694 Les samedis musicaux (en retard) #24 (Michel Houellebecq)

6 juin 2010 Par KMS
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Michel Houellebecq : Paris-Dourdan (Album : Présence Humaine 2000)

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« Le mois d’août se prolonge et tu diras bonjour dans ton bain à l’éponge, tu as bien fait de prendre tes vacances en septembre. »

Eté 1999. Michel Houellebecq joue sur la plage de Hyères. Planté sous une paillote ou sous des parasols, en plein après-midi, en plein cagnard, reprenant ses poèmes parus précédemment dans deux recueils, il balance ses textes sur l’humanité suintante, sur la mollesse des chairs alanguies, sur la misère quotidienne de l’esclave moderne, sur la solitude, sur la banalité terrifiante de l’ennui et du désœuvrement. On imagine l’incongruité de la situation de ce constat désabusé devant les estivants tartinés d’huile solaire au milieu des enfants courant sur plage, sur fond de musique pop yéyé rétro parfaitement interprétée.

L’indispensable Extension du domaine de la lutte était sorti cinq auparavant. Je lisais cet été là, Les particules élémentaires, et le livre me drapait dans une sorte de voile dépressif avec l’impression, par instant assez persistante, de la nécessité de changer ma vie avant qu’il ne soit trop tard.

« Nous marchons dans la ville, nous croisons des regards, et ceci définit notre présence humaine. »

2000. Michel Houellebecq sort Présence Humaine chez Tricatel, le label de Bertrand Burgalat. On y retrouvera les textes et les musiques qu’il déversait aux touristes ébahis l’été précédent. On le dira sans hésiter, on est là au niveau de L’homme à la tête de chou de Gainsbourg. Tant par la musique, cette pop anglaise très sixties mais pas seulement (le très Kraftwerkien Célibataires), que par la qualité des textes. L’album est à placer au panthéon des quelques rares albums rock français de ce niveau.

On retrouve sur l’album Romain Humeau (Eiffel) et Peter Van Poehl, ainsi que Richard Pinhas sur le titre Présence Humaine. Le reste des musiciens formera ensuite l’ossature d’A.S Dragon, groupe phare de chez Tricatel de la première moitié des années 2000.

L’accompagnement musical avec ses airs faussement easy-listening sur certains titres (on ne peut décemment qualifier ainsi Célibataires ou Paris Dourdan), n’est pas là pour coller au texte et c’est bien là une des réussites de l’album. La musique trace des voies parallèles aux mots de Houellebecq, ou s’en éloigne parfois radicalement, sans jamais tomber dans la facilité de se teinter du voile parfois glauque comme un dimanche solitaire de ses textes désabusés.

« Comme des blocs en plein espace, les salariés bougent rapidement, comme des blocs indépendants, ils trouent l’air sans laisser de traces. »

Houellebecq ne chante pas, il dit ses textes aux accents d’un Est-ce ainsi que les hommes vivent du 21ème siècle sur un mode talk-over très Gainsbourien, on y revient. L’album, autant décrié qu’encensé, est un ovni dans la production musicale française comme peut l’être également sur un autre plan, Obsolète de Dashiell Hedayat.

2010. Ce disque a dix ans. Je pose vainement ces quelques phrases laborieuses, poussives, sans réussir à toucher du doigt tout ce qui fait l’importance de ce disque et sa qualité. Je n’ai pas lu les romans de Houellebecq qui ont suivis. Ses provocations faciles, ses prises de position douteuses auront fini par lasser.
Ce disque a dix ans. A l’intérieur de la pochette, l’adresse du site des amis de Michel Houellebecq fait sourire et nous renvoie à temps immémoriaux du net : www.multimania.com/houellebecq.

Nota : Je n’aurais pas l’outrecuidance de vouloir raconter la genèse de ce disque, sa réalisation, les difficultés rencontrées par Burgalat avec Houellebecq.

« J’en peux plus. J’avais tout mis dans ce putain de disque, j’étais endetté, on avait beaucoup travaillé. J’essaye de le raisonner pour qu’il aille à la séance photo, Michel lâche un « faut m’obéir »; c’est un peu le mot-gâchette d’Edouard Stern, je lui colle immédiatement une tarte mais je m’arrête tout de suite, j’ai l’impression de frapper dans un sac de linge sale. « 

Tout est parfaitement raconté dans ce superbe article de Gonzai qu’il est très fortement conseillé de lire : 1ère partie, 2ème partie, 3ème partie

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Catégorie : Samedis Musicaux

23 Responses to “ 694 Les samedis musicaux (en retard) #24 (Michel Houellebecq) ”

  1. catnatt/belam on 6 juin 2010 at 17 h 11 min

    là tu m’intrigues.
    J’ai un probleme avec Houellebecq. En particulier et en général.
    Mais tu attises ma curiosité.
    Je vais l’écouter.

  2. Mathieu on 6 juin 2010 at 17 h 41 min

    C’est un putain de grand disque, on ne le dit jamais assez !
    L’un des plus grands disques français de cette décennie …

  3. KMS on 6 juin 2010 at 18 h 20 min

    Je suis bien d’accord, mais je n’ai absolument pas réussi à expliquer pourquoi. Il faudra trouver par soi même.

    Sinon je comprends que l’on puisse avoir un problème avec Houellebecq, mais l’extension du domaine de la lutte ça mérite la lecture, l’album lui est remarquable, il faut l’écouter.
    Il est sur spotify d’ailleurs :
    http://open.spotify.com/album/5DUGZdgs5kJ8BQKddpd7kw

  4. Mathieu on 6 juin 2010 at 21 h 26 min

    J’adore les poèmes et Extension du Domaine de la lutte de Houellebecq, et ce disque par la même occasion. Par contre, c’est vrai qu’à partir de Plateforme, le personnage a commencé à me gaver …

    • KMS on 6 juin 2010 at 21 h 38 min

      Ouais pareil, ça lui est monté au ciboulot certainement.

  5. disso on 6 juin 2010 at 21 h 29 min

    Le mystère du talent chez un type qui a tout du « salaud » mais qui écrit vraiment bien. Tout le reste n’est que superflu.

    • KMS on 6 juin 2010 at 21 h 38 min

      Salaud je ne pense pas, peut être que c’est ce qu’il voudrait être, un salaud à la Céline mais il n’a pas l’envergure. Non c’est probablement juste un type très antipathique voire un sale con. La lecture de l’article chez Gonzai est assez significatif en ce sens. Ce qui ne retire rien à son talent d’écriture sur ce disque.

  6. Benjamin F on 6 juin 2010 at 22 h 54 min

    Définitivement l’un des plus grands chefs d’oeuvres de la chanson française, la rencontre entre un écrivain qui a toujours rêvé d’être rock star sans en avoir le charisme et AS Dragon qui pendant un temps allait être le plus grand groupe de rock français sans pour autant renier sa langue.

    Pour ce qui est des livres, Les Particules Élémentaires sont encore un niveau au-dessus, Plateforme a également un charme désabusé, et La Possibilité d’une Ile malgré un départ poussif reste un grand roman de SF.

    Je ne suis absolument pas d’accord avec des phrases comme « Ses provocations faciles, ses prises de position douteuses auront fini par lasser ». S’il y a des écrivains chez qui il faut distinguer l’homme de l’auteur, Houellebecq est bien de cela. D’autant plus qui si c’est probablement un sale con, c’est un sale con qui se sera bien joué des médias. On se souvient notamment de cette période où il répondait un truc à un journaliste et son exact opposé à un autre. Même en compilant ses différentes interviews, écrits et interventions, il est quasiment impossible de définir avec exactitude quel type de genre d’homme il est. Enfin dans tous les cas, je trouve cela dommage de ne pas lire ses bouquins suivants sous prétexte des conneries (qui sont certes parfois très grosses^^) qu’il a pu dire à la télé.

    Ma copine était également allergique à Houellebecq. Je lui ai fait écouter Présence Humaine et ça a suffit pour lui faire complètement changer d’avis sur le personnage et donner l’envie de lire les bouquins. Une oeuvre qui est capable de faire changer instantanément l’opinion d’une personne, ce n’est pas n’importe quoi.

    • KMS on 7 juin 2010 at 9 h 38 min

      Ce n’est pas à cause de ce qu’il a raconté que je n’ai pas lu ses livres (je ne lirais pas Céline sinon), juste que sa provocation à deux balles m’a gonflé et ne m’a pas donné envie de lire la suite. Je les lirai un jour, dont celui sur Lovecraft. C’est l’attitude qui m’a lassé. Je ne suis pas persuadé non plus que les suivants soient à la hauteur.

  7. Benjamin F on 6 juin 2010 at 23 h 39 min

    Je viens de remater la vidéo de Présence Humaine chez Drucker. Je trouve ça trop marrant d’y retrouver Peter von Poehl à la guitare. J’oublie tout le temps qu’il avait été dans AS Dragon… :)

    • KMS on 7 juin 2010 at 9 h 40 min

      Je ne sais pas si tu as lu l’article chez Gonzai, mais le passage chez Drucker y est raconté. Si les faits sont exacts, je comprends que les caprices de diva de Houellebecq aient fini par gonfler Burgalat.

      • Benjamin F on 7 juin 2010 at 10 h 45 min

        Oui oui, j’ai tout lu (c’est comme ça que je suis retombé sur la vidéo). C’est assez choquant que Houellebecq ne soit pas plus reconnaissant. Surtout que Bertrand Burgalat est le genre d’artiste avec vraiment les pieds sur terre, pas le genre de mec adepte des caprices. Du coup je me suis réécouté le April March. J’adore quand il dit ça : « Parfois, pour soi, on se limite, on se restreint, on se censure. Sur un disque comme Triggers d’April March, j’étais ravi de ne pas avoir à me poser des tonnes de mauvaises questions, du coup il est peut être un des plus personnels que j’ai fait. »

  8. EroDojo on 7 juin 2010 at 12 h 18 min

    Disque génial… poétique et très road-movie dans l’ambiance.
    Il présente l’avantage d’être vraiment ouvert, nouveau et somme toute assez disparate de l’oeuvre écrite de Michel Houellebecq. Il ne faut donc pas assimiler ces deux voies d’écriture. Bravo de parler de cet album, fortement recommandé à tous.

    • KMS on 7 juin 2010 at 20 h 41 min

      Oui c’est bien vu pour le road movie, même si dans mon esprit les images qui défilent sont celles des rues de Paris la nuit. Mais l’idée est là.

  9. Jeff on 7 juin 2010 at 14 h 13 min

    Un des plus beaux disques de grandes vacances que je connaisse.
    Je le mets d’ailleurs tous les étés dans la pochette à CD qui me sert à faire la route (parmi une bonne vingtaine d’autres classiques).
    l’interminable A7 en fusion passe beaucoup mieux avec que sans, ça c’est indéniable, et surtout ça passe toujours aussi bien au fil des ans.
    Le sommet de l’album restant justement ce morceau, « plein été », avec ces trois montées en puissance quasi-orgasmiques.
    Et puis surtout penser à faire rimer short avec aorte ou poser une ambiance avec ces quelques mots:
    Un algérien balai le plancher du Dallas
    Une nouvelle journée monte sur Palavas
    Pour moi, ce disque est vraiment la pièce fondatrice d’un Easy-Listening dépressif à la française dont la devise pourrait à nouveau être tirée de « Plein été »:
    Retrouver l’espérance en achetant des meubles

    • KMS on 7 juin 2010 at 20 h 42 min

      Ça va avec la remarque au-dessus sur le road movie.

  10. Boebis on 7 juin 2010 at 18 h 48 min

    Tiens j’en avais jamais entendu parler de ce disque… j’avais bcp aimé extension du domaine, moins les autres. La chanson en écoute donne envie d’en écouter plus.

    • KMS on 7 juin 2010 at 20 h 43 min

      Je crois qu’il a été un peu enterré après sa sortie, mais il suffit de lire les commentaires au-dessus pour voir qu’il a marqué pas mal de personnes. Les Inrocks l’avait plutôt pas mal défendu à sa sortie, Rock & Folk aussi d’ailleurs.

  11. PdB on 7 juin 2010 at 23 h 23 min

    ce que j’aime c’est la guitare.
    Le type qui parle je le trouve nul; ce qu’il fait aussi, je déteste ce phrasé de merde (ça existe, un train direct pour Dourdan seulement ? je sais bien qu’on s’en fout, mais comme il le dit, c’est comme si il avait seulement jamais posé son arrière train malpropre dans un Rer). Pour qui il se prend ? C’est juste un pauvre mec; j’ai jamais rien lu de lui, c’est pas juste de dire ça, et ça me fait le même effet que son demi-frère beigbedder je crois qu’il s’appelle : de la promo, du marketing, et de la merde en boîte. Cerrains arrivent à la vendre (apparemment, ils vendent bien, merci) : il mourra d’alcoolisme (« les salariés sans laisser de trace trouent l’air » : c’est ce qu’il aimerait, laisser une trace : bernique; voilà la référence du connard « le sauna naturiste »…. bel effort de poésie)
    Un sale type, ce sera tout.
    Dlamerde (je m’énerve un peu) (à peine).

    • KMS on 8 juin 2010 at 9 h 16 min

      Je me doutais que tu allais détester. Si je ne défendrais pas le bonhomme, ses textes jusqu’à ce disque valent le coup, surtout le domaine de la lutte mais je sais que tu le liras pas.

      • PdB on 8 juin 2010 at 10 h 38 min

        En même temps, je suis qui pour me permettre ce type de jugement sur mes contemporains ? Juste moi… Je t’aime bien kms.

        J’ai envie de faire une rubrique chez François Bon qui s’appellerait « je hais mes contemporains » mais est-ce que ce ne serait pas exactement la même chose que ce que fait l’auteur, là ? Il y avait eu un truc avec sa mère aussi, je me souviens dans la série bruits de chiottes… On le plaint ? Allez, je retourne écouter Patachou et « La bague à Jules »…:°))

  12. Tita67 on 12 juin 2010 at 1 h 32 min

    Salut Big Kill, je suis très heureuse d’écouter ta musique ce soir.J’admire Houellebecq et ton blog est de mieux en mieux fichu. Merci.

    • KMS on 12 juin 2010 at 16 h 21 min

      Hey hey Tita content de te « voir » là (j’espère que ça va). Il faudrait qu’on retourne au jardin des plantes pour se recroiser un dimanche :-)