527 Tempêtes (Fleetwood Mac )

24 juin 2009 Par KMS
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Fleetwood Mac : Storms (Album : Tusk 1979)

Ca m’a pris en rentrant hier midi, après être allé chercher mon déjeuner, il s’est mis à pleuvoir de manière violente, des grosses gouttes, ça n’avait pas arrêté de la matinée, cette alternance averses, vent, ciel gris et froid. J’ai pensé qu’on allait avoir un été pourri. C’est là que j’ai repensé à ce texte.

J’ai regardé la date de création du fichier, c’était il y a quinze mois. Pendant pas mal de temps il n’y a eu que le titre, Fleetwood mac 1980 storms. Avant que je ne l’écrive d’une traite un soir il y a neuf mois. D’un seul jet. Comme pour s’en débarrasser. Je n’avais pourtant pas l’impression de vraiment porter ça.

Je l’ai laissé là ce texte durant des mois. Je ne sais pas si l’été sera pourri mais déjà hier soir j’avais froid et j’y ai pensé.
Je pensais que ça devait rester caché, que l’écrire suffisait. Peut être que non. J’ai longtemps hésité avant de rendre ce texte public. L’impression de manquer de pudeur, de « jouer » sur la corde sensible…

Quelqu’un a dit dans les commentaires il y a quelques jours, est-ce que les choses viennent à soi ou est-ce que l’on va vers elles? Peut être que l’on fait chacun la moitié du chemin. Elles ont fait du chemin les choses pour venir jusqu’à moi. La moindre des politesses étaient de ne pas les laisser toutes seules au milieu du gué. J’ai fait un petit bout de chemin pour les retrouver…

KMS il y a une dizaine de jours


Ouvre tes yeux. Regarde bien. C’est peut être bien la dernière fois que tu verras ici une chanson de Fleetwood Mac. Crois-moi. Probablement la dernière fois. Et tu vas écouter une chanson de Fleetwood Mac avant la fin ce texte. Peut être même que tu la mettras plusieurs fois de suite. Tu n’aurais pas imaginé ça ce matin…

Mais cette chanson. Putain cette chanson… Parce que tu vois, il faut te dire, le week-end du 14 juillet 1980, c’est là que je l’écoutais. Oh avant aussi, ça faisait même plusieurs mois déjà, j’avais dû l’acheter à Pâques.
Ne me demande pas si c’était un samedi ou un vendredi le 14 juillet, je vais te dire, ce n’était pas le problème. Juste, ce jour là, il faisait super froid. Mais froid. Presque comme en hiver. Mon père avait fait du feu dans la cheminée. Le 14 juillet.
J’aurais dû me douter qu’il se passait quelque chose. Ce n’est pas possible si tout va bien qu’il fasse aussi froid un 14 juillet.

Ce samedi là, le 14 ou le 15 juillet, va savoir, le samedi où mon père avait fait du feu dans la cheminée c’est tout ce qu’il faut retenir, j’étais allé chez Brigitte. Brigitte sortait avec Stéphane, Stéphane et Brigitte étaient avec moi à la fac. Dans 15 jours on partirait en vacances ensemble avec Christine. Tous les quatre.

Ce samedi soir là, ce samedi du week-end du 14 juillet où il avait fait si froid que mon père avait fait du feu dans la cheminée, la dernière fois qu’il avait fait du feu dans la cheminée.

[...]Ce samedi soir là j’étais allé chez Brigitte qui habitait pas loin de Corbeil dans un petit village, un grand pavillon, d’autant plus grand que ses parents n’étaient pas là.
Il faisait froid, je l’ai déjà dit, mais tu n’imagines pas à quel point il faisait froid ce samedi soir là, que sûrement c’était la mort qui rodait. Elle ne s’était pas trompée de beaucoup…

On avait mangé tous les trois chez Brigitte, j’étais seul comme un con avec les deux autres qui s’embrassaient de temps en temps pas trop puisque j’étais là, seul, puisque Christine pour une raison oubliée depuis toutes ces années n’était pas là.
Pas une mauvaise soirée cela dit. RTL avait diffusé le concert de Bob Marley au Bourget à partir de 22h ou quelque chose d’approchant. On l’avait écouté assis autour de la table. On était très Bob Marley aussi ces années là, Malgré la déception du nouvel album. On s’en était roulé un. Puis deux. Puis trois. Bob Marley quoi merde. Rastaman vibrations. On n’allait pas écouter ce concert sans s’en fumer quelques uns.

Pendant le troisième ou quatrième pétard, Bob a terminé son concert. On est resté un peu comme des cons devant la radio. Il était plus de minuit, j’ai dit ok je vais y aller. Je crois que de nous trois, il n’y en a pas un qui comprenait ce qui se passait. J’ai dû avaler une bouteille d’eau comme ça direct avant de redire je vais y aller. Je vais y aller.
Dans le froid. Dans le froid de ce putain de week-end du 14 juillet où mon père avait fait du feu dans la cheminée pour la dernière fois.

Quand je suis parti de chez Brigitte, du fin fond de l’Essonne, surtout après trois ou quatre joints bien tassés tu accrois les distances, j’ai mis ce disque. Tusk de Fleetwood Mac. J’en avais fait une K7 pour la voiture. C’était une R16 TL bleu marine ma voiture, avec son levier de vitesse derrière le grand volant. 11 ans, 70 000 kms au compteur mais il avait déjà fait le tour alors ça faisait 170 000 kms. Amortisseurs pourris. Tout était pourri en fait. Toit ouvrant soudé au sintofer. Une ruine. Payée 1 500 Frs à l’époque.

Quand je suis reparti de chez Brigitte j’ai eu un coup de blues terrible. Je me suis assis dans ma R16 bleue marine. Le fait de laisser les autres ensemble. Le fait de rentrer seul. J’ai mis ma K7 de Fleetwood Mac dans l’autoradio qui était ce qu’il y avait de plus récent dans cette voiture. C’était l’ancien de mon père.

Elle était spéciale ma K7. A partir du vinyle, j’avais fait une face avec les chansons lentes. En fait je n’aimais pas les morceaux chantés par le guitariste. Mais les morceaux lents, Sarah, Storm, Brown eyes, Beautiful child, j’ai oublié les titres des autres, les chansons chantées par les deux filles du groupe, la discrète au clavier et la jolie Stevie Nicks celles là me plaisaient.

Je l’avais fait exprès cette face de K7. Je m’étais dit qu’avec des chansons pareilles, si douces, bon sang, les filles tomberaient dans mes bras bien sûr. On peut être idiot parfois. Les filles s’en foutaient.

Alors ce samedi soir là, après le concert de Bob Marley qui avait eu lieu quelques jours plus tôt au Bourget diffusé par RTL (vas-y vérifie sur le net ça doit bien être marqué, juillet 1980), je suis monté dans ma vieille R16 bleue pourrie, j’ai mis cette K7 et cette face là. Je suis resté un peu dans la voiture et il faisait froid, rappelle toi, c’est ce foutu samedi de merde où mon père avait fait son dernier feu de cheminée, un 14 juillet tu te rends compte, à écouter la voix de Stevie Nick chanter Sara. Et Storms. C’était la troisième chanson de la face « lente » de la K7.

Avec ses faux airs de Suicide is painless, elle m’écrasait de sa tristesse humide avec ses arpèges et la voix comme un souffle chaud de Stevie Nicks, et cette intro tellement plombée, Every hour of fear I spend My body tries to cry…. Une chanson comme une spirale sur laquelle on glisse sans s’arrêter.

J’en tremblai en traversant la forêt de Sénart. Le froid sûrement. J’ai remis le début plusieurs fois de suite, tout le long de la route en fait. Sara, Storms, Angel, Brown eyes, Beautiful child. J’en pleurais presque et je ne savais pas pourquoi. Un de ces moments où on a l’impression que le monde entier vient s’a
ppuyer sur tes épaules. J’étais juste un peu en avance.

J’ai garé ma R16 dans la cour de l’immeuble. Il était tard. 1h ou plus sûrement 2h du mat. Dans le salon chez mes parents, dans la cheminée il y avait les dernières braises rougeoyantes du dernier feu de cheminée que mon père avait fait. Un 14 juillet. Je suis resté longtemps devant ces braises. Jusqu’à plus d’heures.

Le lundi, il était tout jaune. Jaune ocre. Je travaillais dans sa boîte d’assurance cet été là. Quand je suis parti le matin j’ai dit ça va P’pa, ma mère a dit on va appeler le médecin.
A l’hôpital ils ont dit on fait les examens, une semaine était passée, j’aillais partir en vacance, avec Stéphane, Brigitte et Christine, sur la côte d’azur et dans la voiture, durant le trajet j’avais mis cette foutue K7 de Fleetwood Mac tu vois je n’en savais rien encore je me disais ça va aller.

J’avais demandé tu crois c’est mieux si je reste il m’a dit mais non ça va aller t’inquiètes pas. Tu sais, ces paroles de parents, qu’on dit toujours aux enfants, t’inquiètes pas. A l’hôpital ils disaient on fait des examens. Alors je suis parti. Le 1er août. Souviens toi, ça ne faisait pas si longtemps qu’il avait fait du feu dans la cheminée. Ils l’ont opéré ce jour là, subitement. [...] Il avait 49 ans, l’âge que je vais avoir dans un peu plus d’un an. Ca me fait peur parfois.

Je pourrais te dire que je l’ai mise dans la voiture le jour de l’enterrement cette K7 mais je n’en sais plus rien. J’ai oublié cette journée. Les détails. Peut être même le reste. En fin d’après-midi quand tout le monde était parti, j’avais pris la voiture et j’étais allé rouler un peu, seul. Je voulais être seul. Je ne me souviens que de lignes droites qui n’en finissaient pas, bordées de platanes, quelque chose comme un vide infini.

Au bout d’une semaine je suis reparti retrouver les autres, dans le sud. Je ne pouvais pas rester à la maison. La plage nous ennuyait alors on a démonté les tentes et on a roulé dans l’arrière pays. Les autres comme moi ne tenaient plus en place. On ne pouvait que bouger. On écoutait ça, Lavilliers, Higelin, The Wall du Floyd et la BO de Midnight Express. Si tu n’as pas eu 18 ou 20 ans ou approchant ces années là, tu ne peux pas comprendre la BO de Midnight Express. Un jour je te raconterai…

Il est à Alfortville sous les feuilles, pas loin des anciens gazomètres, derrière la cité, avec la Seine à portée de regard. Je ne vais pas le voir je n’aime pas ça comme disait Souchon, et ce n’est pas pour rien qu’elle m’a toujours fait quelque chose sa chanson que j’écouterais un ou deux ans après. Pourtant du Souchon t’imagines…

J’ai arrêté d’écouter Fleetwood Mac ensuite, naturellement, remplacé par d’autres disques. Peut être qu’inconsciemment c’était trop associé à ce 14 juillet où mon père avait fait du feu dans la cheminée pour la dernière fois. Plus tard, ça deviendra le groupe que surtout on n’écoute plus. Comme Dire Straits.

[...]Et puis un samedi il y a quelques années, en 2004, en bas de l’escalier mécanique chez Gibert Joseph pour descendre au sous-sol, avec leur foutues rééditions, j’ai vu Tusk sur le présentoir juste en face en arrivant en bas, avec la photo du chien mordant le pantalon. Je suis resté avec l’idée de ce disque en tête toute la journée, je n’arrivais plus à m’en débarrasser.

Je l’ai réécouté ce jour là à la maison, le soir, le vieux vinyle qui craque un peu. J’avais oublié les chansons. Presque toutes. Sauf Sara et Storms. Tout m’est revenu ce soir là.

[...]Voilà. C’est l’histoire de Storms. La mienne. On a tous des histoires avec des chansons. M’en veut pas si je t’ai fait écouter une chanson de Fleetwood Mac, crois moi, ça ne se reproduira pas de si tôt.

KMS septembre 2008

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Catégorie : 7 Tease, Ecoute s'il pleut, Je me souviens

2 Responses to “ 527 Tempêtes (Fleetwood Mac ) ”

  1. catnatt/belam on 26 septembre 2010 at 19 h 03 min

    Lu..
    « Il avait 49 ans, l’âge que je vais avoir dans un peu plus d’un an. Ca me fait peur parfois. »

    Moi, c’est 52 qui me fait flipper. J’ai le temps, en même temps c’est demain.

    • KMS on 26 septembre 2010 at 20 h 30 min

      L’âge que j’ai maintenant… mais je suis déjà plus vieux qu’il ne l’a été…