646 Les samedis musicaux #14 (Heldon & Deleuze)

13 février 2010 Par KMS
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Heldon : Ouais Marchais, mieux qu’en 68 (Le Voyageur) (Album : Electronique Guerilla 1974)

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« Qui est parvenu, ne serait-ce que dans une certaine mesure, à la liberté de la raison ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur, – pour un voyage, toutefois, qui ne tend pas vers un but dernier : car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera, les yeux ouverts à tout ce qui se passe en vérité dans le monde »

1972. La jeunesse française surfe encore sur la queue de la comète soixante-huitarde. L’activisme politique, la contre culture underground fleurissent un peu partout. Un des hauts lieu de ceux-ci est la faculté autogérée de Vincennes, ou plutôt le Centre Universitaire Expérimental (à lire, les étudiants actuels hallucineront totalement) comme elle s’appelait alors.

Après 68, Richard Pinhas, un jeune étudiant alors militant trotskiste, laisse tomber l’histoire et s’inscrit à Nanterre en sociologie où parallèlement il joue en tant que guitariste dans Blues Convention avec Klaus Blasquiz. Le groupe arrête lorsque fin 1969, Blasquiz devient le chanteur de Magma.

A Nanterre, Pinhas suit les cours de Jean Baudrillard. C’est par Baudrillard qu’il fait la connaissance de Gilles Deleuze qui enseignait alors à l’université de Vincennes, dans le foutoir libertaire ambiant qui était un monde totalement à part mais aussi un vivier incroyable de création et de contre-culture (et de liberté sexuelle et de consommations de stupéfiants mais c’est une autre histoire…). Pinhas étudiera avec Deleuze et deviendra son assistant.

C’est là que Pinhas monte son deuxième groupe, Schizo. Afin de pouvoir sortir son deuxième 45T, Richard Pinhas, en avance sur le mouvement D.I.Y qui explosera avec le punk à partir de fin 76 (voir le Samedi musical #13), fonde son label Disjuncta. Le disque sortira en 1972 à 500 exemplaires après la séparation du groupe. Le mode de diffusion de celui-ci est sa première particularité puisqu’il est distribué gratuitement. Si ce mode de diffusion résultait d’un choix idéologique de Richard Pinhas, on ne peut s’empêcher de penser qu’il avait quelques années d’avance si l’on regarde les pratiques de plus en plus courantes depuis l’arrivée d’internet.

L’autre particularité de ce 45T, est la présence de Gilles Deleuze sur Le Voyageur, récitant un texte de Nietzsche tiré d’Humain trop humain. C’est la voix de Deleuze qui rendit ce titre immédiatement culte (on peut trouver le 45T d’origine dans les 200€…).

Le morceau sera repris en 1974 sur Electronique Guerilla, le premier album d’Heldon (dédié à Robert Wyatt), nouveau groupe de Richard Pinhas, sous le titre ironique de Ouais Marchais, mieux qu’en 68 (la version que l’on entend ici).

Sur une musique influencée par le krautrock, préfigurant avec trente ans d’avance un certain post-rock (réécouter R U still in 2 it? de Mogwai pour la filiation), Pinhas aborde une voie proche des travaux de Fripp et Eno (en dehors de la partie instrumentale centrale et son synthé très progressive seventies mais on était en plein dedans…), et parsème le reste de l’album de traits de guitare typiquement Frippien (superbe vidéo).

Le Voyageur est resté dans la culture underground musicale française, tant pour la démarche que la présence imposante de Deleuze. Richard Pinhas continue de faire de la musique sur un versant expérimental (dont une récente collaboration avec Merzbow). Il sortit même en 1982 un autre disque avec la participation de Deleuze avec lequel il sera resté très lié (Pinhas gère d’ailleurs le Webdeleuze où l’on trouve la transcription de ses cours). On oubliera par contre ses collaborations avec le crypto-parano Maurice Dantec.

Pour la petite histoire, dans la réédition vinyle d’Electronique Guerilla sortie chez Wha Wha Records, on trouve un 45T reprenant les deux sortis sous le nom de Schizo en 1972. Fortement conseillé à l’achat si c’est encore trouvable.

La fac de Vincennes fut rasée en 1979 à mon grand regret, puisque j’avais espéré pouvoir y faire un passage pour mon entrée en fac en 1978, probablement plus attiré par son atmosphère sulfureuse que par un désir profond d’étudier.

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Catégorie : 7 Tease, Samedis Musicaux

10 Responses to “ 646 Les samedis musicaux #14 (Heldon & Deleuze) ”

  1. mb on 13 février 2010 at 21 h 26 min

    Excéllent, la musique comme le billet, j’ai apris qqchose aujourd’hui. Je ne connais pas mais j’aime beaucoup…

    • KMS on 13 février 2010 at 22 h 20 min

      J’aurais dû parler un peu plus d’Heldon et de ses disques de la 2ème moitié des années 70 mais ça faisait déjà une tartine. Plusieurs sont très intéressants. En tout cas je suis content que ça ait plu.

  2. PdB on 14 février 2010 at 11 h 03 min

    Une page d’histoire, hein, KMS, je ne suis pas allé à Vincennes, dans ces années-là, je faisais des sciences dures à Jussieu, chacun sa vie, sans doute, mais des potes évidemment qui justement bossaient dans les trains, des enquêtes, qui suivaient des cours de cuisine médiévale, les soirées figues et autres bazars, stupéfiantes ouais, mais tu vois, intituler « nef des fous » (l’article sous le CUE, pas toi) je ne suis pas très en phase avec ça, il me semble que c’est une manière de regarder les choses dans le mauvais sens (celui du pouvoir) alors que ça bouillonnait, ça recherchait, ça travaillait, ça aimait et ça donnait… bien plus en une seule journée que dans toute une vie de fac d’assas de merde de gud de fumier nano le petit ou a du aussi aller son ordure de ministre comptable… hein.

    • KMS on 14 février 2010 at 11 h 44 min

      Je ne l’ai pas pris de la même manière que toi le titre la Nef des fous. Pas de manière péjorative en tout cas. Forcément l’article est réducteur mais bon en 2 pages… Dans Génération de Hervé Hamon et Patrick Rotman on en aprle plus et je suppose qu’il y a tout un tas de bouquins dessus. Ça fait totalement halluciner une fac comme ça de nos jours (déjà à l’époque).

  3. fox on 16 février 2010 at 13 h 26 min

    Pauvre Dantec… Me semble-t-il, ces deux -là sont toujours liés… L’intérêt d’écrire, ou d’être dans une position artistique disons, c’est de secouer le cocotier. Céline est indissociable des Beaux draps, et pourtant… Dantec est bien barré, et pourtant… J’ai même acheté le dernier…

    • KMS on 16 février 2010 at 15 h 53 min

      Je ne peux plus Dantec. Trop insupportable.

  4. fox on 17 février 2010 at 8 h 27 min

    J’vais à Montréal quelques jours. J’essaie de mettre la main dessus, voir à quoi il ressemble vraiment. Et j’te raconte…

  5. john warsen on 19 mars 2010 at 12 h 56 min

    la vidéo a été supprimée. Bah, chacun peut faire la sienne :
    http://pagesperso-orange.fr/john.warsen/images/videos/le%20voyageur.mov
    je n’ai jamais retrouvé le texte original dans nietzche, et c’est pas faute d’avoir cherché.
    Et j’ai rendu le DVD de Deleuze à la médiathèque sans le regarder.
    Shame !

  6. leguimio on 10 mars 2011 at 23 h 54 min

    Et ce « voyageur » m’accompagne depuis 72 quand le disque est sorti. Absolument fasciné par ce texte scandé par Deleuze, j’y reviens sans cesse.

    • KMS on 11 mars 2011 at 16 h 56 min

      Oh je ne l’ai découvert que bien plus tard. En même temps je n’avais que 11 ans en 72 et bien loin de tout ça…