668 Bobology take 2 (Bob Dylan)

1 avril 2010 Par KMS
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Bob Dylan : George Jackson (acoustic version) AlbumSingle : George Jackson 1971)

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I woke up this mornin’, There were tears in my bed. They killed a man I really loved

Rolling Stone de mars 1971

On est en 1971. C’est une année blanche pour Dylan. Ou presque. Il ne sait pas encore que la suivante sera quasiment pareille. Aucun album.
Il y a bien eu ces sessions courant 71, celles qui donneront Watching the river flow et When I paint my masterpiece qu’on retrouvera sur son Greatest Hits Vol. 2. Dès les deux premiers vers de Watching the river flow tout est dit, What’s the matter with me, I don’t have much to say. Dylan n’a plus rien à dire. Le titre sortit en 45T et n’atteignit même pas le top 40. Rideau pour deux ans, à peu de choses près. Sauf pour George Jackson, en novembre 1971.

George Jackson. Un des trois Soledad brothers. Figure mythique de l’activisme noir américain à l’aube des seventies. George Jackson fut abattu par les gardes de la prison de San Quentin (là où Johnny Cash enregistra son célèbre concert), le 21 août 1971. Trois jours avant son procès. Il avait 29 ans et venait de passer les onze dernières années de sa vie en prison.

Fin des années 60, début des années 70, l’activisme des militants noirs est à son paroxysme aux Etats Unis. Martin Luther King était mort en 1968, la nouvelle génération délaissait la lutte non violente du pasteur noir américain pour des actions nettement plus radicales comme celles des Black Panthers dont faisait partie George Jackson.

Il fut d’abord emprisonné pour un vol mineur. Durant son emprisonnement à la prison de Soledad , Jackson fonda la Black Guerilla Family afin de dénoncer et défendre la situation précaire des prisonniers noirs sur lesquels les gardiens avaient droit de vie ou de mort dans une totale impunité. George Jackson était un prisonnier politique et prêchait la révolte du peuple noir pour défendre sa liberté.
Cela ne fit que renforcer l’oppression dont il était victime de la part de l’administration américaine qui cherchait à discréditer l’action des Black Panthers auprès de la population.

Confiné à l’isolement 23 h par jour, George Jackson écrivit un grand nombre de lettres qui furent publiées (Soledad brothers : The prison letters of George Jackson) et contribuèrent à sa légende auprès de la population noire américaine.

George Jackson

Il fut ensuite accusé avec deux co-détenus, Fleeta Drumgo et John Clutchette, les Soledad brothers, de l’assassinat du garde John V. Mills à la prison de Soledad le 13 janvier 1970, en représailles à l’assassinat de trois prisonniers noirs par un gardien lors d’une bagarre. L’accusation n’était pas claire et semblait être montée de toutes pièces pour faire taire définitivement George Jackson.

En août 1970, une semaine avant le procès, son jeune frère, fit irruption dans un tribunal jugeant d’autres Black Panthers, pris le juge et trois jurés en otages. Dans la fuite, l’histoire tourna à la fusillade, le juge, deux autres personnes et le petit frère de George Jakson âgé de 17 ans furent tués.

C’est à la suite de cette action qu’Angela Davis, la Sweet black angel de l’Exile on main street des Rolling Stones, fut accusée d’avoir fourni les armes au commando dans l’enceinte du tribunal et emprisonnée.

Lord, Lord, They cut George Jackson down

Le 21 août, avec une arme que son avocat lui aurait fait passer, il aurait tenté de s’évader de la prison de San Quentin où il avait été transféré dans l’attente de son procès et fut abattu. Deux gardes et deux autres prisonniers furent tués.

Lord, Lord, They laid him in the ground

C’est cette histoire que Dylan lut en novembre 71 dans un magazine. Cette histoire qui lui fit prendre sa guitare et composer cette chanson, lui qui n’écrivait plus de chansons politiques depuis bien longtemps (on peut considérer que la dernière chanson clairement « engagée » de Dylan est The Lonesome Death Of Hattie Carroll datant de 1964). Trois jours plus tard, il convoque à la va vite un petit orchestre et enregistre cette chanson. Il en fera aussi une version entièrement acoustique.

Dans la foulée il enregistrera également Wallflower qu’on ne découvrira que des années plus tard, sur le premier Bootleg series en 1991. Pour la petite anecdote, Wallflower sera le nom que Jakob Dylan, son fils, donnera à son groupe. La chanson aurait dû figurer en face B du 45T, mais Dylan préféra y mettre la version acoustique de George Jackson, afin d’être certain que les radios diffuseront cette chanson, et pas une face B anodine.

La chanson n’eut pas un énorme succès. A ce jour, aucune des deux versions n’a été éditées sur un album ou compilation.

Les mauvaises langues diront que Dylan a saisi l’occasion pour essayer de se relancer un peu après le flop de Watching the river flow. Cette histoire était une aubaine pour lui. La vérité se situe probablement entre les deux. Trois ans plus tard c’est le cas d’Hurricane Carter qui le passionnera mais c’est une autre histoire.

Les deux co-accusés de George Jackson furent finalement jugés en mars 1972 et furent acquittés du meurtre du gardien de prison…

La mort de George Jackson eut d’autres conséquences bien plus importantes que la chanson de Dylan. Elle fut le déclencheur des émeutes de la prison d’Attica qui eurent lieu entre le 3 et le 13 septembre 71.
(à suivre : Attica blues)

Sometimes I think this whole world Is one big prison yard.
Some of us are prisoners The rest of us are guards.

NOTA : Pour mémoire, Bobology take 1

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Catégorie : 7 Tease, Obsessions

16 Responses to “ 668 Bobology take 2 (Bob Dylan) ”

  1. F on 1 avril 2010 at 23 h 05 min

    rien à redire à l’approche – et encore bien du chemin avant Blood on the tracks qu’on entend pourtant se profiler

    • KMS on 1 avril 2010 at 23 h 14 min

      Je ne me souviens plus si tu parles de cette histoire dans ton bouquin, je n’ai pas voulu regarder avant. Il était cuit à cette époque là, sec comme un coup de trique.
      Par contre ensuite il y a de belles choses (Pat Garrett, la moitié de Planet waves et Blood on the tracks que je considère un chef d’oeuvre absolu.

  2. F on 1 avril 2010 at 23 h 08 min

    et merci, au fait – la version que j’ai dans mon iTunes c’est bien la même, mais plus pourrave que celle que tu nous envoies

    • KMS on 1 avril 2010 at 23 h 14 min

      J’ai la version big band aussi si tu veux. Je te l’envoie.

  3. Vaness on 2 avril 2010 at 10 h 39 min

    J’ai lu ton article depuis mon plumard hier soir et c’était comme si tonton KMS me lisait une histoire (qui fait peur un peu avec les morts et tout brrrr) et j’aime bien ça :)

    • KMS on 2 avril 2010 at 16 h 50 min

      Ah oui c’est une histoire avec plein de morts mais ce n’est pas fini tu vas voir dans la suite…

  4. Benjamin F on 2 avril 2010 at 15 h 20 min

    Passionnante cette histoire même si je ne suis pas fan du titre en lui même…

    • KMS on 2 avril 2010 at 16 h 52 min

      La chanson en elle même ne fait pas partie des chefs d’oeuvre de Dylan, elle a été écrite rapidement, et à cette époque là, c’est déjà bien d’avoir fait aussi bien quand même parce qu’il ne sortait plus rien.

  5. PdB on 2 avril 2010 at 22 h 08 min

    j’aime savoir qu’il y a des chanteurs (blancs, noirs, juifs ou arabes putain) qui chantent ce type de chansons : qui les intitulent « engagées » d’ailleurs ? Je crains que ce ne soit ceux qui ont permis le meurtre de ce Georges Jackson, et comme de tant d’autres, et c’est pour ça que je n’aime pas les intituler ainsi. Je me souviens que lorsque je chantais dans le métro « Hurricane » certains me regardaient avec ce mépris qu’ils peuvent arborer comme une médaille en regardant des noirs ou des arabes (on en voit encore à la télé, de ce genre de personnages, style ministres intérieur, immigration ou industrie, ou l’ignoble secrétaire de parti que je ne nomme même pas tellement c’est bas comme disait Brassens)

    • KMS on 3 avril 2010 at 10 h 15 min

      Dylan n’a jamais dit qu’il chantait des chansons engagées en tout cas, il s’en est même toujours défendu, lui même n’ayant jamais été très engagé (voire pas du tout ce qu’on lui a énormément reproché d’ailleurs, surtout son silence sur la guerre du vietnam).

  6. arnaud m. on 3 avril 2010 at 11 h 38 min

    Ne connaissait pas du tout cette histoire – mais alors pas du tout… Merci !

    Cependant, ne serais pas aussi définitif que toi sur sa sécheresse à ce moment là – qu’il n’ait plus rien à dire, sans doute, mais dans ce retrait là (et alors qu’il continue d’enregistrer (de peindre aussi ?)), est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose qui se dit et qui conditionnerait le reste ? Et même dans ce mouvement de rétraction, New Morning reste de bonne tenue quand même (mais c’est un peu antérieur à 71, non ?) – (et personnellement, j’écoute plus New Morning que Planet Waves, qui m’est très lointain) – et le fait qu’il lui fallait ce geste de dégagement de Nashville à Planet Waves, c’est aussi une manière de solder les comptes avec le pseudo-engagement antérieur, de l’absorber dans ce nouveau chemin ? (et pourquoi pas soutenir que ces chansons là sont aussi engagés que les chansons de 63/64 : mais que l’engagement est pas politicien, et que les racines folks exigent aussi le mythe personnel fondu dans le mythe collectif)
    ?

    • KMS on 3 avril 2010 at 15 h 35 min

      Ah mais avant il a effectivement sorti l’excellent New Morning (1970) et ensuite les albums que j’ai cités plus haut, mais entre les deux, rien, que dalle en 71/72. Sur Planet Waves il y a Dirge qui fait certainement partie des dix meilleures chansons de Dylan de mon point de vue (et Sylvain Vanot est d’accord avec moi)(ou bien est-ce l’inverse).
      Mais à cette période là il était incapable d’écrire une chanson, rien ne venait. En dehors des quelques exceptions citées dans mon texte. Quelque part je pense que c’était un contrecoup de son retour, réussir John Wesley Harding, un peu moins Nashville Skyline, un Self Portrait raté voire indigent, réussir New Morning, et à la sortie des montagnes russes plus rien, le vide.

      C’est le film de Peckinpah qui l’aura remis en selle. Les sessions de Pat Garrett sont d’ailleurs excellentes si tu arrives à récupérer ça quelque part (http://www.bobsboots.com/CDs/cd-l67.html).

      • arnaud m. on 3 avril 2010 at 17 h 01 min

        oui oui – les sessions, je les ai, et les écoute, au plus près. (Et ce Rock me mama qui me sidère… : http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article135 )

        « Montagnes russes », c’est justement dit… et ça maintient l’énigme ouverte, après laquelle on vient, pour l’entendre.

  7. Mathieu on 4 avril 2010 at 22 h 00 min

    Ah ! c’est le Dylan que je préfère, tout seul à la guitare, ou presque. Un peu comme sur The Time They Are-A Changin’, même si on sent bien que c’est fini tout ça …

    Ca me donne aussi envie d’écouter John Wesley Harding et Blood On Tracks, mes deux autres préférés de Dylan, même si je reste un dilletante avec le Zim …

  8. -Twist- on 6 avril 2010 at 14 h 42 min

    Très beau texte pour une bien triste histoire. Je ne connaissais pas la chanson et je l’aime beaucoup. Au contraire, je trouve qu’il y a tout Dylan dans cette chanson. Alors oui, c’est enregistré « à l’arrache », mais enregistré dans des conditions plus normales, je ne suis pas sur qu’elle aurait eu autant de force. Je trouve qu’il se dégage qqch de très particulier de cette chanson.
    Merci de la découverte msieur!

    • KMS on 6 avril 2010 at 15 h 25 min

      Je préfère aussi nettement cette version acoustique à celle qualifiée de big band que l’on trouvait sur la face A du 45T. Malheureusement la chanson est peu connue puisque jamais rééditée sur aucun album ou compilation ou coffret ce qui est bien dommage…