664 Je me souviens #24 (This mortal coil/Big Star)

22 mars 2010 Par KMS
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This Mortal Coil : Holocaust Album : It’ll end in tears 1984)

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Big Star : Holocaust (demo) Album : Keep an eye on the sky 2009)

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Je me souviens qu’elle avait It’ll end in tears de This mortal coil posé sur son étagère, sur la petite pile de cd, à coté de son gros poste noir sur lequel elle écoutait sa musique. C’était il y a si longtemps que ça devait être une autre vie, on ne sait même plus laquelle. Quand on marchait dans son salon, on entendait le plancher craquer.

Je l’écoutais souvent, seul, le matin, pendant qu’elle n’était pas là. It’ll end in tears, il y a si longtemps, d’ailleurs ça s’est terminé comme ça. Est-ce que tout ne finit pas comme ça?
Je me souviens que les filles ont toujours eu une attirance pour ce disque pourtant d’une tristesse infinie. Ou alors à cause. Il y a des jours où je peux encore entendre le parquet craquer.

This mortal coil m’avait reconnecté avec le passé, avec cette décennie que j’avais ignoré. Le matin les rayons du soleil filtraient au travers des rideaux un peu jaune de la fumée de nos cigarettes du soir très tard. Sur la cheminée il y avait une tête en pierre, un peu verte, un peu penchée, un truc qu’elle avait fait de ses mains. Le soir, la lampe de chevet placée à ses cotés lui donnait un semblant de vie dans la lumière jaune baveuse. Il y a un soir où on lui avait inventé des mots, dans sa bouche figée un peu tordue, ceux que l’on ne se disait pas.

La voix d’Howard Devoto sur Holocaust m’avait fait faire un bon en arrière, comme de croiser au détour d’une rue, vingt ans plus tard, un amour éperdu d’adolescence. J’avais si peu existé tout ce temps là, j’avais fait quoi, à part flirter avec la transparence. Le matin quand elle n’était pas là, j’avais le temps de lire les notes de la pochette et d’y retrouver ce nom connu puis oublié pendant que le café fumait sur la table de la cuisine, jouant à cache-cache avec les rayons du soleil, ceux qui filtraient au travers des rideaux jaunis de nos cigarettes nocturnes.

Holocaust, c’était comme une lame me traversant le corps. Je n’étais pas à ma place, cette chanson me le rappelait ou bien était-ce ses absences répétées durant lesquelles je passais comme une obsession ce disque en boucle. Quelque part, mes pupilles prenaient la teinte de la pochette. Holocaust, la chanson d’Alex Chilton, moi qui avait ignoré Big Star et qui ignorait tout encore de 4AD et d’Iwo Watts-Russell.

Le gros poste noir aux pieds cerclés d’or, ces enluminures pour gogos, comme si des pieds cerclés d’or allaient améliorer de quelque manière que ce soit le son sortant des hauts parleurs grillagés. Elle écoutait les premiers albums de REM sur des K7 aux boitiers cassés en dansant dans la cuisine, là où le parquet ne grinçait pas. C’était des tomettes rouges, hexagonales, à la couleur un peu passée, qu’elle foulait de ses pieds blancs.

Le matin quand elle n’était pas là, j’avais parfois des conversations silencieuses avec la voisine derrière la fenêtre de la cuisine. On se regardait comme ça, en vis à vis, assis derrière mon bol, les coudes sur le bois de la table marron de la cuisine. Le soleil passait entre les deux immeubles dans la rue étroite. Je la voyais la voisine, dans le petit triangle de vitre laissé libre par le rideau retenu par une punaise à tête blanche fiché dans le bois du montant. Elle regardait sa télé mais jetait par instant un regard vide et fixe dans ma direction du moins j’ai toujours voulu croire que c’était dans ma direction. Je voyais la lourdeur de ses seins, libres sous son tee shirt aux couleurs de mauvais goût. J’entendais This Mortal Coil provenant du poste aux pieds dorés dans le salon à coté, Kangaroo ou Holocaust, je focalisais sur cet album, comme un signe de mon absence future.

Le bois de la table de la cuisine, récupérée une nuit au coin d’une rue, abandonnée là, juste à la bonne hauteur avait-elle dit en s’allongeant dans la rue sous la lumière du lampadaire, il était plus de minuit je me disais, les gens derrière leurs fenêtres qui nous guettaient, ils allaient penser que, juste à la bonne hauteur… Dans l’escalier, en la portant, une écharde était venu se glisser sous la peau de mon index. Elle y était restée plusieurs jours, profondément enfouie, avant de ne réussir à la déloger.

J’écoutais This Mortal Coil les matins où elle n’était pas là, c’est étrange j’avais écrit cette phrase au pluriel, où elles n’étaient pas là, peut être que finalement elles étaient plusieurs, assises sur le petit canapé à guetter une réaction, comme si elle avait laissé une bobine de fil trainer négligemment par terre, juste pour voir si j’allais la ramasser. J’ai tiré sur le fil, elle n’était pas là, je n’aimais pas regarder la table de la cuisine dans ces moments là, peut être le souvenir de l’écharde, j’ai tiré sur le fil, ça a finit par ouvrir la porte, on ne sait jamais vraiment ce que ça ouvre les fils sur lesquels on tire.

Le parquet a craqué une dernière fois, j’ai laissé la clef sous le paillasson, j’avais encore son odeur sur les doigts, j’ai laissé tourner It’ll end in tears en mode repeat. Dans la rue, passé la porte, je me suis demandé ce qu’allait devenir la table marron dans la cuisine, marron comme la pochette de ce disque. C’était il y a si longtemps. La tête, un peu verte, un peu penchée, n’est certainement plus sur la cheminée si elle existe encore. Ça ne sert plus ces choses là. Combien de temps encore ses pieds blancs ont dansé sur les tomettes rouges hexagonales de la cuisine, sur ces tomettes un peu usées, avec le rayon du soleil au travers des rideaux jaunis, elle s’arrêtait parfois dans son tourbillon et me fixait derrière ses lunettes à grosses montures noires. A la bonne hauteur elle avait dit, à la bonne hauteur. Elle souriait.

J’entendais, laissant derrière moi trop de choses pour les emmener, la voix de Devoto avec sa tronche de pierrot lunaire, son image que j’avais gardée, je savais bien qu’on allait regretter, mais les regrets c’est comme le parfum, ça finit par passer avec le temps. La voix de Devoto, comme de croiser au détour d’une rue, vingt ans plus tard, m’accompagnait pendant que d’une main douce mais ferme, elle coupait avec des ciseaux d’acier, les élastiques qui m’avaient jusque là toujours ramené sur son parquet craquant sous les pieds. Avant de tourner pour remonter vers la gare, un peu comme dans la chanson de Dylan, c’était comme si elle me disait par dessus mon épaule, sans que je me retourne, we’ll meet again some day on the avenue. Le soleil m’a aveuglé, il était juste entre la rangée d’immeubles bordant le trottoir brillant, j’ai oublié la suite.
J’ai longtemps évité les avenues, avant de comprendre que les chansons, ne disaient pas toujours la vérité.

Postface : C’est après ça que j’ai acheté les albums de Big Star, en commençant par le troisième album, il venait d’être réédité, le plus triste, celui où il y avait Holocaust, la version originale encore plus triste que celle de Devoto. Alex Chilton est mort mercredi dernier, j’ai cru voir un peu de fumée s’envoler dans le vent. Je n’ai pas osé me retourner.

(Bonus track : Un beau texte d’Arnaud Maisetti sur cette chanson aussi)

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Catégorie : I live in the 80's, Je me souviens

21 Responses to “ 664 Je me souviens #24 (This mortal coil/Big Star) ”

  1. Starsky on 22 mars 2010 at 22 h 26 min

    Tes souvenirs me font des vies que j’ai presque vécues.
    La musique n’est pas la même. Je ne fume plus depuis une éternité. Je suis toujours là (les pieds blancs ne sont jamais loin des miens, on en a même fait quatre autres qui nous accompagnent et dansent avec nous). Ma voisine est trop vieille.
    Et alors ? C’est presque pareil. #merci

    • KMS on 23 mars 2010 at 9 h 16 min

      J’ai des souvenirs universels c’est pour ça. Ou alors on a tous vécu les mêmes vies ce qui est possible aussi d’ailleurs.

      • Starsky on 23 mars 2010 at 10 h 02 min

        Sans vouloir faire de la flagornerie mal placée, je dirais plutôt que c’est ton écriture qui l’est…

  2. rock_0la on 22 mars 2010 at 22 h 55 min

    Tiens ! quelle coincidence … j’ai acheté un peu par hasard It’ll end with tears il y a à peine 2 semaines. Je ne connaissais pas du tout mais j’avais du lire quelque chose au sujet de ce projet il y a un peu plus longtemps et je suis tombé sur le cd en cherchant autre chose … j’aime beaucoup. #truestory

    • KMS on 23 mars 2010 at 9 h 18 min

      J’ai du mal à écouter It’ll end in tears maintenant ou juste comme ça pour une certaine nostalgie parce que c’est un disque ancré dans une époque. La version originale de Big Star (même dans la version démo que j’ai mise) est bien plus je trouve que celle de This mortal coil.

  3. Jeff on 22 mars 2010 at 23 h 09 min

    Ca ne finit pas avec des larmes, mais en larmes.
    Même si le résultat final est le même…

  4. J-P. on 23 mars 2010 at 14 h 25 min

    Ah ! « It’ll End In Tears », qu’est-ce que j’ai pu l’écouter à la fin des années 80… Merci pour la version démo de Chilton, SUBLIME !

    • KMS on 23 mars 2010 at 18 h 33 min

      Elle est sur le coffret sorti l’année dernière te qui vaut vraiment le coup.

  5. Oeureka on 23 mars 2010 at 14 h 56 min

    J’ai beaucoup aimé ce que j’ai cru lire comme, des suggestions triviales. Elles évoquent de façon très discrète, des choses très intimes. Mais je me trompe peut-être.
    Un beau texte, très imprégné.

    • KMS on 23 mars 2010 at 18 h 33 min

      Ah en fait on y lit ce que l’on veut et je me garderais bien d’affirmer ou d’infirmer la vision de chacun, c’est justement ce qui me plait, que ça soit assez flou pour que chacun y lise sa propre vision des choses :-)

  6. PdB on 23 mars 2010 at 21 h 37 min

    T’as raison, chacun lit ce qu’il veut, et ton texte est vraiment bien, une ambiance bien année 70 je trouve (tu vois, je fais ce que je veux aussi), le truc on ne sait pas bien, Vincennes, tu vois, le château, ou la rue de Paris, en face la vieille avec sa pince à linge qui retient le rideau (la tienne l’était moins, mais on s’en fout toujours), il y avait même un petit retroviseur fixé là par un type de passage, pour voir qui sonnait sans se déplacer, ces histoires un peu trop tristes, un peu trop gaies aussi, la café esseulé du matin, oui, je m’en souviens bien, il n’y avait pas de soleil et on était en juillet tu vois, d’une certaine manière des relations un peu trop faciles, et vite conclues, vite oubliées mais c’est pas ça non plus, ça n’avait rien de cynique ou de consommable, mais juste une passade, un moment tellement tendre aussi parfois, en même temps on commençait aussi à savoir ce que c’était, la tendresse et elles comme nous, on fumait, on buvait peu puisqu’on n’avait pas tellement de fric à mettre dans l’alcool ou la bière ou n’importe quoi de ce genre, mais il y avait aussi le ciné, il y avait la musique mais aussi le ciné, parfois le théâtre aussi, tu te rappelles quand tu es parti à Avignon avec cette petite troupe que tu ne connaissais pas vraiment, pas trop, pas une troupe de théâtre, d’amis, de copains, de potes, le camping de l’autre côté du fleuve enfin tout ça… oui, années 70 c’est ça, t’as raison, au début de l’âge, des adultes voilà…

    • KMS on 24 mars 2010 at 8 h 56 min

      Un des petites rues derrière la rue de paris parce qu’elle est trop large sinon, mais dans les rues derrière il y a plein de vieux immeubles. Le disque n’est sorti qu’en 84 alors pour les années 70… mais tu êux remplacer par un autre disque ça fera l’affaire aussi tu sais.

  7. mb on 24 mars 2010 at 8 h 13 min

    « …we’ll meet again some day on the avenue…
    J’ai longtemps évité les avenues, avant de comprendre que les chansons, ne disaient pas toujours la vérité. »

    J’aime beaucoup…

  8. Querlas on 27 mars 2010 at 1 h 23 min

    merci.

  9. mamzelleka on 27 mars 2010 at 21 h 16 min

    sublime. merci pour ça, malgré les larmes qui coulent sur mes joues comme la pluie sur les vitres.

    • KMS on 27 mars 2010 at 22 h 03 min

      Ah mais non, ce n’est pas fait pour pleurer, enfin je trouve que ce n’est pas un texte triqte, du moins je ne crois pas, ou je ne l’ai pas voulu ainsi. Après on pleure toujours sur soi-même et sur des choses perdues je crois bien…

  10. Donjipez on 28 mars 2010 at 13 h 18 min

    Un texte splendide qui ne peut que renvoyer à des choses un peu dissimulées et sans doute volontairement enfouis derrière une brume et des fumées. Pour moi ce disque – acheté je ne sais plus sur la foi de quoi – a toujours eu des allures d’Ovni par rapport à mes goûts « dominants » du moment. Je n’avais d’ailleurs jamais remonté vraiment le fil des reprises ou celui allant aux formations originales de ceux qui le composaient. Après en avoir parlé avec @pommedepin j’ai ressorti le vinyle d’époque, pas écouté depuis bien une dizaine d’années. Et cela reste comme un truc en suspension pour temps perdus, temps où je ne parviens – contrairement à d’autres cas – à plaquer d’autres souvenirs précis que des écoutes en tête à tête avec le son qui en sortait.

    • KMS on 28 mars 2010 at 20 h 43 min

      Merci.
      Je n’arrive pas vraiment à savoir pourquoi ce disque est resté dans la mémoire de beaucoup. Intrinsèquement il n’est pas extraordinaire mais il a collé parfaitement à une certaine époque et ce n’est pas une moindre qualité.

  11. gilda on 4 avril 2010 at 17 h 09 min

    Quel texte, à quelques virgules déplaçables et quelques mots (très peu) suppressibles près, lu à voix haute sur fond de la musique même, il tient la route et bien plus que ça.

    I wish I were some publisher.

  12. Albanmono on 16 décembre 2010 at 12 h 27 min

    Je ne découvre que très tardivement ce très beau texte…
    Souvenirs universels…c’est un très beau terme…
    Je me rappelle d’une assemblée d’amis dans un camion sur le camping du festival de Reading en 1991, on écoutait religieusement « You and your sister » (Chris Bell) chantée par Kim Deal sur « Blood », le 3ème « This Mortal Coil »…
    On disait que c’était la plus belle chanson du monde sans savoir que c’était une reprise…En fans des Pixies, on pensait naïvement que c’était un inédit du groupe….
    On était fans hardcore de Teenage Fan Club sans jamais avoir vraiment bien écouté Big Star…
    A mon retour en France après le festival, j’ai lu les notes de la pochette du disque et j’ai enfin découvert Chris Bell, Big Star et l’influence gigantesque qu’ils avaient sur mes groupes préférés de l’époque…
    Souvenirs universels…
    Merci pour ce texte…

  13. earandnow on 19 septembre 2011 at 22 h 17 min

    Un immense merci à toi.