662 J’arrête (Glenn Gould – Beethoven sonate n° 31 op. 110 )

17 mars 2010 Par KMS
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Glenn Gould – Beethoven : Sonate n° 31 op. 110 Adagio, man non troppo — Fuga : Allegro, ma non troppo Album : Beethoven : Sonates pour piano Vol. 2 1956)

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Ça va finir par se voir que je n’écris plus ou ou si peu que ça ne ressemble à rien.
Depuis la semaine dernière j’ai ressorti de vieux disques de piano, des sonates de Beethoven, du Bach par Glenn Gould, du Chopin par Martha Argeritch. Je ne supporte plus les symphonies depuis longtemps, je ne dépasse plus le quintet. C’est ma jauge maximale.

C’est venu avec cette vidéo d’Arte où les pianistes jouent au milieu d’une patinoire. Surtout à cause de ce jeune russe talentueux interprétant brillamment le 1er mouvement de la sonate n°23 en F moll (fa mineur). Ça m’a fait toujours fait sourire la notation allemande. Moll pour mineur et dur pour majeur. Comme si cela impliquait une notion de consistance dans la tonalité.

Ça va finir par se voir mais écrire quoi quand on a ces journées là. Elles reviennent comme ça tous les ans. Tout le temps. J’ai déjà tout dit. On se répète déjà bien assez, dans la vie en général, pour en ajouter une couche supplémentaire.

Forcément j’en arrive toujours rapidement à Glenn Gould quand je ressors les disques de piano. Gould me fascine. Pour le silence entre les notes, j’avais besoin de ça sûrement aussi, de ces silences entre les notes. Il fascine par sa posture devant le clavier, assis très bas, penché en avant presque à toucher le clavier des lèvres par instant. Loin très loin de la position académique. Il n’utilisait pas la banquette habituelle pour s’asseoir, mais une chaise en bois assez spartiate qu’il trimbalait partout que son père lui avait fabriqué et qu’il continua d’utiliser même lorsque son assise fut détruite. Les couches de vêtements qu’il superposait les unes aux autres. Il y a son chant aussi, ce marmonnement qu’on entend sur certains enregistrements. Son jeu si particulier, tout en respiration, à en bouleverser les tempos et la danse de ses longues mains sans fin sur le clavier (voir la vidéo ci-dessous).

Et le fait qu’à un moment donné il ait dit j’arrête. J’arrête la scène, les concerts en public, je ne ferai plus que des disques. Ça devait germer en lui depuis quelques temps, mais un jour d’avril 1964, à presque 32 ans il a dit j’arrête.

Ça fascine. Ça fait envie. Dire j’arrête, comme ça. Non pas j’arrête tout, mais j’arrête de faire ce qui ne me satisfait plus. On pourrait disserter durant des pages sur sa motivation ce jour là, peut être liée à son éventuel syndrome d’Asperger (une forme d’autisme) et une génération de musicologue s’est penchée sur son cas mais ce n’est pas le problème. L’important c’est sa décision. J’arrête. Après la sonate op. 110 de Beethoven (en As dur (la bémol majeur)). Comme si en arrivant un matin au bureau je disais j’arrête. Je choisis ce que je fais, je viens quand je veux, je reste à la maison. J’arrête.

« C’était peut être au mileu de l’Andante du Beethoven que tout s’était rompu – ou éclairé – qui sait? Le lien qui l’unissait à la salle, la ligne des notes bémolisées (mi ré do si do la la sol), s’était défait. Les doigts avaient continué à jouer les notes, mais lui n’était plus là.
[...]il n’aimait rien tant certains soirs que d’avoir à lutter pour se libérer de l’oppressante et quelque peu salissante présence des gens. Mais quelque chose s’était effondré ce soir là à la mesure 17 du troisième mouvement de l’opus 110, quand se déplore le
Klagender Gesang, le chant de douleur. Il n’avait pu faire le crescendo qui sous tend la plainte. Il ne pouvait faire cela. Pas devant eux, les deux mille qui regardaient, attendaient la fin. C’était comme de se dévêtir ou mourir. Il fallait se cacher. Il savait que la fugue allait venir très vite, où il pourrait se masquer de sérénité. Mais il reviendrait aussi, encore, voilé, perdendo le forze, l’aroso de douleur, et alors, indiquée à la mesure 130, la pédale una corda ne suffirait pas à teinter d’absence la phrase qui s’efface. Il faudrait encore moins de son. »

Michel Schneider : Glenn Gould piano solo

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Catégorie : Music of my mind

35 Responses to “ 662 J’arrête (Glenn Gould – Beethoven sonate n° 31 op. 110 ) ”

  1. SolitaryMan on 17 mars 2010 at 22 h 43 min

    Moi non plus je n’écris plus beaucoup en ce moment. Mais je continue!

    • KMS on 17 mars 2010 at 22 h 51 min

      Ah mais moi aussi.

  2. F on 17 mars 2010 at 22 h 44 min

    accord complet – un peu pareil dans écoute Janos Starker au violoncelle : on l’entend respirer – des années et années que n’ai rien écouté moi non plus au-delà du quintett (exceptions : octuor cello Philip Glass), quatuors oui (Scelsi) mais surtout me gave d’instruments joués seuls (à cordes, toujours à cordes) et y a quand même beau répertoire – allez, vais me faire un peu de Glenn Gould à ta santé, mais en piano en ce moment suis plutôt dans FantasieStücke de Schuman et ad lib l’op 117 de Brahms

    • KMS on 17 mars 2010 at 22 h 55 min

      Alors tu vois c’est marrant parce que pour Philip Glass ou Steve Reich, des formations plus importantes ne me gênent pas (j’aime tellement Music for eighteen musicians), mais je crois que c’est parce qu’instinctivement je ne les « range » pas dans la catégorie classique mais je viens seulement d’en prendre conscience.

      • F on 18 mars 2010 at 1 h 48 min

        idem pour Steve Reich, et ça m’était revenu juste ma réponse envoyée – tu te rappelles « Electric Counterpoint » où chacune des 18 guitare électriques joue une seule note, Pat Metheny avait fait toutes les pistes…

  3. F on 17 mars 2010 at 22 h 45 min

    tu as lu « le naufragé » de Thomas Bernhard ? – prolongement direct du texte ci-dessus

    • KMS on 17 mars 2010 at 22 h 55 min

      Non mais je vais me trouver ça.

  4. Starsky on 17 mars 2010 at 23 h 10 min

    Chaque fois que je lis ce « sans intérêt » là-bas à droite de la page, j’ai une pensée pour toi.
    Pour des proches aussi, ceux qui se demandent toujours et encore s’ils ne vont pas arrêter. Ou comment ils vont pouvoir arrêter.
    Chaque fois, je mesure la rareté du bien qui consiste à faire un métier que l’on aime au jour le jour. Je mesure surtout le scandale de cette rareté, l’insoutenable mise à mort du travail qui se répète partout et semble gagner encore un peu plus de terrain chaque jour.

    Hold on and keep on riding those dark waves.

    • KMS on 18 mars 2010 at 8 h 53 min

      En même temps ce n’est pas le bagne ni même l’usine loin de là, je bosse dans un truc utile en plus, non capitalistique. C’est juste que ça ne m’intéresse plus de bosser comme ça, de cette manière. Après ce qui retient d’arrêter c’est l’argent forcément, toujours le même problème…

  5. PdB on 18 mars 2010 at 9 h 53 min

    Continue, va, simplement. Et la musique, et le boulot. Quand il sera blette, quand il sera temps, ça se cassera la gueule de soi-même. C’est pas du fatalisme, c’est que les choses sont, parfois, plus fortes que nous. Il y avait Brel aussi dans ce cas. Pour Gould, en tout cas, (« la musique dans le masque » me disait en se marrant Guy Kalifa, j’adorais son rire à celui-là, avec la main ouverte devant son visage), le plan « je fais ce que je veux » je crois qu’on peut repasser le plat : il faisait ce qu’il pouvait, génialement c’est certain, mais ce qu’il pouvait seulement. Un peu comme nous tous. Continue. Et merci

    • KMS on 18 mars 2010 at 10 h 03 min

      Ah mais je continue, c’est bien ça le problème, je n’arrive pas à arrêter (pas ici hein, au boulot).

      • PdB on 18 mars 2010 at 10 h 41 min

        ouais, n’empêche que Beethoven a de la classe, ce salopard… tout comme Gould hein… la grande classe, et pour le partage, merci KMS toujours tu vois

      • KMS on 18 mars 2010 at 11 h 08 min

        Regarde la vidéo d’Arte aussi, dans la patinoire, au début c’est la fille mais je n’aime pas trop son jeu, par contre ensuite il y a le jeune garçon et lui sur Beethoven il dépote.

  6. mb on 18 mars 2010 at 12 h 26 min

    J’adore, vraiment… j’avais une veille cassettes de Nocturnes de Chopin que j’ai perdu et je ne me rappellai plus l’interprète au toucher sublime. Je vais donc acheter de Glenn Gould…

    • KMS on 18 mars 2010 at 13 h 19 min

      Je recommande surtout ses interprétations de Bach, les variations Goldberg, le clavier bien tempéré. Brahms aussi est magnifiquement joué par Gould.

      • mb on 18 mars 2010 at 21 h 00 min

        Merci, c’est noté ! :)

      • mb on 19 mars 2010 at 15 h 24 min

        Alors, il y a deux versions, 1955 et 1981. Ne sachant laquel choisir, j’ai pris un coffret trois disques, lol. Si jamais un des deux vous n’aimez pas, tu peut me le dire pour que je modifie ma commande ? Merci ! :)

      • KMS on 19 mars 2010 at 16 h 08 min

        Ma préférence va très nettement à la version de 1981.

    • Merle on 18 mars 2010 at 22 h 45 min

      Nocturnes, toucher sublime : Samson François ?

      • mb on 19 mars 2010 at 2 h 44 min

        Hmm, ça fait tellement longtemps que je l’ai perdu, et il y a tellement d’interpretations de Chopin, mais je n’était pas tombé sur des bons… mais je vous fait confiance, Samson François, c’est noté. Merci !

      • mb on 19 mars 2010 at 15 h 25 min

        Merci encore, j’ai écouté un peu sur utube, j’aime. J’ai donc passé commande !

  7. Elise on 18 mars 2010 at 18 h 00 min

    Merci de me rappeler Michel Schneider, un beau livre chez L’Un et l’Autre, Gould, les variations, ce que l’on devrait entendre pareil mais qu’on n’entend plus pareil parce qu’entre il y a eu les variations justement, c’est vrai faut s’accrocher pour répéter, mais peut-être qu’on croit juste répéter, c’est déjà autre chose et bientôt ce sera là. Je m’embrouille sans doute un peu, je ferais mieux de me mettre en quête de ce livre de Michel Schneider !

    • KMS on 18 mars 2010 at 21 h 03 min

      Il faudrait que je lise une autre bio de Gould pour avoir un point de comparaison, mais celui-ci a au moins le mérite d’être assez bien écrit ce qui n’est pas négligeable.

  8. SolitaryMan on 18 mars 2010 at 22 h 26 min

    Je crois que je vais m’y remettre sous peu, je viens d’apprendre la disparition d’Alex Chilton… Quelle hécatombe depuis trois mois.

  9. toxicavengeresse on 25 mars 2010 at 18 h 32 min

    j’adore les émissions qu’il a faites avec le réalisateur Bruno Monsaingeon pour la tv canadienne CBC entre 1950 et 1980 (« so you want to write a fugue » et tous les autres épisodes), c’est un passeur de musique incomparable…

    • KMS on 25 mars 2010 at 21 h 01 min

      Oui tout à fait. I la également fait plein d’émission de radio il adorait ça. Drôle de bonhomme.

  10. mamzelleka on 27 mars 2010 at 21 h 22 min

    Ne plus faire que ce que l’on aime, sans doute le luxe suprême, ici-bas. (Martha Argerich et Glenn Gould,les deux seuls pianistes qui trouvent grâce à mes yeux – j’ai trop fréquenté ce sale petit monde-là- joli choix !) (essayer une pièce pour orchestre dirigée par Abaddo, pour te faire changer d’avis ? ;p)

    • KMS on 27 mars 2010 at 22 h 06 min

      Ah ils sont détestables ces gens là? Ça ne me surprendrait pas vraiment je crois… Abaddo pourquoi pas, s’il dirige Mahler alors même si je ne suis pas certain que cela soit son compositeur de prédiclection…

      • mamzelleka on 19 avril 2010 at 20 h 43 min

        La musique classique à haut voire très haut niveau est « panier de crabes » au possible, les pinces les plus acérées étant celles des pianistes, des violonistes et des chanteurs. Oui. Abbaddo / Mahler, il me semble bien que cela doit se trouver !

  11. mb on 7 avril 2010 at 21 h 43 min

    <>

    J’apporte ces commentaires depuis ton article sur Fleetwood Mac comme je ne peut commenter la-bas et remercie « Merle » pour Samson François. Quel rapport ? Le 18 Mars j’ai découvert la mort d’un ami. Un ami oublié depuis… très longtemps. Pourquoi decouvrir celà la semaine de l’anniversaire de sa mort ? Pourquoi Samson François sera Taurau lui aussi, et mort à 46 ans (lui aussi à un mois près). Il y en a eu d’autres signes étranges depuis ce jour… comme ce discours sur le Nocturne n°8 :
    http://www.youtube.com/watch?v=zBcl6m9GL8E

    Coiincidence ? En tout cas en plus de beaucoup aimer ses interpretations, ils prennent une signification plus important pour moi…

    • KMS on 8 avril 2010 at 9 h 00 min

      Quand tu dis là-bas, tu veux dire l’ancienne page? Si c’est ça c’est normal j’ai fermé les commentaires. Mais tous les articles ont été importés ici.

      • mb on 8 avril 2010 at 11 h 43 min

        Ah. J’étais tomber sur l’ancien page depuis un lien que tu avais laissé dans un commentaire d’un autre blog.

  12. mb on 7 avril 2010 at 21 h 44 min

    Les commentaires de Dahu et ta reponse ont disparu…

    • KMS on 8 avril 2010 at 8 h 59 min

      Quels commentaires ont disparu? Où ça?

      • mb on 8 avril 2010 at 11 h 38 min

        Ceux que je mettez en début de mon commentaire. Les derniers reponses de l’article sur Fleetwood Mac et dont mon commentaire est un peu en reponse…