693 Our house (Bill Evans)

2 juin 2010 Par KMS
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Bill Evans : Some Other Time (Album : The complete Village Vanguard recordings 1961)

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Les branches du cerisier mangent la moitié du ciel. Il n’était pas plus haut que moi quand mon grand-père l’a planté. Je devais avoir huit ans. Je n’étais déjà pas très grand.

Les précédents locataires ont laissé le jardin en friche. Je me demande si, plus que l’état pitoyable dans lequel ils ont laissé la maison, ce n’est pas la dégradation du jardin qui me serre plus l’estomac. Comme s’ils avaient piétinés mon passé, comme s’ils l’avaient sali. Comme s’ils avaient gommé mon image de films où je courrais sur le chemin en dalles de pierre qui lui, a résisté assez bien au temps.

Cela donnait l’impression d’être passé de l’autre coté du miroir, d’avoir changé de monde comme ça, simplement, en franchissant le portail qui a gardé sa couleur vert bouteille.

La maison, celle du grand-père. En reprendre possession. Quelque chose comme de revenir d’exil après des années et plus que ça. Sans savoir si l’on va réussir à se réadapter. Ensuite, changer les murs, changer les portes, changer les couleurs, pour que cela devienne Notre et non La maison.

Trop de choses trop rapidement pour avoir un regard serein sur tout ça. Laisser décanter la lie trop remuée d’un seul coup, comme lorsque l’on retourne de façon sèche une ancienne bouteille d’un vin de Bordeaux.

En rentrant, sans réfléchir, dans l’humidité plus que poisseuse d’hier soir, j’ai mis l’intégrale du Dimanche au Village Vanguard de Bill Evans. Enregistré le 25 juin 1961. J’avais 6 mois. Le trio de Bill Evans a joué cinq sets ce jour là. Deux l’après-midi et trois en soirée. Dix jours plus tard, le merveilleux contrebassiste Scott LaFaro se tuait dans un accident de voiture.

Les balais de Paul Motian semblent balayer la poussière sur sa caisse claire. Tout est en retenue, en silences, en souffle doux. Et les notes, comme des larmes silencieuses, de joie et de mélancolie mêlées.

Le piano et la contrebasse ont un peu lavé et allégé tout ce poids. Cela faisait quelques années que je n’avais pas écouté ce disque. Les souvenirs en chassent d’autres et ainsi de suite pendant que le présent fabrique la mémoire du futur. Dehors la pluie continuait de tomber. Il va encore falloir du temps.

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Catégorie : Ecoute s'il pleut, Jazz in my pants, Sexties

2 Responses to “ 693 Our house (Bill Evans) ”

  1. PdB on 3 juin 2010 at 0 h 10 min

    (ce qu’il y a de sûr, c’est que cette musique elle peut tourner toute la nuit si elle veut, elle sera toujours la bienvenue)

    je l’ai raconté dans l’atelier d’écriture de Pierre Ménard, mais n’importe, c’était comme ça : c’était en ville, le belvédère, tu rentrais dans un jardin, à droite, il y avait un bassin, au mur une tête de lion qui crachait de l’eau, des bougainvilliers, des lauriers, un peu partout, ça sentait bon, au fond, la petite remise où s’entassaient des livres de compte du magasin, on entrait par la cuisine parfois, c’était plus au fond, ou par l’escalier (dans la cuisine séchaient des poches d’oeufs de mulet préparés par ma grand mère) : c’était juste là, il y avait quelque marches, on entrait dans le hall, un grand escalier, en marbre, la rampe sur laquelle on glissait strictement interdit, des portes qui donnaient sur je ne sais quoi, mais l’une d’elle, le bureau de mon grand père, c’était un type qui prisait le tabac, il avait une tabatière, elle est là, sur l’étagère, je pense à lui parce que je l’aime toujours, il me donnait la mousse de sa bière quand il m’emmenait avec lui au café (c’était fréquent), quand j’ouvrais la porte du bureau, je le trouvais devant sa fenêtre à lire, il avait au visage son sourire en me voyant, il me faisait signe de venir avec sa main, puis la mettait sur ma tête, il lisait un livre en hébreu, il regardait la rue et lisait tranquillement, je m’en allais, sûr de son amour sûr… on l’appelait Pape.

    • KMS on 3 juin 2010 at 9 h 03 min

      Ouais Bill Evans c’est super beau (en plus il est bien peigné tu remarqueras). Ce concert au Village Vanguard est une vraie merveille.