682 Appel disque perdu (Taste)

7 mai 2010 Par KMS
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Taste : On the boards Album : On the boards 1970)

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Qui de nous n’a pas en tête sa liste des livres perdus, ou autrefois lus et on ne se souvient pas du titre ni de l’auteur, et pourtant ce sentiment général de l’histoire reste si précis : c’est l’extension silencieuse de notre bibliothèque.

Je ne sais pas si la mémoire des musiques est liée de la même façon à l’objet matériel qui la porte. On se souvient d’une musique parce qu’on l’a entendue en tel lieu, en telle chambre, en tel temps. Ou qu’on l’a entendue avec telle personne.
Dans les machines et instruments qui nous servent à rejoindre ces musiques depuis leur trace mentale, on se préoccupera peu de savoir s’il faut aller dans ce carton où on a gardé de vieilles cassettes, ou bien si on a quelque chance en allant écouter telle radio, et si c’est une mélodie à retrouver, qu’on se saisira selon, pour qu’elle revienne aux doigts, de la guitare, du violon dans sa boîte ou du piano de cette chambre où on s’héberge.

Je n’ai pas accumulé tous mes livres. Pourtant, peu de périodes de vie qui n’ait pas laissé sa trace originelle dans la bibliothèque. Je n’ai pas non plus accumulé toutes les musiques dont j’ai disposé d’un support matériel. J’ai vu se constituer progressivement ces supports : les trois disques 78 tours dont nous étions familialement propriétaires pour le gros poste radio Telefunken dont le dessus faisait tourne-disque, et qui a achevé sa vie, bien plus tard, avec un micro double bobinage planté dans la rosace d’une méchante guitare payée 135 francs chez le coiffeur du village (il s’appelait Barré).

Mon premier 33 tours acheté s’appelait Black is black (The Equals), et le second avait été offert : Sergeant Peppers. C’était une marchandise d’accès rare et difficile : la mondialisation balbutiante faisait arriver les plus consensuels jusque chez Chauveau, marchand d’électroménager sur la grand-place, et certains d’entre nous avaient plus que moi l’opportunité d’aller à Poitiers chez Vergnaud. On se rassemblait pour écouter, dans un local prêté par la mairie sous l’école primaire, et chacun se spécialisait selon les groupes, ainsi je contribuais à l’économie collective par The Cream dont j’ai acheté tous les opus jusqu’au Goodbye Cream et le coda du Live Cream.

Les 33 tours étaient sans doute, pour chacun, le poids symbolique d’identité principale. On savait très bien la liste des 33 de tous les copains. On était fiers des nôtres. On dessinait des heures pour transformer en oeuvres d’art naïves les sous-pochettes blanches qui protégeaient les vinyles, il doit m’en rester.
Et puis il y eut les déménagements, le sac promené de ville en ville, la totalité de tout cela concentrée dans le magnéto-cassettes qui était une telle révolution. Je découvrais d’autres musiques : dans la vague folk, écouter voulait dire aller à tel concert, tel festival, et les disques comptaient peu.

Je revois de cette époque le reste de ma collection de disques, parce que stockés dans des cartons d’huile Antar, au moins cinq, deux chez un de mes frères, trois chez un copain – mais après son suicide il devenait difficile d’aller les réclamer. Une fois, bien plus tard encore, j’ai rapporté ceux qui éveillaient une sorte de nostalgie en plus : quelques Stones, le double blanc des Beatles, le premier Led Zep.

Quand je reconstruis mentalement l’objet, la pochette et le disque – disons par exemple Soft Parade des Doors ou le premier double de Chicago Transit Authority, c’est bien plus que la musique (je peux facilement la retrouver avec les outils d’aujourd’hui, à commencer par mon abonnement Spotify), mais le même processus que pour les livres : un temps, un lieu, une façon d’être.
Comment penser que la bifurcation vers le CD s’est faite il y a déjà 20 ans ? Je me revois les mains dans les bacs d’un magasin de Stuttgart, et ce qu’il me semblait légitime de racheter, ou bien les raids réguliers dans le Soho des trouvailles, du temps de cette fabuleuse librairie qu’était Helter Skelter.

Alors ce disque perdu m’est toujours resté un mystère. C’était mon troisième disque, et il m’avait été offert par un oncle, qui travaillait alors à l’ORTF, et à qui peut-être ça ne déplaisait pas d’encanailler le neveu par des marchandises qui lui auraient autrement été inaccessibles. Je revois avec très grande précision l’image de la pochette. C’était du blues. Depuis des années, dans les boutiques d’occasion vinyle ou CD, dans les explorations de sites (et qu’est-ce que j’en ai fréquenté, avec mes bouquins en cours), j’ai constamment été prêt à redécouvrir à quel groupe pouvait bien correspondre cette image dont j’ai mémoire, de même que le ton général de ce qui se passait dans le disque. Je ne l’ai bien sûr jamais retrouvée.

Parfois je me dis que cette mémoire manquante est la garantie pour moi de rester en éveil, d’aller chercher encore et toujours, dans les musiques du présent, les musiques qui m’ont une à une constitué. Je le remercierais presque, le disque sans mémoire.


« Chaque premier vendredi du mois, c’est le jour des Vases Communicants, chacun écrit sur le blog d’un autre. Circulation horizontale pour produire des liens autrement. Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Dans le cadre ce projet j’ai ouvert ma porte à François Bon de l’immense Tiers Livre, avec qui je partage entre autre une certaine passion Dylanienne, vous pouvez donc retrouver mon texte, Contre basse chez lui. François m’a laissé le choix de l’illustration sonore pour son texte. Cet album de Taste (où l’on entend Rory Gallagher au saxophone ce qui est assez rare) aurait pu être son album perdu.

D’autres vases communicants :

Abadôn (Michèle Dujardin) & Terres (Daniel Bourrion) ;
Le Jardin sauvage (Ana NB) & Pendant le Week-end (Piero Cohen-Hadria) ;
Les Marges (jours ouvrables) (Jean Prod’hom) & Journal/Contretemps (Arnaud Maïsetti) ;
Fut-il ou versa t’il dans la facilité ? (Christophe Sanchez) & Pages retrouvées, paroles croisées (Le coucou) ;
BodySpaceSociety (Antonio A. Casili) & Corazonada (Gaby David) ;
À Chat perché (Michel Brosseau) & Tentatives (Christine Jeanney) ;
Anthony Poiraudeau et Loran Bart
Paumée (Brigitte Célérier) & Décablog (Marianne Jaeglé) ;
France Burghelle Rey & Chemins battus de Morgan (Morgan Riet) ;
Biffures chroniques (Anna de Sandre) & Ma Plume sur la commode (Francesco Pittau) ;
Fragments ecmnésiques (en marge) (Anne-Charlotte Chéron) & Quelque(s) chose(s)… Mathilde Roux ;
Urbain, trop urbain (Matthieu Duperrex) & Liminaire (Pierre Ménard) ;
Fragments, chutes et conséquences (Joachim Séné) & Vers Minuit (Franck Garot) ;
Juliette Mézenc & Ruelles (Sandra Hinège) ;
Petite Racine (Cécile Portier) & Le Blog à Luc (Luc Lamy) ;
Chez Jeanne & Soupirail ;
Landry Jutier & Notes&Parses (Nathanaël Gobenceaux) ;
Panta Rei (Florence Noël) & Enfantissages (Juliette Zara).

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Catégorie : Je me souviens

5 Responses to “ 682 Appel disque perdu (Taste) ”

  1. brigetoun on 7 mai 2010 at 15 h 14 min

    toujours, à travers vos mots, l’impression d’avoir vécu presque la même chose, alors que très différents et même pas contemporains mais assez pour avoir traversé des strates de temps

  2. gilda on 7 mai 2010 at 18 h 25 min

    Amusant, j’étais justement en train de me poser la question de qui de vous deux avait choisi la musique quand j’ai lu la réponse.

    • KMS on 7 mai 2010 at 18 h 49 min

      C’était une tentative pour retrouver le disque perdu de François :-)

  3. PdB on 8 mai 2010 at 14 h 36 min

    avant la France, il n’y avait rien, juste deux ou trois albums de Tintin, mais ni livre ni écrire, seulement la plage sans doute, le soleil, le bleu et blanc des façades, puis ensuite, un petit appareil, en forme d’attaché case (vous vous souvenez de ce mot, de cette mode, de ce gimmick) bordeaux en plastique, il avait sa poignée, un tourne disque, quand on l’ouvre, la platine s’horizontalise et le haut parleur reste vertical (un seul quand même) on pose le 45 tours – on cherche un peu le tuteur qui s’adapte à l’axe -c’était l’époque de mes parents, comme plus tard quelques mois, chez mon oncle à Genève, charles aznavour « tu t’laisses aller », les compagnons de la chanson (le sourcil ravageur et froncé de fred mella) ou enrico (les gens du nord quelque chose) : rock’n'roll années 61 – c’est avant les 33 tours – avant la musique anglaise et américaine, étazunienne dirait-on plutôt (mais « el condor passa », le premier soir d’usine, je m’en souvient comme d’hier)

    • KMS on 8 mai 2010 at 15 h 13 min

      J’avais un truc comme ça comme électrophone au début, celui de mes parents, avec LE haut parleur faisant couvercle du tout. Mais après plus d’un an de lobbying actif j’ai récupéré leur chaîne hi-fi à la faveur de travaux dans le salon et je ne l’ai jamais rendue.