557 Je me souviens #15 : Neil’s yard #4 (Neil Young)

21 septembre 2009 Par KMS
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Neil Young : Speakin’ out (Album : Tonight the night 1975)

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Je me souviens avoir entendu Speakin’ out pour la première fois un après-midi de juillet 1975 à la radio en traversant Bléré en Indre et Loire dans la voiture de mes parents. Speakin’ out. Sur Europe 1 ou RTL. Perdue au milieu de chanteurs de variété française dans une émission sur les nouveautés du moment. C’était rare, on s’en souvenait.

Cet été là j’écoutais plutôt Yes (Tales from topographic oceans)(je crois que je peux encore réciter par coeur les paroles de l’intro en simili a capella)(Dawn of the light lies between a silence and sold sources, chase amid fusion of wonder in moment hardly seen forgotten…) et Genesis (Selling England by the pound)(je crois que je peux encore chanter par coeur les paroles de TOUT l’album)(Can you tell me where my country lies, said the uniform to his true love eyes, he lies with me, cries the queen of maybe for her merchandfise he traded in his prize…) et Led Zeppelin. Je découvrais toute cette musique depuis quatre ou cinq mois. C’était comme d’ouvrir la caverne d’Ali Baba.

Tonight the night. Je connaissais son existence au travers des chroniques de Best et Rock & Folk. Il était sorti en mai ou juin. Quelque chose dans ces chroniques avait dû attirer mon attention mais je n’avais encore jamais entendu Neil Young. Le speaker avait annoncé le titre avant sa diffusion. Speakin’ out de Neil Young tiré de son nouvel album. Quelque chose dans le genre.

Sur le petit haut parleur de la voiture j’ai entendu un piano un peu bastringue, une guitare et Neil avec sa voix désabusée, lourde de fatigue et de substances diverses et variées, I went to the movie the other night. Il y a ce moment, durant le premier solo, et pourtant les solos de guitare, mais là, sur les cordes jouées avec les doigts par Nils Lofgren, vers 1′35″, il y a un petit motif, avec ces harmoniques pincées, qui m’est resté comme un tatouage. Pas grand chose, quelques notes, elles m’ont toujours remué, depuis le début, dans la voiture, avant de passer le pont sur le Cher. Après aussi, lorsque j’ai acheté le disque, plus tard, bien plus tard. En 77. Pas le premier Neil Young, c’était Time fades away. Mais le deuxième ou le troisième. Ca se confond avec Harvest dans la mémoire.

C’était encore l’ID 19 qu’avait mon père à cette époque là. Une beige. Elle datait de 1967. On ne changeait pas de voiture très souvent. Les sièges étaient rouge vif. Le type de la radio a coupé avant la fin du morceau comme ils faisaient tout le temps, j’avais horreur de ça. Mais j’avais entendu Neil Young. Pour la première fois. A Bléré, juste avant de passer le pont sur Le Cher. On était en 1975. Va savoir pourquoi je m’en souviens encore.

J’avais quatorze ans. On campait dans un champ en face de la maison d’un collègue de mon père. Dans un village de tourraine complètement paumé. On y est passé l’année dernière, on aurait presque pu voir des buissons poussés par le vent au milieu de la route comme dans les villes fantômes.

Le soir on écoutait sur la radio une émission où les auditeurs devaient voter par téléphone pour choisir les chansons. C’était toujours des duels. Du genre un Stones contre un Beatles. Ou Elton John contre T.Rex. In a gadda da vida et son solo de batterie contre Tubular bells de Mike Oldfield. L’émission finissait souvent sur ces deux chansons qu’ils coupaient quand même avant la fin. Forcément, l’émission était caviardée de duels entre des chanteurs de variétés françaises d’époque. Mais tous les deux ou trois duels on avait du rock. Heureusement qu’il y avait cette émission. Ca finissait par lasser mes parents alors je restais dans la caravane à coté du transistor.

Je savais que c’était un disque de mort, de deuil, j’avais déjà lu au moins trois fois les chroniques. Quelque chose d’un peu morbide qui m’attirait. Une coté obscur.

La photo de la pochette m’a toujours impressionnée. Ce portrait de Neil sur scène, le cheveu filasse en excès de sébum, dans cette veste claire à rayures (la jaune de la photo d’On the beach?), la barbe lui mangeant le visage, avec des lunettes de soleil lui cachant les yeux, et ses cheveux de chaque coté du visage dessinant ce triangle blanc messianique sur le front. Il ne semble pas au mieux de sa forme, on le sent poisseux, débitant des horreurs dans le micro, l’index ergoteur et pinailleur, donneur de leçon.

Un disque noir. Un disque sale. Je l’ai usé.
Qu’est-ce que j’y comprenais adolescent à tous ces morts? A cette usure de l’existence qui suinte sur toutes les chansons de la 2ème face, ma préférée, où la voix de Neil est sur le fil. Tired eyes (he shot four men in a cocaine deal…), Roll another number où il raconte qu’il est tellement loin des hélicoptères de Woodstock comme si des décennies étaient passées, ça ne faisait que quatre ans quand il a écrit la chanson. Albuquerque (Alboukeurki comme il dit), et sa poussière, sa route usée, sa lassitude, l’envie de partir sans savoir où, le désert, la sueur sur la peau, un sentiment illusoire de liberté et de laisser derrière tout ce que l’on fuit. Comme un étranger. Un de ses plus belles chansons.

Tonight the night. Le soir où Neil Young déballe tout. Ce disque est une vraie tartine de poisse. Avec plusieurs couches, bien étalées. Le disque d’un homme rongé par la culpabilité face à ces deux morts. A en faire pâlir le Berlin de Lou Reed. Comme il l’a dit lui même, ce n’est pas un disque du matin, il faut l’écouter à la nuit tombée.

Particulièrement avec Borrowed tune (chanson empruntée), pire aveu d’impuissance de toute l’histoire du rock, où Neil pompe le Lady Jane des Stones et l’avoue (I’m singing this borrowed tune I took from the Rolling Stones… too wasted to write my own). Les artistes n’ont pas de pudeur parfois… Neil Young l’avait enregistré en 1973. Il aura attendu deux ans (et un album) avant de le sortir…

Un disque de mort, de morts. This album was made for Danny Whiten et Bruce Berry who lived and died for rock’n roll. Danny Whiten, guitariste du Crazy Horse que Neil Young avait refusé de prendre dans le groupe pour la tournée suivant Harvest pour cause d’addiction trop importante à l’héroïne. Neil lui a filé un billet d’avion pour L.A. et $50 pour qu’il rentre chez lui. On le retrouva le soir même overdosé dans la salle de bains d’un ami.
Quelques mois plus tard Bruce Berry (was a workingman…), un ancien roadie de CSN&Y, est retrouvé mort d’OD après s’être fait viré pour avoir piqué la guitare de David Crosby (he use to pick up my guitar and play and sing a song in a shaky voice). Neil en parle dans Tonight the night la chanson, qui ouvre et ferme l’album comme un couvercle de cercueil à une présentation mortuaire… De Whitten pas un mot dans les chansons, mais sur la photo de la pochette intérieure on y voit le groupe qui a enregistré ce disque, avec le nom d
e Whitten à une place vide, devant les amplis.

Le carton de la pochette a un grain un peu particulier, assez épais, proche de celui de la pochette d’Harvest mais d’un noir mat qui déteindrait presque sur les doigts. Un disque qui laisse des traces.

A l’intérieur on y trouvait un petit dépliant plutôt énigmatique (disparu sur le cd bien entendu…). Avec un compte rendu d’un concert de Neil Young en néerlandais (miracle d’internet on en trouve maintenant une traduction) qui ajoutait encore un peu plus à la légende de cet album. Une lettre adressé à un certain Waterface débutant par les mots avec lesquels Neil introduisait le show lors de la tournée TNT : Welcome to Miami beach. Everything is cheaper than it looks ». Waterface serait Danny Whitten. L’auteur de la lettre (Neil?) lui demandant de saluer BB (Bruce Berry)…

Quelques mois plus tard j’en saurais un peu plus, avec un article de Francis Dordor paru dans Best de Mars 1976. Il balayait toute la carrière de Neil jusqu’à Zuma sorti peu de temps avant. Lire l’article c’était plonger à pieds joints dans le mythe Neil Young. L’article était imprimé en lettre blanche sur fond noir, dans le ton de Tonight the night. J’ai toujours l’article, découpé et rangé dans une pochette.

Je crois bien que je n’ai plus jamais entendu Speakin’ out à la radio. Mais ça a commencé là. Le premier contact. On est en 2009, je me demande quand sortira le prochain coffret d’archives, celui sur la période suivante, celle qui comprendra Time fades away, On the beach et Tonight the night, la ditch trilogy, mes Neil Young préférés. Depuis plus de trente ans.

On ne parle jamais de la photo intérieure de la pochette ouvrante, elle est pourtant terriblement révélatrice de ce disque. On y voit Neil Young assis à une table dans ce qui est visiblement un pub ou un bar. On distingue au premier plan deux pendules (Time fades away?). Il ne regarde pas l’objectif, la photo est prise à son insu, une photo volée.
Une photo où l’on semble espionner son intimité. C’est un peu ce que l’on fait, à chaque fois que l’on écoute ce disque…

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Catégorie : 7 Tease, Je me souviens, Obsessions

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