s least studied by historians is the 300 to 500 riots in the U.S. between 1965 and 1970.”
    Tom Hayden

    Any way the wind blows … (tiens, tu l’a vu le film de Tom Barman ?)

    • KMS on 12 août 2010 at 11 h 23 min

      Oh je n’ai fait qu’adapter légèrement le déroulement des faits qui est raconté dans l’article que j’ai placé en source à la fin. Tout vient de là je n’ai aucun mérite.

      J’avais 4 ans à l’époque donc forcément je n’ai pas de souvenirs et puis il n’avait pas dû y avoir beaucoup d’images sur la seule chaine de la télé française de l’époque…

      Freak out et un album complètement dingue et j’aurais bien aimé vouloir assister à un concert des Motehrs of Invention de cette époque, c’était a priori assez délirant.

      (pas vu le film de Barman sinon)

  3. Zappa In France on 12 août 2010 at 15 h 25 min

    Merci pour cet article très documenté !

    MUSIC IS THE BEST

    :-[-

    • KMS on 12 août 2010 at 16 h 24 min

      Et merci pour le lien.

  4. Dahu Clipperton on 12 août 2010 at 22 h 23 min

    Put*in de chanson, une des toutes premières que j’ai entendue de Zappa
    (et après j’avais emprunté « Freak Out ! » à la bibliothèque et là c’était foutu^^)
    (parce que sans parler de ce dernier morceau qui retourne le cerveau comme pas deux, c’est aussi bourré de chansons à siffloter sous la douche)
    (mine de rien)
    (mais je vais pas m’étendre, ce disque est juste l’introduction idéale à Zappa)

    Mais alors, c’est quoi cette histoire de « sécateur » sur les derniers couplets ? Qu’est-ce qu’il lui avait pris ?
    (je dis ça, mais il s’est sans doute trouvé trop explicite sur ce coup-là, trop à chaud, trop à coeur… pas assez distancié à son propre goût, ça lui ressemblerait bien, non ?)

    • KMS on 13 août 2010 at 9 h 57 min

      Si tu écoutes la chanson sur Roxy & Elsewhere par exemple, elle s’appelle More trouble every day et les paroles sont considérablement simplifiées. Et l’explication est probablement celle que tu donnes.

  5. drgbs on 23 août 2010 at 16 h 25 min

    « The Return of the Son of Monster Magnet  » donnera aussi certainement au groupe de Dave Wyndorf son nom.

    Je ne peux m’étonner que les mots de Debord ou de Gary n’aient pas été suivis de bien pires débordements ensuite, surtout ces dernières années avec la multiplication des « objets montrés » et leurs diffusion effrenée grâce à la télé ou au net.

    Au final n’importe qui peut posséder certains de ces objets (mobile, IPod, voiture et cie) maintenant (ce qui n’était pas le cas en 1965) n’importe qui peut s’imaginer ainsi inclu grâce à ces objets qui au final réduisent peut être la capacité de révolte de chacun ?

    • KMS on 25 août 2010 at 9 h 17 min

      A priori le nom de Monster Magnet de viendrait pas de la chanson de Zappa (si l’on en croit wikipedia).