685 Bobology take 3 : Je me souviens #25 (Bob Dylan)

13 mai 2010 Par KMS
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Bob Dylan : Maggie’s farm Album : Hard Rain 1976)

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Je me souviens de Dylan un mercredi après-midi sur Antenne 2, chantant Maggie’s farm avec un foulard sur la tête et sa telecaster en bandoulière. L’air messianique en diable (sic) avec ses cheveux bouclés sortant de sous son turban, son collier de barbe et une colère qui semblait sortir du poste de télévision.

On devait être fin 76 ou début 77, Hard Rain venait de sortir. Cela faisait des mois que j’entendais Hurricane à la radio. Il m’est impossible de me souvenir si j’avais déjà acheté Highway 61 revisited à l’époque, pour Like a rolling stone et ce fameux Desolation row qui m’avait valu une humiliation publique en classe l’année précédente. Tout se mélange avec les années. J’avais failli acheter Blonde on blonde aussi, parce qu’un camarade de lycée m’avait dit avoir pris un acide un soir, et écouté Blonde on blonde en boucle dans sa chambre jusqu’à 5h du matin ce qui m’avait énormément impressionné. Tant l’acide que l’idée d’écouter Blonde on blonde en boucle. A l’époque il fallait faire des choix, Blonde on blonde a attendu.

Bob Dylan Fort Collins 23 mai 1976

C’était en tout cas, la première fois que j’entendais Maggie’s farm, même si au fil de mes lectures dans mes magazines favoris de l’époque (Best et Rock & Folk), j’avais entendu parler de la chanson comme d’une pierre de rosette rock dans la discographie de Dylan.

Highway 61 revisited est resté mon seul Dylan jusqu’à Slow train coming et les autres ne suivront que beaucoup, beaucoup plus tard. Tout le reste n’était que fantasme à l’époque, décryptés entre les lignes de ces articles plaçant Dylan sur un piédestal me semblant inatteignable. On en était là. Avant que la vague punk ne balaye tout ça. Dylan comme les autres idoles seventies, dans un tourbillon débridé et salvateur.

Ce mercredi après-midi, assis sur le canapé dans le salon de mes parents, le regard rivé sur l’écran où Dylan semblait, à mes yeux encore facilement impressionnables, un dieu descendu de l’olympe pour s’adresser à une foule toute dévouée à sa cause. C’est un peu la colère du ciel qui s’abattait sur le public, ce 23 mai 1976 où a été enregistrée cette chanson, à Fort Collins (Colorado), puisque la pluie tombait sacrément fort (et si tu cherchais pourquoi l’album s’appelle Hard Rain en dehors de la référence à A hard rain’s a-gonna-fall… ) à tel point que les musiciens risquaient de se prendre des paquets de flotte sur la tête sur scène à tout instant, risquant l’électrocution, la toiture de la scène menaçant de rompre.

Bob Dylan : Rolling thunder review 75

Ça peut expliquer en partie la tension du groupe sur scène et de Dylan qui donne aux chansons cette force un peu déroutante sur l’album. Mais pas seulement. Oh bien sûr à l’époque, ce mercredi après-midi, on n’en savait rien de toute cette histoire, on se satisfaisait de ce Dylan qui semblait quelque part vouloir damer le pion à un Bruce Springsteen menaçant depuis 75. I saw rock and roll future and its name is Bruce Springsteen avait écrit Jon Landau en 75 et dans la foulée tout le monde traitait Springsteen comme le nouveau Dylan. Quoique le Bob en dise, il en avait entendu parler, et c’est peut être pour cela que cette tournée de 1976 n’avait plus rien à voir avec le bordel hippie de la Rolling Thunder Review de l’année précédente. Le maquillage blanc et les tapis persans sur la scène avaient disparu. La tournée en avait gardé le nom mais ça n’allait pas plus loin. On sentait là un Dylan en danger.

Il y jouait aussi sa vie personnelle, Sara, sa femme qui n’allait pas tarder à demander le divorce, avait débarqué avec les enfants sans prévenir sur la tournée où Dylan, non content des litres d’alcool qu’il ingurgitait avec ses potes, s’envoyait aussi toutes les groupies passant à sa portée. Alors puisque Sara était là, il allait lui balancer le paquet en pleine tête. Il supprima presque toutes les chansons de Desire de la track list au profit des celles de Blood on the tracks, qu’il avait écrites lors de leur première séparation. Et dans une sorte d’urgence et de colère, il martela tous les mots chargés de la rancoeur et du fiel de la séparation dans un fracas électrique tous les soirs. Quelque part, Hard Rain est l’album « punk » de Dylan. Ça sera bien le seul…

La colère de Dylan, c’était peut être bien la dernière fois qu’on la voyait. Il n’allait pas tarder à la transformer, dans les mois qui suivront, en une foi chrétienne aussi dévastatrice que les quatre cavaliers de l’apocalypse, qu’il ne tardera pas à convoquer sur scène dans des prêches annonçant la fin du monde dans un pathos plus ridicule qu’autre chose.

Ce mercredi après-midi là on était bien loin de tout ça. Assis sur le canapé je n’en perdais pas une miette. C’était dans l’émission pour la jeunesse du mercredi, le titre en devait être 1 sur 5, parce qu’une personne sur cinq avait moins de vingt ans (à l’époque). J’ai gardé ça en mémoire. J’invente peut être tout, il n’y a pas moyen de trouver trace de cette émission. Il y avait une séquence musicale d’environ 10/15 mn dans l’émission qui durait une bonne partie de l’après-midi. Quelques news, présentation d’un ou deux disques sortis récemment, et une chanson. Soit un moment filmé ou même un direct dans les studios. J’y ai vu Kevin Coyne chanter deux chansons seul avec sa guitare sur les genoux et Patti Smith y jouer Gloria. C’était la seule raison qui me faisait regarder ce programme.

Cet après-midi là c’était Dylan. Un extrait du film réalisé et jamais sorti durant cette tournée. Il avait joué Maggie’s farm et ça m’avait mis sur le cul. Pour s’en souvenir 35 ans plus tard il faut que ça marque. Les plaques sensibles de ma mémoire ont gardé cette furie enturbannée avec sa guitare braillant No I aaaaaaaaaaaaaaaain’t gonna WORK on Maggie’s faaarm NO MORE à chaque reprise. On s’en doutait bien à l’entedre brailler comme ça qu’il n’irait plus bosser à la ferme de Maggie. C’était sa manière de dire en 65, qu’il ne ferait plus partie du mouvement folk protestataire. En dehors de deux occasions, Hurricane et George Jackson, les protest songs c’en était fini pour lui.

Je me souviens aussi de Mick Ronson derrière, avec sa grosse Gibson blanche. Ronno avait été embauché par Dylan qui le traitait comme un moins que rien, ne le faisant jouer que sur quelques chansons, le reste du temps, il attendait dans les coulisses que Dylan l’appelle. Lui qui avait connu la gloire médiatique aux cotés de Bowie et des Spiders from Mars pendant toute l’époque Ziggy et Alladin Sane, il semblait là, pour le coup, réellement débarquer de la planète Mars…

Avec son turban, Dylan m’avait semblé cet après-midi là, comme un prince moderne sorti tout droit du désert de la mille et deuxième nuit, un rescapé de contes anciens et mystérieux. J’ignorais alors toute l’histoire, seule la musique et les images impressionnaient mon esprit adolescent, peut être beaucoup plus naïf que celui de la jeunesse actuelle. Ce jour là, c’était comme s’il était sorti de l’écran pour jouer dans mon salon, un peu comme Woody Allen dans La rose pourpre du Caire.

On n’avait pas de magnétoscope à l’époque. Seule la mémoire enregistrait les images. Je me les suis repassées silencieusement, religieusement, durant des heures après ça. Relisant toute la prose journalistique sur Dylan que je pouvais grappiller dans mes revues.

Sur la pochette du disque qu’on achètera des années mais des années plus tard d’occasion, son regard noir souligné de khôl ne fait qu’accentuer le trouble qu’il avait laissé lors de cette apparition fugace.

No I aaaaaaaaaaaaaaaain’t gonna WORK on Maggie’s faaarm NO MORE. Des versions de Maggie’s farm j’en ai entendu depuis, des meilleures que celle-ci, et en premier lieu celle du scandaleux festival de Newport de 65, lorsque Dylan dérouta tout le monde avec son groupe électrique. Mais celle qui reste c’est la première. Celle de ce mercredi après-midi où Dylan est sorti de l’écran pour jouer dans mon salon. Peut être que si j’avais tendu le bras j’aurai pu le toucher. C’était il y a longtemps, on était naïf, je suis resté sans bouger.

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Catégorie : 7 Tease, Je me souviens, Obsessions

9 Responses to “ 685 Bobology take 3 : Je me souviens #25 (Bob Dylan) ”

  1. Nathan on 13 mai 2010 at 21 h 04 min

    Ah, Hard Rain… C’est punk dans l’esprit, mais globalement assez décevant je trouve (c’est quoi ce « Shelter from the storm ?!). Le « Oh Sister » sauve la donne, heureusement. Un live plus intéressant pour son histoire et la puissance dégagée par Bob que pour la musique.
    Pour la musique, vaut mieux s’attacher à la première partie du Rolling Thunder Revue qu’est dans les Bootleg Series.

    • KMS on 13 mai 2010 at 21 h 48 min

      C’est un peu le paradoxe de cet album, intrinsèquement il n’est pas extraordinaire mais pourtant il s’y passe quelque chose qui lui donne un charme terrible. J’aime bien la version de Shelter from the storm, avec ce feeling reggae, c’était l’époque aussi, et Oh Sister et you’re a big girl now sont excellents.
      La tournée de 75 montre un Dylan plus habituel, là il a carrément une roue dans l’ornière, proche de la sortie de route. Ça doit être pour ça que j’aime bien ce disque.

      • Nathan on 13 mai 2010 at 21 h 56 min

        Oui c’est ça, et le coup du violon ajoute à tout ça une dimension encore plus solennelle et tragique.
        Et ça peut pas être pire que le Live at Budokan, de toute façon.

      • KMS on 13 mai 2010 at 22 h 14 min

        Ouh là oui. At Budokan est mou comme de la guimauve. De toute manière tous les live de Dylan qui suivront sont pitoyables. Le Real live avec Mick Taylor et le pire étant peut être le live avec le Grateful Dead complètement à coté de la plaque.

    • dylanesque on 14 mai 2010 at 18 h 03 min

      Juste derrière le Bootleg Vol.4 et « Before the Flood », « Hard Rain » est mon live favori de Dylan (parmi les officiels en tout cas). Et au contraire, je trouve le « Shelter From the Storm » très puissant, un mélange de punk, de reggae, un truc qui te fout une gifle, il faut la mettre à fond un soir d’orage.

      Bel article sinon. Et merci pour la vidéo !

      • KMS on 14 mai 2010 at 21 h 33 min

        Le meilleur live de Dylan, sans aucune hésitation, c’est le Royal Albert Hall de 66 bien entendu (le bootleg vol.4) mais là on rentre dans les live mythiques.

        Après il y a plein de bootlegs non officiel (puisque le Royal Albert Hall est devenu un bootleg officiel) qui sont excellents.

  2. PdB on 13 mai 2010 at 23 h 09 min

    je me souviens, j’avais tout de suite douze ans, c’était dans la chambre, mon frère, qui en avait 16 (des ans, pas des chambres), faisait passer sur le mur (il a toujours aimé le cinéma depuis que je le connais) un film en 8 mm qui montrait des derviches tourneurs, sur le tepaz (son tepaz) tournait une version de « Une nuit sur le mont chauve », je me souviens de ça (Modeste Moussorgski si je ne m’abuse), parce que, à la même époque sortait ce disque de Dylan, sur la pochette on le voyait assis par terre, avec son air insolent et gouailleur, un t shirt à l’effigie de la marque de moto Triumph, ses lunettes de soleil dans la main, « Ballad of a thin man » (mais pas Maggie’s farm » non) l’autoroute 61, et ce disque, mon frère l’a passé juste après, on était là, il y avait des amis à lui j’étais le seul môme, je me souviens, il y avait comme une sorte de tension (dans le presque noir, un quinzaine d’ados, filles et garçons, tu vois le topo) mais les derviches tournaient, et le disque aussi, c’était en octobre ou novembre en début d’après midi, à un moment, j’en ai eu sans doute marre, je me suis tiré, les parents n’étaient pas là mais ils n’allaient pas tarder – je partageais cette chambre avec mon frère, ce qui me donnait sans doute le droit d’assister à ce type de projection – je suis sorti et je suis allé me balader dans les rues sur mon vélo rouge, laissant Dylan, les Derviches et le reste du monde derrière moi

    • KMS on 14 mai 2010 at 21 h 35 min

      C’est un joli souvenir. Je n’ai pas de frères ni de soeur, donc ils n’ont pas pu me faire écouter des disques. Tu te foutais peut être (sûrement) de Dylan à l’époque mais tu t’en souviens quand même…

  3. Etienne on 17 mai 2010 at 14 h 01 min

    Au début, Bob Dylan c’était un vague nom d’un artiste engagé que les Gun’s avait repris mais j’étais pas sur. Un truc surement un peu chiant. Et puis j’ai écouté Blonde On Blonde, et je m’en suis toujours pas remis.