593 Red Shoes and yellow light (Tom Waits)

23 novembre 2009 Par KMS
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Tom Waits : Red Shoes by the drugstore (Album : Blue Valentines 1978)

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Tu les voyais comment tes 18 ans. Ou plutôt tu les vois comment quand tu y penses maintenant. Je veux parler des couleurs. Plus le temps passe plus il ne reste que des couleurs dans les souvenirs.

Ils sont jaune les miens. Un jaune ocre un peu tremblotant du tube lumineux que j’allumais au-dessus de mon bureau le soir quand j’étais allongé sur mon lit, sur le mur opposé de la petite chambre. Il faisait une lumière chaude ce tube, avec la lumière se diffusant dans la pièce. C’est la couleur de mes 18 ans cette lumière. Celle qui restait allumée jusqu’à plus d’heures, pendant que j’écoutais des disques. Au casque passé les 22h30, heure à laquelle mes parents allaitent se coucher en règle générale.

Elle baignait la petite pièce dans une ambiance chaude cette lumière. Du moins je l’ai conservée ainsi dans mon esprit. Quelque chose d’un peu magique. On avait pensé, dans des années là, qu’à l’âge de 18 ans des choses changeraient, on voyait ça comme un cap à franchir, celui qui nous débarrasserait des tempêtes adolescentes. On ne savait pas encore que c’était illusoire mais on allait vite s’en rendre compte. J’avais acheté Blue Valentine de Tom Waits. Sa voix rauque, éraillée me fascinait complètement. Mes copains ne comprenait pas Tom Waits. On était début 79. Tom Waits était déjà un extra-terrestre.

C’est étrange de garder le jaune en mémoire puisque la pochette est dans les vert malgré le titre et les bleus à l’âme des chansons. Mais c’est la lumière des nuits de ces mois là, assez étranges. Tout en équilibre précaire.

A l’arrière de la pochette, on voit une station service de nuit, bien crasseuse, bien pouilleuse. Tom Waits y serre une fille contre le capot d’un pick-up sur lequel est peint Blue Valentine en lettres rouges sur l’aile droite. La fille a des longs cheveux blonds qui faisaient rêver et une belle robe rouge. Je me suis toujours demandé si elle avait les chaussures assorties. Si c’était elle, la fille de la chanson, celle avec les chaussures et la robe rouge, qui marche sous la pluie la nuit devant le drugstore, la pluie comme du Chablis renversé. De toute manière cétait un album de nuit, de pluie. Il y avait ça dans toutes les chansons. La nuit, la pluie. Et les filles.

Je ne savais pas que c’était Ricky Lee Jones au dos de la pochette, coincée contre Tom Waits. C’était sa femme à l’époque. D’ailleurs on ne savait pas encore qui était Ricky Lee Jones. On le saurait après avoir vu et revu Subway, ce mauvais film de Luc Besson au milieu des années 80. Ricky Lee Jones c’est la fille qui chante quand ce crétin de Christophe Lambert danse avec Isabelle Adjani sur le quai déserté de la station Chatelet du RER. Forcément si tu n’as pas eu dans les 20 ans et quelques quand c’est sorti ça ne te dit rien. Ce n’est pas comme s’il était bien ce film. Mais si on n’avait aimé que des choses biens…

Blue Valentine. Il est quasiment impossible de se souvenir de l’effet de cet album à la première écoute. Comme bien souvent c’était le samedi soir chez Jean Bernard Hebey sur RTL. Elle s’appelait Poste Restante l’émission. Tous les samedis soirs ou presque j’étais collé au poste, baigné dans la lumière jaune de la chambre. Tom Waits. Il charriait tellement de choses dans sa voix, on avait l’impression de pouvoir en faire quelque chose, on se disait que ça ne ne pouvait pas être inutile, d’écouter cette voix, qu’on y trouverait bien quelque chose. Quelque chose qui faciliterait un peu les choses avec les filles. Mais Tom Waits il ne passait pas plus avec elles qu’avec les mecs. Et puis, en 78, personne ou presque ne connaissait Tom Waits. Jusque là on ne l’entendait que dans les articles de Philippe Garnier dans Rock & Folk, même sans écouter les disques.

Il y a de ces chansons là dessus pourtant. Des trucs qui te parlent mais peut être qu’il faut avoir vécu un peu pour ça. Normalement. A 18 ans on connait quoi de la vie. Je n’avais pas encore vieilli prématurément pourtant en 78/79. Mais ces histoires de cartes postales de putes de Minneapolis, ces histoires de chaussures rouges, de Roméo qui saigne, de $29 ça parlait, ou plutôt ça racontait des histoires. C’était le truc de Tom Waits, raconter des histoires. Forcément, je m’imaginais dans un bar enfumé, jouer des chansons de Tom Waits sur un piano collé contre le mur, peut être sur un piano avec la touche de Fa aigu jaune de nicotine.

J’ai un vague souvenir d’avoir vu un des concerts à la télé à cette époque là. Ça avait aussi déclenché le truc. A partir de cet album. Pas le meilleur de Tom Waits pourtant, mais le premier album qu’on écoute d’un artiste, il en reste toujours quelque de particulier que le temps ne gomme jamais. Ça allait bien avec la lumière jaune de la chambre le soir. Quand les pensées s’évadent. Sur des airs de blues crasseux. C’était comme de boire un alcool fort, un de ceux encore réservé aux grands mais qu’on goûtait dès qu’ils n’étaient plus là.

Pendant longtemps j’ai sauté le premier morceau. Cette reprise du Somewhere de West Side Story. Ça ne collait pas. Ce n’était pas ma musique. C’était celle de mes parents West Side Story. Pas la mienne. Je commençais systématiquement par la seconde chanson. Celle des chaussures rouges. Il a fallu que je rachète l’album en cd à la fin des années 80 pour redécouvrir la chanson. Ce n’était plus la chanson de quelqu’un, juste une reprise pour ouvrir un disque de Tom Waits. Je me suis remis à écouter la première chanson de ce jour là.

A la fin de la deuxième face il y a Blue Valentines, avec ces accords humides, qui t’assènent que tu as raté quelque chose dans ta vie. On rentre dans le morceau comme on marche dans une flaque d’eau les soirs de poisse. Il fait prendre dix ans de plus. Invariablement. Quelque soit son âge. Dix ans de plus rien qu’à l’écouter. A 18 ans on peut encore se permettre d’écouter des disques qui font vieillir…

Ce disque sonne blues, sonne bleu, sonne noir. Mais à chaque fois que je l’écoute, je revois la lumière jaune ocre, un peu baveuse, du tube de lumière qui se trouvait au-dessus de mon bureau éclairait ma petite chambre le soir et cette chaleur qui abritait de la pluie, celle des chansons de ce disque.

(L’album est en écoute intégrale sur Spotify)

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Catégorie : 7 Tease, Music of my mind

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