458 2cv (Lloyd Cole)

19 janvier 2009 Par KMS
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(458)
Lloyd Cole : 2cv (Album : Rattlesnakes 1984)

Retour sur le café du grand-père, mais vu de l’extérieur. Difficile de dater la photo puisqu’aucune indication ne figure au dos, mais au vu de la série, il semblerait que nous soyons au début des années 60, mes parents étant venus habiter au 2ème étage au-dessus du café après ma naissance. Nous sommes probablement en 1962 ou 1963. On y entrevoit l’entrée du café à l’angle des deux rues et l’épicerie tenue par ma grand-mère dans le prolongement du café. C’est elle la silhouette noire que l’on aperçoit en train de rentrer des casiers à bouteilles en bois Il n’y a encore pas si longtemps, le gros thermomètre publicitaire que l’on voit à gauche sur la façade était toujours à la cave.

Il y a dans cette photo, en filigrane, une explication essentielle du mal être de nos sociétés sur-urbanisées actuelles. Ca saute aux yeux. On est ici à Alfortville, très proche banlieue de Paris, pas dans un coin reculé, 10mn de la gare de Lyon par le RER qui a l »époque était encore le train de banlieue. Et il n’y a rien, pas une voiture. PAS UNE VOITURE. C’est ça le plus surprenant.

Le même endroit de nos jours, les trottoirs dégueulent de bagnoles dans tous les coins. Ma mère y habite encore, on y était hier après-midi pour y fêter ses 80 ans. On a du mal à se garer, voire à marcher sur le trottoir, tellement les voitures ont envahi la rue. L’espace vital de chacun s’est réduit comme peau de chagrin. On s’étonnera après que chacun haïsse son voisin.

La première photo respire la tranquillité, malgré tout, l’ennui y est peut être moins prégnant que de nos jours. Même si sur la photo il n’y a personne, la rue appartenait en un sens également aux habitants. Les appartements étaient petits, les enfants annexaient souvent le trottoir. J’ai joué là longtemps, sur l’emplacement du marché.

C’est maintenant un parking, et vu le passage je doute que des parents autorisent leurs enfants à jouer… « là ». Dans le fond, de nouvelles « résidences de standing » ont poussé il y a quelques mois, rasant le pâté de maison où se trouvaient le vendeur d’électroménager et l’auto-école du père de Dominique.

En fait, on en voit deux des voitures, dont la 2cv du grand-père. Garée le long de l’emplacement du marché du jeudi. On y voit les structures tubulaires caractéristiques. Elles n’étaient pas garées là normalement. Il devait y avoir une raison particulière. La 4cv est peut être celle d’un de mes oncles.

Le marché n’existe plus depuis bien longtemps. A la place on y gare des voitures… Derrière, on voit l’avenue reliant Maisons-Alfort à Vitry. Où il n’y a pas une voiture non plus, pas une seule qui passe. Plus de quarante ans plus tard, la chose est du domaine de la science fiction, lorsqu’il ne restera plus sur terre que quelques cafards radioactifs.

Dans ma mémoire, la 2cv du grand-père est un monument à elle seule. La seule que je n’aie jamais vue avec un coffre bombé. Les modèles suivants, ceux que tout le monde connait, avaient un coffre plat et droit. Sur celle-ci il est bombé. Ca en faisait son charme.

Elle était d’une couleur gris verdâtre complètement passée, avec des pointes de rouilles un peu partout en bas des portières ou des ailes. Je ne pense pas qu’elle avait énormément de kilomètres. Du moins dans mon souvenir, postérieur de six ou sept ans à la photo. Sur celle-ci elle semble être moins rouillée que dans ma mémoire.

Les recherches sur internet semblent confirmer la rareté de ce modèle (à priori une AZL produite entre 1955 et 1958 avec cette fameuse porte de coffre bombée appelée Malle Raoul), on trouve peu de photos et le modèle à malle bombée est assez peu spécifié. Cela dit on voit en une dans le film La cuisine au beurre (avec Bourvil de mémoire…).

Sur la photo on voit le grand-père en chemise noire avec un bidon d’huile à la main. On semble distinguer une cravate, ce qui pourrait signifier que l’on est un dimanche. Cela expliquerait également le peu de monde dans la rue.

La voiture est immatriculée 75 pour le département de la Seine, englobant Paris et toute la petite couronne à cette époque là. Le numéro avait disparu de ma mémoire. Je souviens par contre très bien du numéro de téléphone du café, ENT 08-24. Le ENT c’était pour pour Entrepôt, le nom du standard téléphonique.

Plus tard, lorsque j’aurais six ou sept ans, mon grand-père me prendra parfois sur ses genoux pour rentrer la voiture dans la cour et je tournais seul le grand volant gris à la peinture écaillée. Du moins j’en avais l’impression parce que probablement qu’il corrigeait discrètement mes gestes pour ne pas rentrer dans le mur.

Parfois j’avais aussi le droit de la démarrer en actionnant la tirette du démarreur. Il fallait tirer fort. Celle avec un D majuscule dessus. D’autres fois il me lassait également passer la première, en tirant le levier de vitesse à boule vers moi et sur la gauche. C’était une sacrée expérience pour un gosse de sept ans, avoir la sensation de conduire une vraie voiture.

Le grand-père avait enlevé la banquette arrière afin d’avoir plus d’espace pour y transporter dieu sait quel foutoir. Quand il m’emmenait je montais devant en me tenant debout accroché au tableau de bord. Ce qui n’était pas évident vu les secousses de la voiture.
Sur les 2cv, les vitres avant ne se baissaient pas mais on remontait la moitié inférieure vers le haut, et un picot métallique venait s’enfoncer dans un bitoniot en caoutchouc censé la maintenir ouverte. Sur celle du grand-père le caoutchou avait séché avec le temps et au moindre trou ou bosse sur la chaussée la vitre retombait violemment. Le grand-père jurait un bon coup et la relevait. Jusqu’au trou suivant…

L’intérieur de la voiture à des années lumières de celles d’aujourd’hui. Je me souviens toujours après toutes ces années du petit compteur kilométrique accroché à gauche parce que j’arrivais difficilement à lire la vitesse. Le cadran au milieu de ce qui faisait office de tableau de bord indiquait la température du moteur. Il n’y avait pas de jauge à essence. Pour savoir s’il en restait, le grand-père ouvrait le bouchon du réservoir auquel était attaché une jauge en caoutchouc permettant de vérifier le niveau un peu comme pour l’huile.

Et puis il y a les deux molettes en caoutchouc gris. Il était devenu tout sec dans celle du grand-père. Celle de gauche permettait d’actionner les essuie-glaces à la main en la tournant si le moteur ne fonctionnait plus. L’autre, au centre, permettait d’ouvrir des volets d’aérations en tôles à l’extérieur. L’air entrait ainsi par les deux ouvertures inclinées sous le pare brise.

S’il y a bien une chose que je ne risque pas d’oublier c’est ce système d’aération. Il était toujours fermé. Le grand-père ne tournait jamais la molette. Mais voilà, quand on est gosse on aime essayer tous ces trucs et ces machins qui tournent.

Alors un jour, j’étais avec lui dans la voiture, on venait juste de partir, et j’ai tourné la molette pour voir, j’ai dit ça sert à quoi ça Pépé. S’il a répondu je n’ai pas entendu. Noyé sous un nuage de cendre de cigarette. Je n’avais pas pensé au fait que le grand-père utilisait ces deux espaces comme cendrier et y mettait les cendres de ses gauloises bleues sans filtre. Il devait y avoir là plusieurs années de cendres de gauloises. Le grand-père ne nettoyait jamais sa 2cv.

Il a été obligé de s’arrêter on n’y voyait plus rien dans la voiture. Je ne sais plus si je pleurais à cause des cendres dans les yeux, de l’engueulade ou de la probable torgnole du grand-père mais je pleurais. J’avais compris pourquoi il n’ouvrait jamais les trappes d’aération. Je n’ai plus jamais retouché à la molette.

Il a conservé cette 2cv jusqu’à sa mort, en 1971. Il ne s’en servait plus que rarement, elle était dans le garage de son pavillon. Je ne sais plus ce qu’elle est devenue après sa mort. Mon père a dû la vendre pour une bouchée de pain. Elle ne doit plus exister depuis longtemps.

Quelques années plus tard, une fille dont j’étais amoureux à la fac avait une 2cv au coffre non bombé qu’elle avait repeinte en noir avec un gros Snoopy blanc sur le capot. Mais c’est une autre histoire…

(La photo de l’intérieur d’une 2cv AZL de 1959 vient d’un site sur les 2cv en Belgique; La 2cv avec la malle Raoul provient de Classic and sports cars.net)
(on peut cliquer sur les photos pour les voir en grand)

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Catégorie : I live in the 80's, Je me souviens

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