669 Riot in cell block #9 (Archie Shepp)

5 avril 2010 Par KMS
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Archie Shepp : Attica blues Album : Attica blues 1972)

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« Le jazz est une des contributions sociales et esthétiques les plus signifiantes pour l’Amérique. Et certains l’acceptent pour ce qu’il est : une contribution signifiante, profonde, à l’Amérique – il est contre la guerre; contre celle du Vietnam; il est pour Cuba; il est pour la libération de tous les peuples. C’est cela la nature du jazz. Sans aller chercher très loin. Pourquoi? Parce que le jazz est une musique née elle-même de l’oppression, née de l’asservissement de mon peuple. »

Archie Shepp in Down Beat music’ 66 (cité dans Free Jazz Black Power)

George Jackson était mort depuis deux semaines (voir Bobology take 2 : George Jackson). Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour que la nouvelle de sa mort, un assassinat pur et simple pour la majorité des noirs américains, traverse le pays et arrive dans les prisons de l’ouest du pays. Début septembre 1971 elle était dans tous les esprits des prisonniers d’Attica, dans l’état de New-York (près de Buffalo).

Les révoltés d'Attica

Les conditions de détention d’Attica étaient effroyables et particulièrement pour les 54% de prisonniers noirs. Les revendications de George Jackson et la création de la Black Guerilla Family avait été entendues dans cette redoutable prison. Le bâtiment carré, avec ses quatre cours faisant comme les feuilles d’un trèfle à quatre feuilles, dominé par une sorte de campanile aux allures de miradors, était redouté.
Avant les émeutes, les prisonniers se voyait attribuer un seau d’eau par semaine en guise de douche et un rouleau de papier toilette par mois. Une des premières revendications des prisonniers sera justement de disposer de plus de papier toilette…

La plupart des prisonniers noirs était là dans le cadre d’un plaidoyer négocié. En plaidant coupable, ils se voyaient condamnés sans procès à des peines supposées plus légères que s’ils allaient jusqu’au procès. Ils étaient poussés systématiquement à plaider coupable même en cas d’innocence. Leur condamnation était rendue sans explication. 1971. [...] make me feel ashamed to live in a land Where justice is a game chantera Bob Dylan quatre ans plus tard au sujet d’Hurricane Carter…

Le mois de juillet avait déjà vu des vagues de protestations de la part des prisonniers pour des revendications mineures refusées par l’administration pénitentiaire. La mort de George Jackson avait poussé les esprits à la révolte, et la rumeur de prisonniers battus par les gardes (blancs en totalité, et ouvertement racistes pour la plupart) ne fit qu’aggraver la tension.

« Nous, prisonniers d’Attica, cherchons à mettre fin à l’injustice dont souffrent tous les prisonniers, quelle que soit leur race, leur confession, leur couleur. La préparation et le contenu de ce document ont été établis grâce aux efforts unifiés de toutes les races et de toutes les catégories sociales de cette prison. »

La cour de la prison d'Attica

Le 9 septembre au matin, suite à des incidents entre gardiens et prisonniers, plus de 1 200 d’entre eux se mutinèrent, enfoncèrent les portes et prirent une quarantaine de gardiens et civils en otage. Ils s’installèrent dans l’une des quatre cours de la prison. La révolte dura cinq jours durant lesquels les prisonniers s’organisèrent en une communauté multi-raciale au centre de la cour D, le comité de libération d’Attica. Leurs revendications portaient sur 33 points, droits syndicaux, la possibilité de se doucher régulièrement, une nourriture digne de ce nom, l’accès aux soins…

A l’extérieur, les troupes de la police de l’état et les forces militaires appelées en renfort cernaient la prison (vidéo), dominant la cour des rebelles, postés sur les murs d’enceinte. Dans le même temps, un comité de soutien aux prisonniers se mit en place, payant des cars pour amener les familles des prisonniers.

Archie Shepp : Attica blues

Au bout de cinq jours, l’état perdit patience et le 13 septembre au matin, la police et l’armée prirent d’assaut la prison. 29 des insurgées furent tués ainsi que dix otages. Les troupes, aidées des gardes de la prison, tirèrent sans discernement.

Les autorités pénitentiaires affirmèrent ensuite que les otages avaient eu la gorge tranchée. L’enquête démontra que les dix otages furent tués par balle, celles de l’armée et des forces de l’ordre…

Les émeutes d’Attica résonnèrent dans tout le pays et jusqu’aux prisons françaises, elles firent prendre conscience des conditions d’incarcération des prisonniers. D’autres émeutes éclatèrent à la suite dans les prisons américaines, forçant le gouvernement a engager une réforme des conditions carcérales.

Trois mois après les émeutes, entre le 24 et le 26 janvier 1972, Archie Shepp entra en studio pour y enregistrer un album en hommage aux prisonniers d’Attica et aux émeutes du mois de septembre. Il délaissa quelques peu le free jazz radical pour incorporer dans son jazz des éléments de la musique traditionnelle noir américaine, blues, gospel et un funk/soul dans l’air du temps.

Au milieu de l’album, on trouve le Blues for Brother George Jackson, histoire de rappeler l’importance de l’action de George Jackson et son influence sur le déclenchement et le déroulement des émeutes de la prison d’Attica…

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Catégorie : 7 Tease, Music of my mind

12 Responses to “ 669 Riot in cell block #9 (Archie Shepp) ”

  1. Benjamin F on 5 avril 2010 at 18 h 21 min

    Et cet album marque quasiment la fin de son attirance pour le free-jazz. Après j’ai l’impression qu’il a donné dans une musique plus « joyeuse » dans laquelle je me suis moins retrouvé. Après je connais moins bien ses derniers albums, je sais qu’il a fait un feauturing chez Rocé mais je n’ai même pas écouté.

    • KMS on 5 avril 2010 at 18 h 35 min

      Oui c’est moins free ensuite mais il a fait de belles choses, les Ballads for Trane, Going home et Troubled in mind (en même temps je ne connais pas toute sa discographie pléthorique).
      Et je préfère très nettement Cry for my people à Attica blues mais j’en avais besoin pour illustrer l’histoire.

  2. Benjamin F on 5 avril 2010 at 18 h 23 min

    Comme ça je conseillerai vraiment « On This Night » (peu après le live avec Coltrane)

  3. garrincha on 6 avril 2010 at 0 h 52 min

    Je vénère ce Blues for Brother George Jackson depuis mon adolescence. Je n’avais aucune idée du contexte et de l’histoire du morceau, mais je constate que les chansons ne nous trouvent décidément jamais complètement par hasard. Merci l’ami.

    • KMS on 6 avril 2010 at 8 h 51 min

      Il y a une sacrée histoire derrière ce morceau et l’album d’Archie Shepp. La mort de George Jackson a été le catalyseur de ces émeutes mais en soit déjà elle avait marquée une certaine partie de l’amérique. Le hasard lui n’existe pas vraiment.

  4. PdB on 6 avril 2010 at 6 h 54 min

    C’est peut-être parce que je suis blanc; ou alors pour une autre raison, parce que je suis un homme (pas une femme) j’en sais rien, mais je cherche depuis longtemps à résoudre le paradoxe des prisons et des prisonniers, c’est peut-être parce que il faut aussi se confronter à la loi, ou alors parce que je sais que se trouve en moi la pulsion pour mettre quelqu’un à mort, pour une raison ou pas. Ou de la battre (la en certaines occurrences plus nombreuses). Seulement la prison est là pour ça aussi, ce qui fait que les repris de justice comme on les nomme quelquefois ont parfois fait subir à leurs semblables ce qu’ils ne voudraient pas qu’ils leur fassent subir à présent. Je sais bien que, pour la plupart, la venue ou l’irruption en prison est le fait de la vie sociale, et de leur statut de dominés, de noirs, de latinos, d’homos, de femmes ou de pauvres. Je sais bien aussi que tout être humain a sa dignité. Je sais tout ça. Je sais aussi l’horreur des camps. C’est avilir notre statut de la liberté que de les traiter ainsi, nos prisonniers. Oui : certains disent « ils l’ont bien cherché » – suivez mon regard vers ceux de l’intérieur, de l’immigration ou de l’industrie (c’est la même rengaine toujours) et même vers leur chef. Et les jeunes gens se traitent les uns les autres de « victimes », tu vois aussi… En attendant, ce sont des femmes qui hurlent dans cette chanson.

    • KMS on 6 avril 2010 at 9 h 13 min

      En fait tu fais les questions et les réponses en même temps c’est pratique.

  5. aymeric on 7 avril 2010 at 9 h 38 min

    Pas sûr de trouver Attica Blues moins bon que Cry for my People. Peut-être parce que j’ai un rapport un peu irrationnel avec cet album. C’est celui par lequel j’ai découvert Archie Shepp, enfin, pour être plus exact, c’était avec sa version « Live at the Palais des glaces ».
    Pour l’anecdote, le morceau titre de l’album eut une seconde jeunesse au début des années 9O le temps d’un succès de Galliano (souvenez-vous, Galliano, l’acid-jazz, tout ça…)
    http://www.lastfm.fr/music/Galliano/_/Jus%27+Reach

    • KMS on 7 avril 2010 at 11 h 08 min

      Je crois que j’aurais du mal à expliquer pourquoi je préfère Cry for my people mais force est de constater que c’est celui que j’écoute le plus des deux.
      Jamais entendu la version de Galliano ce qui n’est pas surprenant car je supporte assez peu ce qu’il fait (du moins ce que j’en connais ce qui ne va pas bien loin). L’acid jazz je me souviens surtout que je l’ai royalement ignoré…

      • aymeric on 7 avril 2010 at 11 h 35 min

        Ah c’est sûr, l’acid-jazz c’était pas génial. Enfin disons que la plupart ne faisaient le plus souvent que (mal) rejouer des disques qui seront toujours bien meilleurs que les leurs.
        Pour ce qui est de Galliano (le groupe, hein ; pas le zig) j’éprouve un peu plus d’indulgence à cause de Mick Talbot, pour lequel j’ai de la tendresse. (Oui, je fais partie des quelques dégénérés qui aiment bien Sytle Council….)

      • KMS on 7 avril 2010 at 11 h 52 min

        Ah j’ai une tendresse très forte pour Café Bleu (les autres moins), mais ça ne me rend pas Galliano plus intéressant mais je comprends. Il faudra que j’en touche deux mots de Café Bleu un jour, il y a quand même 3 ou 4 chansons remarquables dessus.

  6. aymeric on 7 avril 2010 at 12 h 02 min

    J’aime beaucoup Down in the Seine sur Our Favorite shop.