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529 Je me souviens #12 (Bruce Springsteen)

Posted By KMS On 30 juin 2009 @ 19 h 29 min In 7 Tease, Je me souviens | Comments Disabled

Bruce Springsteen [1] : Candy’s room + Racing in the streets [2] (Album : Darkness on the edge of town [3] 1978)

Je me souviens que sur la pochette, dans son maillot de corps blanc, il ressemblait à De Niro échappé de Taxi Driver.
Juin 78. J’allais passer le bac dans quelques jours. Une époque où même avoir 20 ans paraissait loin. Je révisais mollement en écoutant Darkness on the edge of town de Springsteen l’après-midi dans ma chambre.

The edge. Le bord. Dans mon esprit y était associé le précipice, comme sur la pochette de Warrior at the edge of time [4] d’Hawkwind que j’avais longtemps désiré (comme sur Close to the edge de Yes aussi oui).
Cette notion me fascinait, sans en comprendre réellement le sens. Un plongeon au fond du gouffre Baudelairien. Un inconnu fantasmé.

Juin 78. On l’avait attendu longtemps cet album. On avait eu le temps d’user Born to run. Le punk était arrivé entre temps balançant des coups de Doc Martens dans tous les groupes avachis des seventies. Springsteen était arrivé à la charnière, peut être pour cela qu’il avait été épargné. Cet été là il sortait ce qui resterait son meilleur album (avec les deux tiers de Nebraska).

Le lycée avait été un grand vide, enfin moins cette dernière année en terminale mais quand même. La suite ne pouvait s’annoncer que meilleure. Pour cela il fallait avoir le Bac. Même si je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire ensuite. La perspective de changer d’horizon me suffisait.

[5]Juin 78. Je l’avais acheté la semaine de sa sortie ce disque. C’était rare à l’époque. Juste avant que les cours ne s’arrêtent au début du mois. J’ai fait toutes mes révisions avec lui.

Il reste après toutes ces années, l’image de ces après-midi ensoleillés, passés allongé sur le lit dans la chambre étroite, les volets métalliques presque totalement fermés à cause du soleil. Il ne pénétrait plus dans la pièce qu’un rai de lumière dans lequel dansaient lentement des poussières. Je passais sûrement plus de temps à les regarder flotter doucement dans la lumière qu’à réviser…

Et Candy’s room. Surtout Candy’s room et ses 2′48.

En dehors du tout début qui devait être retranscrit dans la critique de Rock & Folk, je ne savais pas de quoi parlait cette chanson, les paroles n’étaient pas imprimées sur la pochette. In Candy’s room, there’re pictures of her heroes on the wall. Ca suffisait pour moi, juste ça. Il ne faut pas grand chose pour s’inventer une histoire finalement.

Sur mes murs il y avait aussi mes héros, où dans un syncrétisme naïf, Peter Gabriel côtoyait Iggy Pop torse nu, Jimmy Page et sa Gibson double manche, Johnny Rotten, les pyramides bleues de Dark side of the moon du Floyd et Bowie en thin white duke.

La fille de la chanson fascinait, ses murs, sa chambre, ça ne pouvait être que sa chambre. Peut être juste parce que mon univers se limitait aux quatre murs de la mienne. Aux quatre murs et aux piles de disques qui grandissaient dans l’armoire. Plus tard, beaucoup plus tard, on comprend que c’est un drôle de numéro la petite Candy, elle ressemble un peu à la fille de Thirteen [6] de Big Star, elle ne doit pas avoir beaucoup plus, question âge. La chanson transpire le détournement de mineur. A l’époque on l’était aussi.

Quand on avait entendu une fois la charleston en double croches de l’intro avec la voix de Springsteen qui parle plus qu’il ne chante, on ne pouvait plus s’en défaire. Et puis l’écho sur la voix, avant que la batterie ne rejoue les doubles croches de l’intro mais sur la caisse claire cette fois ci. Il y avait quelque chose dans cet écho, quelque chose qui nous renvoyait cette histoire même sans la comprendre.

Ma chanson préférée. Avec celle éponyme de l’album, en fin de face deux. Le soir tard, la fenêtre ouverte sur le ciel et les étoiles, je me passais la 2ème face uniquement pour finir sur Darkness on the edge of town. L’obscurité que je voyais au loin, après les cheminées de la centrale EDF.

Jamais on ne retrouve ensuite l’ambiance particulière de ces écoutes, les sensations qui vont avec. Le trait de lumière filtrant entre les volets avançant au fil des heures, la chaleur pesante, et ces chansons qui collaient à la peau. Les lentes, Something in the night et sa batterie lourde, Racing in the street, la voix qu’il avait à l’attaque de celle-ci, ça foutait des frissons. I got a sixty-nine Chevy with a 396. Des histoires de filles, de voitures, de routes. Brucie dreams life is a highway chanteront très ironiquement quelques années plus tard les Prefab Sprout sur Cars and girls [7].

Tout cet univers qui faisait rêver. On les imaginait belles les filles de ses chansons, avec les yeux brillants (and her eyes that shine like a midnight sun chantait-il sur She’s the one sur l’album précédent), prêtes à nous aimer.

Juillet 78. Il faisait gris le jour du résultat du bac. Un samedi. A la télé mes parents regardaient la finale de Wimbledon entre Jimmy Connors et Bjorn Borg. Je ne voulais pas qu’ils viennent avec moi. Ca me laisserait le temps du retour pour trouver des arguments expliquant mon échec au cas où… Le match était interminable. Il n’était pas terminé lorsque je suis revenu. J’avais aperçu la silhouette de mon père derrière la vitre en arrivant de la gare. Il me guettait. Je m’étais dit que j’allais les faire marcher, leur dire que je ne l’avais pas, mais lorsque je l’ai vu derrière la fenêtre j’ai souris, je me suis trahi. J’ai oublié depuis bien longtemps qui avait gagné cette foutue finale.

Dès le lundi, j’allais m’acheter de nouveaux disques, la réussite au bac avait l’avantage des retombées financières, je me souviens encore des deux disques achetés ce jour là. Toujours étrange de voir comme certains sont restés après toutes ces années. Cet après-midi là, je suis revenu en bus du centre commercial avec le 2ème album de Peter Gabriel qui venait de sortir et le Live and Dangerous de Thin Lizzy…

Bien plus tard, on lit l’excellent Speed Queen [8] de Stewart O’ Nan (remarquablement traduit par Philippe Garnier), et son univers sorti tout droit des chansons de Springsteen. Ces deux serial killers, comme ceux de Nebraska (la chanson, qui raconte l’histoire de Charles Starkweather et Caril Ann [9], qui au cours d’un périple au Wyoming et au Nebraska (d’où le titre) ont tué onze personnes, histoire dont Terence Malik a tiré le film Badlands [10], Badlands, nom de la chanson ouvrant Darkness on the edge of town)(ça va vous suivez?), les grosses américaines trafiquées, le Cadillac ranch [11], la junk food et toute cette imagerie de l’Amérique white trash qui dérape sur les bas cotés de l’existence.

Pas moyen de ne pas entendre les chansons de Springsteen en lisant ce bouquin. On y renifle même la poussière. Peut être la même que celle qui flottait dans le trait de lumière perçant la semi obscurité de la chambre, en juin 78, quand je révisais le Bac en écoutant Candy’s room…


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[1] Bruce Springsteen: http://www.brucespringsteen.net/news/index.html

[2] Candy’s room + Racing in the streets: http://killme.sarahagain.free.fr/radio.blog/mp3/529.mp3

[3] Darkness on the edge of town: http://www.allmusic.com/cg/amg.dll?p=amg&sql=10:g9fyxqu5ldde

[4] Warrior at the edge of time: http://www.progarchives.com/progressive_rock_discography_covers/732/cover_17351818102008.jpg

[5] Image: http://kmskma.free.fr/photos/darkness.jpg

[6] Thirteen: http://www.deezer.com/track/1098291

[7] Cars and girls: http://www.youtube.com/watch?v=akv1xOqNZHI

[8] Speed Queen: http://biblioallie.canalblog.com/archives/2006/04/03/1638557.html

[9] Charles Starkweather et Caril Ann: http://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Starkweather

[10] Badlands: http://www.imdb.com/title/tt0069762/

[11] Cadillac ranch: http://www.libertysoftware.be/cml/cadillacranch/crmain.htm

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