Eyeless in Gaza : Voice From The Tracks (Album : Caught in flux 1981)

La pluie a succédé au froid. Une pluie sale. Il ne manquerait qu'une pellicule de suie noire sur les tuiles rouges des toits pour se croire dans le nord de l'Angleterre. Une météo à écouter des disques qui sentent l'humidité.

La musique transporte dans le temps. Toujours en arrière. Celle d'Eyeless in Gaza (dont le nom vient d'un roman d'Aldous Huxley) ramène systématiquement au début des années 80.

Rien de plus logique puisque ces disques datent de ces années là. Etonnant néanmoins puisque vers 81/83 j'étais à dix mille lieues d'écouter Eyeless in Gaza dont j'ignorais absolument tout, à commencer par son existence. On pourrait parler de musique datée et c'est probablement le cas. Mais pas seulement. Pas seulement...

Elle cristallise surtout un climat propre à cette époque. Ce qui expliquerait, la faculté d'y associer a posteriori des souvenirs dont elle est absente. Ce n'est qu'une hypothèse. Rétrospectivement, elle habille des instants passés comme si on écrivait l'histoire à nouveau, et vient prendre une place peut être laissée vacante à cet effet. Un chainon manquant. Bien plus tard on s'en rend compte, ces années étaient surtout un grand vide sous une agitation de surface.

Sauf que dans Eyeless in Gaza il y a un coté rageur. Une douleur dans la voix de Martyn Bates. Dans sa manière de hurler plus que chanter les paroles. Surtout dans les premiers albums, bien rêches. Ça s'adoucira ensuite. La douleur qu'on ne voyait pas à l'époque. On parlait fort aussi, c'était bien pour masquer quelque chose.

Peut être aussi parce que le timbre de sa voix rappelle celle du chanteur de Spandau Ballet, du moins telle qu'elle est restée dans les souvenirs, qu'on écoutait beaucoup par contre. On avait, je le crains, un (mauvais) goût certain pour la new-wave capillaire. Un peu moins pour les âmes écorchées.

Elles auraient été parfaites ces chansons vers 82/83, avec la relecture du temps, elles auraient collées à l'atmosphère humide de la Bretagne certains étés, à la mousse qu'on grattait sur les pierres espérant trouver une réponse dessous, visages émaciés et le voile de nos peurs ravalées, sourire des filles brunes sous la lune les étoiles, gestes tendus et saccadés dans les désirs perdus qu'on laissait s'envoler dans le vent, sans pouvoir les rattraper. Il en reste certainement des traces sur de vieux inversibles en 64 asa, rangés dans des petites boîtes en plastique.

Dehors la pluie continuait de tomber. De plus en plus grise. La musique n'éveillait peut être que quelques vieux spectres enfouis dont il ne fallait pas troubler le sommeil. Ou, juste les divagations d'un matin humide.

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