688 Je me souviens #26 (Joy Division)

19 mai 2010 Par KMS
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Joy Division : 24 hours Album : Les bains douches 18/12/79 2001)

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Je me souviens qu’il y a juste trente ans hier, le 18 mai, Ian Curtis s’est pendu dans sa cuisine après avoir vu Stroszek de Werner Herzog et écouté The Idiot d’Iggy Pop qui est pourtant un bon disque.

Je me souviens aussi qu’il y a trente ans j’avais à peine lu le nom de Joy Division dans les chroniques de fin de rubrique dans Rock & Folk, la moitié d’une colonne pour Unknown Pleasures, ça n’allait pas plus loin. Je ne sais même plus si j’avais déjà arrêté d’acheter Rock & Folk quand il est mort. Je crois bien que oui.

Bien plus tard, j’ai focalisé longtemps sur un détail morbide, savoir quelle face de The Idiot il avait écouté en dernier. Il a fallu attendre Control, le film d’Anton Corbijn pour avoir une réponse. Est-ce un hasard ou est-ce la vérité, difficile de savoir, peut être que Deborah Curtis indique ce détail macabre dans son livre que je n’ai pas très envie de lire mais que je lirai un jour quand même.

Il me parait néanmoins peu probable que ce soit uniquement par hasard que l’on reconnaisse très clairement la première face lors d’un plan très rapproché sur le vinyle en train de tourner. Bien entendu il faut posséder le disque pour le vérifier, mais aurait-il laissé ce détail important au hasard?

A la sortie de Control il y a trois ans j’avais (mal) écrit ce texte, c’était l’occasion de le ressortir.


He’s lost control, he’s lost control again…

Ainsi donc il n’a pas écouté la deuxième face. Je me suis toujours posé la question. Savoir s’il s’était pendu pendant ou après la première ou la deuxième face de The Idiot.
Dans Control, il est clair que c’est la première face qu’il écoute. On le voit nettement poser le disque sur la platine. Le dessin du sillon découpant les différentes plages du disque ne laisse aucun doute. Sur la deuxième face il n’y a que trois chansons. Ici c’est la première. Et il ne le retourne pas. Il laisse le bras de la platine posé sur le disque. La dernière chanson écoutée par Ian Curtis a donc été China girl. J’ai trouvé ça terriblement triste. Mass production, qui clôt la seconde face, aurait eu une autre dimension. Mais c’est un détail…

Control.

Je me souviens, Londres, octobre ou novembre 1986, un hôtel vers King Cross, un hôtel de week-end Londonien finalement moins pire que d’autres. Une chambre sans fenêtre avec trois lits pour les trois garçons, dessus de lit marron/vert, papier peint dans les mêmes tons représentant des scènes de chasse au renard, un mobilier de bois sombre, une odeur de rance mêlée à celle du tabac froid.
Et puis le samedi en fin d’après-midi, avant de repartir se mêler à l’atmosphère des pubs, on rentre et on s’assoit quelques instants pour se reposer. Il y en a un qui déballe ses achats et il y a une K7 blanche avec une image funéraire dessus. Joy Division a répondu François à ma question, Closer, on m’a dit que c’était bien.

Il a mis sa K7 dans son walkman et a commencé à écouter. Nous, avec l’autre garçon, on discutait de je ne sais plus quoi mais il y devait y avoir un rapport avec les filles qui étaient à trois dans la chambre des filles au fond du couloir. Au bout d’un moment, après avoir retourné sa K7 il nous a dit quand même c’est vachement bien alors j’ai dit vas-y fait écouter et dans les écouteurs j’ai entendu ce que je ne savais pas encore être la fin de Heart and soul.
Juste ensuite, c’est là que le choc s’est produit, en entendant la grosse basse de Peter Hook jouant le riff de 24 hours. Bon sang c’était quoi ça. Il faut comprendre, j’étais dans le coma à cette époque, je n’écoutais que des disques vides. Là ce riff de basse, je ne sais pas comment dire, ça m’a fait comme un électrochoc, avant même d’entendre la voix de Ian Curtis, une voix d’outre-tombe et je ne connaissais pas son histoire, j’ai dû en avoir la chair de poule. Je suis revenu en arrière pour écouter une nouvelle fois ce morceau et ses changements de rythmes nerveux.

Control donc…

Avec l’esthétique superbe du noir et blanc granuleux d’Anton Corbijn, le mimétisme étonnant de Sam Riley, mais aussi des déceptions liées principalement au fait que le film est tiré du livre écrit par Deborah Curtis qui donne SA vision des choses. Est-ce pour cela que les aspects créatifs, musicaux, sont tant laissés de coté, parce que Deborah n’était pas là dans ces instants?

Il est dommage de ne pas avoir parlé de la Factory, de ce lieu (et du label) d’une importance primordiale dans la musique de Joy Division et Mancunienne en général. Le regretté Tony Wilson est montré comme une sorte d’excentrique un peu futile. PAS UN MOT sur Martin Hannett, que l’on aperçoit juste 30s derrière sa console, alors que l’on connaît son importance sur le son de Joy Division et sur leur musique.
Pas un mot là dessus. Sur le son. Pas un mot sur Closer non plus. Comme s’il n’avait pas existé. Pas un mot sur l’album enregistré sous le nom de Warsaw jamais sorti à l’époque. Le reste du groupe est présenté, à part peut être Bernard Sumner, comme une bande de crétins, ce qui dans le cas de Peter Hook n’est pas non plus vraiment exagéré. Pas un mot non plus sur Peter Saville et l’importance de son graphisme.

Il y a par contre le plaisir de voir John Cooper Clarke en personne dans une scène, où il introduit le groupe lors d’un de ses premiers concerts. Il y a aussi cette plaisanterie de Rob Gretton à l’attention de Ian Curtis, après que celui-ci ait fait une crise d’épilepsie sur scène, « ça aurait pu être pire, tu aurais pu être le chanteur de The Fall ».

On insiste dans le film, sur la pression pesant sur les épaules de Ian Curtis, il ne faut pas oublier qu’à l’époque, Joy Division était un groupe quasi inconnu en dehors d’une scène et d’un public spécialisé ayant quelque intérêt dans le post punk naissant. On est loin de la pression qui pesait sur un Kurt Cobhain après ses millions de Nevermind vendus. Mais c’était peut être déjà trop pour Curtis.

A la vue du film, on pourrait penser, comme le présente sûrement Debbie Curtis dans son livre que je n’ai pas lu, que le suicide de Ian est lié à cette pression et à un déchirement entre elle, Debbie, et cette fille, Annick, dont Curtis était visiblement très épris (on peut le comprendre)(du moins au vu de l’actrice qui tient son rôle…). L’explication de son geste, présentée comme cela dans le film, me paraît un peu trop simpliste, même si la peur de l’évolution de ses crises d’épilepsie est également un élément important.

La pression, Curtis l’avait peut être, l’angoisse de ces concerts où il se vidait de toute son énergie beaucoup plus certainement. Néanmoins il paraît évident que Ian Curtis avait encore des choses à dire, des musiques à chanter…

Malgré tout, ces réserves n’arrivent pas à gâcher le plaisir pris à voir ce film très esthétique dont les 2h filent comme un rien, avec des angles de vue parfois d’une beauté sublime, le passé de photographe de Corbijn ressortant pleinement lorsqu’il filme les extérieurs de cette banlieue grise de Manchester.

Control.

Il a bien dû se passer un an au moins avant que je n’achète Closer, ainsi qu’Unknown Pleasure. Non que je l’ai oublié, mais le vide était sûrement encore trop prégnant en moi. J’étais en état de mort musicale, il faut bien comprendre. Les deux années qui avaient suivies, je m’étais plongé dans le jazz comme dans un sas de décompression. Petit à petit, par petites touches, je revenais à ma vérité. Je n’écoutais presque plus de rock.

Peut être pour cela que je me souviens aussi bien de l’électrochoc de ce samedi en fin d’après-midi à Londres, de la grosse basse de Peter Hook jouant le riff caractéristique de 24 hours et de la voix de Ian Curtis glissant sur ma peau.

Now that I’ve realised how it’s all gone wrong,
Gotta find some therapy, this treatment takes too long.
Deep in the heart of where sympathy held sway,
Gotta find my destiny, before it gets too late.

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Catégorie : 7 Tease, Je me souviens

20 Responses to “ 688 Je me souviens #26 (Joy Division) ”

  1. klimperei on 19 mai 2010 at 21 h 35 min

    je vous lis toujours avec grand plaisir…
    merci

    • KMS on 19 mai 2010 at 22 h 22 min

      Le plaisir est pour moi monsieur Klimperei.
      (allez écouter ce que fait Klimperei)

  2. drgbs on 20 mai 2010 at 8 h 38 min

    Pour ceux qui sont prêts à tailler la route pour aller à Clermont Ferrand ce week end Peter Hook va y jouer « Unknown pleasures » avec d’autres musiciens qui ne sont pas ceux de New Order

    http://www.europavox.com/fr/artistes/index.php?artiste=80&europavox=cb56e39ba19bcaec02c21dcb59196b41

    • KMS on 20 mai 2010 at 8 h 55 min

      C’est aussi pour ceux qui n’ont pas peur du ridicule je crois… Peter Hook devrait prendre une retraite bien méritée. Je ne sais si tu as jeté une oreille sur son projet à 3 bassistes, Freebass (avec Rourke et Mani)?
      Sur Facebook Etienne se demandait si c’était Murat qui allait tenir la buvette à Clermont Ferrand…

  3. etienne on 20 mai 2010 at 15 h 06 min

    « Le reste du groupe est présenté, à part peut être Bernard Sumner, comme une bande de crétins, ce qui dans le cas de Peter Hook n’est pas non plus vraiment exagéré. »

    mais qu’est-ce qu’il t’as fait le barbu à la fin nom de Dio ?!

    • KMS on 20 mai 2010 at 19 h 11 min

      Mais rien… ce n’est juste pas le roi de la finesse le Hooky…

  4. eth31 on 21 mai 2010 at 11 h 02 min

    Moi aussi j’ai découvert joy division sur une cassette c60 regroupant les 2 albums, enfin pas tout, sans les titres, rien, juste la musique. C’était en 81 et je me suis plongé entièrement dedans. Ca faisait un bien fou tout autant que cela m’isolait des autres parce qu’écouter ça à 16 ans ça aide pas pour se faire des amis dans une ville de province même mitterandienne. Un bien fou car bizarrement je ne perçois pas aujourd’hui ni ne percevais à l’époque (ne connaissant strictement rien de l’histoire du groupe) cette musique comme triste ou lugubre. J’y sentais une force colossale, une intériorisation bien sûr, quelque chose qui nous retourne en nous mais nous rend profondèment humain. Après on apprend … l’histoire, Ian, new order que j’avais du mal à accepter au début. Un pan de ma vie quoi! Et j’y reviens régulièrement

  5. eth31 on 21 mai 2010 at 11 h 13 min

    Revenu récemment d’ailleurs car je viens de finir le Manchester Music City 1976-1996 de John Robb. Entre ça, Control et 24 hour party people, mon adolescence ne fait que reprendre des couleurs. Moi aussi je cherchais désespérèment des infos dans les canards rock de ce temps là, rock&folk et best n’en avaient strictement rien à foutre, je me rappelle avoir vu la première photo concernant le groupe dans un fanzine (Gig si ça rappelle quelque chose à quelqu’un), c’était Bernard Sumner chantant dans new order naissant.

    • KMS on 21 mai 2010 at 18 h 39 min

      Ah oui j’ai vu ce bouquin, ce sont des témoignages non? Il est bien ou non? Ce qui m’embête c’est qu’il n’y a pas Mark E Smith dedans et parler de la scène mancunienne sans Mark E Smith ça m’embête.

      • eth31 on 21 mai 2010 at 19 h 26 min

        Effectivement, il n’y a pas de chapitre consacré au grincheux, mais son fantôme plane tout au long du livre, où l’on voit son incroyable influence sur tous les intervenants et surtout le respect qu’il inspire à tous. Ce sont des interviews récentes, il aurait été intéressant de voir ce que les gens pensaient de lui au début où, partie prenante de la scéne de manchester, il restait malgré tout à la marge. Et puis à peu près tous les musiciens de la ville ont joué avec lui. Et il est toujours là avec je ne sais pas combien d’albums au compteur … les voix de manchester c’est quand même quelque chose (Devoto, Shelley, Curtis, Smith, Morrisey, Ryder et Liam aussi qui est quand même un putain de chanteur). Enfin c’est un bouquin à lire, ne serait-ce que pour replonger …

      • -Twist- on 27 mai 2010 at 2 h 01 min

        En train de le lire en ce moment même et j’avoue apprendre pleins de choses. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point la scène mancunienne a fourni un nombre si impressionnant d’artistes importants.

        Le bouquin « n’est qu’une » suite de témoignages de témoins importants de l’époque et qui ont fait cette ville et cette scène. Et vu que les témoins sont bien choisis (ils sont des dizaines de Devoto à Johnny Marr, de Peter Hook à Peter Saville, de Morrissey à etc etc) et racontent vraiment comment ils ont vécu les choses et surtout comment ils ont changé les choses.

        Pas encore fini mais la première partie consacré à l’avant-punk et le changement avec l’arrivée des Pistols (et en ricochet des Buzzcoks) est fascinant.

        Et en plus, la préface (assez longue) de JD Beauvallet (témoin lui aussi de cette histoire au début des années 80) est réussie.

        Un joli investissement selon moi.

      • -Twist- on 27 mai 2010 at 2 h 02 min

        Ah, j’oubliais: joli texte. :)

      • KMS on 27 mai 2010 at 8 h 31 min

        Bon je vais l’acheter je crois.

  6. Francky 01 on 21 mai 2010 at 13 h 35 min

    Perso, j’ai découvert Joy Division sur le tard. J’avais 5 ans le jour de la mort de Ian Curtis.

    Mais quel groupe à l’aura quasi mystique ! Avec le Velvet Underground et les Beatles, Joy Division qui est le groupe qui aura le plus influencé des générations entières d’artistes.

    Concernant Joy Division et le cinéma, je recommande à tous le docu filmé par Grant Gee avec témoignages des survivants de cette époques, dont les membres du groupes. Un très beau film, magnifiquement mis en scène de plus !!!

    A + +

    • KMS on 21 mai 2010 at 18 h 37 min

      J’aime bien ce documentaire, c’est un bon complément à Control.

  7. boultan on 26 mai 2010 at 20 h 41 min

    pour une fois que j’y pensais pas cette année, c’est mon fils qui me l’a rappelé, cet anniversaire…
    sur le film, je suis d’accord avec les réserves liées au fait que c’est tiré du bouquin de sa femme (ce qui n’en fait pas le fan-movie parfait), en revanche je trouve que le geste final y est « justifié » de manière assez fine à la fois par l’épilepsie, la pression (et la déception vis-à-vis d’un public de gros cons), ses déboires personnels et surtout le désespoir lucide induit par sa propre incapacité à gérer tout ça (et à être loin de ce qu’il attend de lui-même, bref).
    l’acteur est formidable, je ne sais pas s’il fera autre chose de potable d’ailleurs.

    • KMS on 26 mai 2010 at 23 h 30 min

      Je n’ai pas voulu reprendre le texte (feignasse), c’était mes impressions à chaud, mais après avoir revu le film tranquiloubilou à la maison, je serais moins dur maintenant, Corbijn s’en sort bien. Mais forcément, vu que c’est la vision de Deborah, elle n’est pas la cause principale de la dépression de Curtis, alors que je suis persuadé que c’est le contraire. Mais bon…

      Sam Riley est très bon oui, il a fait Mark E Smith dans 24 hour party people avant, mais depuis je ne sais pas s’il a fait autre chose.

  8. wize on 20 décembre 2010 at 22 h 39 min

    Bonsoir,

    Merci pour la piqure de rappel.
    Je vais de ce pas tenter de trouver ce film.

    JAMAIS VU et pour cause Joy Division sur scène (né en 73 !) mais voila près de 25 ans que les vinyls de Unknown Pleasures et Closer ne s’éloignent pas ou peu de la platine. Comme certains de vos lecteurs j’ai passé de bons moments avec Manchester Music City 1976-1996″ de John Robb. et « 24 hour party people » comme pour ne jamais oublier.

    Merci à nouveau.
    Bonne continuation
    w

  9. Furikawari on 11 juin 2011 at 0 h 14 min

    Après 3 ans d’absence, j’avais envie de retrouver quelqu’un (de mes signets) encore là. Je lis cet article sur JD que j’écoute si souvent. Je vous suis reconnaissant d’avoir persisté, d’exister.