Burial : Homeless (Album : Untrue 2007)

Musique en noir et blanc des villes froides, béton et verre, comme une fausse transparence. Musique de mégalopole aseptisée. Musique pour villes désertées à la nuit, aux chaussées luisantes de pluie, dans les halos blafards des éclairages urbains, froideur au scalpel et sentiment persistant de solitude déshumanisée.
Un modernisme en trompe l'oeil, une falsification permanente. Les échos angoissants d'agoraphobie menaçante. Bande son d'une vie en accéléré, trop, trop vite.

Hors de ma culture, je ne suis pas certain de bien comprendre cette musique. Fascinante et angoissante. Mais depuis l'automne 2007, ce disque revient régulièrement me hanter, telles de vieilles douleurs se réveillant avec l'humidité suintante de ces jours d'hiver.

Comme s'il renvoyait les éclats sombres d'une facette obscure de nos personnalités. Untrue. Faux. Comme si ça devenait le mot d'ordre de nos existences modernes et vaines. Un diamant noir et dangereux. Superbe.

Libellés :


Fennesz : The Point Of It All (Album : Venice 2004)

Ce n'est pas un hasard, ces deux barques, la mer. Le titre, Venice. L'eau intervient souvent dans les albums de Fennesz. Sa musique est aquatique.
Au fil du temps, depuis Hotel Paral.lel et Plus Forty Seven Degrees 56' 37" Minus Sixteen Degrees 51' 08", Christian Fennesz a dompté ses bruits blancs, les rendant plus fluides, moins abrasifs. Sa musique, apaisée des échardes brutes des premiers albums, semble plonger le corps et l'esprit dans un caisson d'isolation sensorielle. On en revient à l'élément liquide.

Ce n'est pourtant pas le seul dans la musique du Viennois. L'air y prend une part importante. Certaines plages (il est difficile de parler de chansons) se situent là, exactement, au point de rencontre de l'eau et de l'air. Mélange de vent et d'eaux paisibles, d'où semblent provenir les sons comme filtrés. On songe également au bruit de l'éther, ondes brouillées quasi inaudibles. Tout ici est abstraction et effleurements à la granulation charnelle.

La décennie passée était celle de la fatigue, et probablement celles à venir, que l'on ressent plus fortement le soir, celle des grains de sable sous les paupières au matin, celle de l'âge qui quoi que l'on en dise, pèse sur les os. Il y a des soirs où tout semble brouillé par cette lassitude. Ces moments là, la musique de Fennesz a des vertus apaisantes, par ces vagues sonores à peine esquissées.

Il y a également sur cet album, un instant de grace absolue, sur Transit, où David Sylvian vient poser sa voix sur les vagues lentes de la guitare et des machines de Fennesz.

Ensuite on pourra toujours aligner des lignes de mots pour tenter d'appréhender la beauté indicible de ce disque, mais celle-ci ne se laisse pas appréhender si facilement. Autant se taire. C'est aussi une musique de silences.

Libellés :


Deerhoof : Siriustar (Album : Runners four 2005)

C'était fin 2005. Je m'enfuyais dans l'eurostar, direction Londres pour aller voir l'exposition de Diane Arbus. On était sorti du tunnel, la campagne Anglaise défilait derrière les fenêtres, avec ces villages en briques rouges. Plus on se rapproche de Londres et la campagne ressemble à la banlieue, avec les jardins des pavillons donnant sur les voies. Il y avait ce disque, pas encore écouté, dans un coin de l'ipod. J'ai dû appuyer sur Play par dépit plutôt qu'autre chose.
Il y a des déclics comme ça. Une concentration de faisceaux. Et ça te touche, là, sans savoir pourquoi.

C'est pourtant un disque de cinglés. Les Deerhoof sont des cinglés, un peu moins après cet album mais quand même. C'était peut être pour ça. Une Japonaise a la voix insupportable, un guitariste qui suit souvent le chant et/ou inversement, du bruit, des changements de rythme incessants, une basse nerveuse. De toute manière à quoi sert de décrire un disque indescriptible.

Ce disque c'est comme de mettre la tête dans le lave-linge alors qu'il est en train de fonctionner. Mais le regard perdu derrière la vitre du train, ce disque qui n'avait pas de sens me remettait sur les rails.

Libellés :


Wilco : Radio Cure (Album : Yankee Hotel Foxtrot 2002)

Vic Chesnutt est mort. Le jour de noël. Suicide. Triste nouvelle.


En 2002, lorsque cet album est sorti, il y avait quelque chose dans ces chansons qui collait avec l'été de cette année là, un peu fou si ce n'est plus. Il y avait dans la voix un peu brisée de Jeff Tweedy, des fragments des émotions irréelles de cet été là.

J'avais écrit à cette époque, quelques lignes sur cet album, mais la mémoire d'internet n'est pas aussi infaillible que l'on voudrait bien le faire croire. Les lignes et les mots ont disparu.
Je me souviens avoir trainé avec moi, comme un boulet, quelques unes des paroles de cet album durant les années qui allaient suivre. Des histoires de distance et d'amour qui n'avait rien à voir, de réservations inexistantes, de tentatives pour briser des coeurs, d'étoiles qui sont des soleils mourants et de cendres du drapeau Américain qui sonnaient comme les fantômes du 11 septembre qui était encore bien proche, de voix qui s'échappent pour chanter des chansons tristes.

Il y a ensuite le mythe autour de ce disque, finalement un peu perdu dans le temps. Il devait sortir chez Reprise au départ, mais comme disait Zappa à propos de sa propre musique, les cadres de chez Warner/Reprise trouvaient que l'album avait no potential commercial. Pour le sortir, le groupe a été obligé de le racheter $50 000 à sa maison de disque. A l'origine, la sortie de l'album était prévue le 11 septembre 2001.

Une semaine plus tard, en avance sur son temps, le groupe mettra l'album en écoute en streaming sur son site. Ce qui fait que lors de la tournée de fin 2001, le public connaissait déjà par coeur les chansons de l'album qui n'était toujours pas sorti. Ce n'est qu'en 2002 que Nonesuch finit par le sortir. Entre temps, Jay Bennet aura quitté le groupe (ou se sera fait virer suivant les versions) et mourra en mai 2009.

Les chansons de disque laissent entendre, en arrière plan, comme un message codé, peut être ce Yankee Hotel Foxtrot répété à la fin de Poor Places, semblant annoncer la fin d'une époque ou en tout cas une suite où plus rien ne sera comme avant.

Les chansons tracent parfois des droites vers le ciel, des droites avec lesquelles on essaye de se trouver des chemins parallèles. Pour ce disque là, c'est comme si elles avaient déjà été toutes tracées dès le départ. Il n'y avait qu'à se laisser porter dans le sens du vent, sans trop faire d'effort. La question n'étant pas de savoir si c'était une bonne direction, c'était juste celle que l'on voulait suivre ces années là.

Libellés :


L'Altra : Certainty (Album : In the afternoon 2002)

"J'ai pris ce disque aux coquelicots par hasard ce soir. Surtout parce qu'il était rangé près du Cold House de Hood, qui est un vrai disque d'hiver, pour demain dans la voiture, sous le ciel gris de décembre et je n'aime pas ce mois qui me fait vieillir et ses fêtes qui ne m'amusent plus. J'avais oublié qu'il était si beau ce disque. Ou sa beauté se découvre peut être uniquement certains jours, alors qu'on l'avait oublié depuis longtemps sur l'étagère, au milieu des autres, et je pensais aux disparu(e)s, aux oublié(e)s aujourd'hui. Un peu comme ces fleurs qui ne fleurissent que tous les quatre ans ou quand elles veulent. Il y a des beautés qui s'épanouissent dans la rareté...

[...] Je n'ai pas de rigueur. Je n'ai pas de constance. Je préfère fermer les yeux sur de la musique aux coquelicots. Avec cette petite tristesse impuissante. Fermer les yeux. C'est tout."

KMS décembre 2006

Se dire qu'il y a des disques avec des histoires. Se dire qu'il y a des histoires que l'on ne raconte pas. Il semble que ce disque sorte régulièrement de sa tanière en décembre, étonnant pour un disque aux coquelicots mais avec les ans ensuite on prend le contre pied des choses parfois. Il y avait du brouillard ce matin et de l'eau sur le sol de la salle de bain, en réécoutant ce très beau disque.

Se dire qu'on irait bien marcher sur une plage hivernale et déserte, regarder les vagues remuer l'écume comme ce disque remue quelque fois des souvenirs It really do something to me. Sentir le vent sur le visage avec cette légère bruine qui fouette le visage, le bruit des vagues, les pas laissés derrière soi sur le sable. Se dire que c'est à cause de la flute délicate à la fin de Certainty, working for wages, ou quand la trompette vient prendre le relais. Se dire que c'est la faute au violoncelle sur Way Out ou sur le magnifique Goodbye Music aussi, le violoncelle c'est un des instruments les plus tristes au monde.
Se dire que les chansons parfois, elles et moi, on se comprend. C'est pas si facile.

Se dire que c'est un disque que l'on écoute comme on lit une vieille lettre retrouvée au fond d'un tiroir.
Se dire aussi que s'il y a bien une chose que l'on perd au fil des ans ce sont les certitudes. La seule qui reste à la fin, c'est celle de ne plus en avoir.

in a certain point, certain way, it's certainty in decline, in decline

Libellés :


Low : (That's How You Sing) Amazing Grace (Album : Trust 2002)

C'était l'été de la canicule. A la nuit, dans l'impossibilité de dormir, on se figeait dans une quasi immobilité, évitant le moindre geste, dans le peu de courant d'air traversant la pièce, les bras décollés du corps. Trust sur la platine. Parce que la voix au début d'Amazing Grace I knew this girl when I was young filait des frissons même dans cette chaleur caniculaire. Comme presque tout l'album.

Le tableau était probablement étrange, dans le noir, les bras écartés, toutes fenêtres ouvertes, et cette musique d'une beauté étonnante.

Low c'est l'apologie de la lenteur, comme ces particules de poussière en suspension l'été, dans les rayons de lumière filtrant par les volets à claire voie de ces maisons du sud. Lentes. Comme figées. S'animant parfois le temps d'un souffle. Et lentement retrouvant leur immobilisme. La danse lente de la poussière dans le soleil a quelque chose d'aussi fascinant que la musique de Low. Il suffit d'écouter The Lamb pour s'en rendre compte. Ou cette chanson, Amazing Grace, qui sonne comme une cathédrale.

And I closed my eyes like Marvin Gaye, les disques de Low font partie de ceux que l'on écoute les yeux fermés, presque recueilli, tellement la beauté de leurs chansons poussent au silence. Ce silence, élément essentiel de leurs chansons. Avec la voix d'ange de Mimi Parker.

Après cet album, il y aura ce coffret indispensable A Lifetime of Temporary Relief, puis ensuite un peu moins de grâce dans les chansons. Il en reste, en dix ans, puisque l'on parle de décennie, 1994-2004, des albums aux chansons comme des confidences nocturnes, miniatures ciselées aux traits épurés, provocant la contraction du muscle arecteur des poils, les faisant se dresser sur la peau.

(au passage, encore une pochette rouge...)

Libellés :


Xiu Xiu : Muppet face (Album : La forêt 2005)

Il y a des choses comme ça on n'y peut rien. Dès que j'entends Jamie Stewart chanter, je l'imagine en train de se lacérer la poitrine. Quelque chose dans sa voix et sa musique. Il y a une douleur incroyable dans celles-ci. On l'a impression à l'entendre chanter qu'elle suinte de tous ses pores.

La musique de Xiu-Xiu (Chiou chiou) n'est qu'un cri, parfois hurlant parfois silencieux mais un cri. Même lorsque la musique se veut apaisée et dans ces instants elle atteint des niveaux de beauté incroyable. Elle se veut le reflet de nos terreurs nocturnes infantiles, de ces instants où l'on se réveillait en sueur en appelant nos parents en hurlant. Mais pas seulement. Les chansons de Xiu-Xiu sentent la mort, le sexe, la déviance, la maladie, la dépression, le suicide, le cadavre. La chair décomposée. Elle se rapproche en cela du Nécrophile de Gabrielle Wittkop. Beauté vénéneuse et interdite.

Jamie Stewart (dont le prochain album va s'appeler Dear God I hate myself) met en musique sa douleur, familiale, personnelle, sur des rythmes brisés distordus, en mélangeant des crachouillis électroniques aux instruments acoustiques parfois de toute beauté (cette clarinette basse sur Ale), en torturant les cordes en acier de sa guitare, et sa voix, murmurante ou hurlante à en faire se dresser les cheveux sur la tête vrillent nos propres douleurs. Des chansons comme des aiguilles s'enfonçant dans nos chairs blafardes, un archet glissant malicieusement sur nos nerfs à vif. Essentiel.

Libellés :


The New Year : Disease (Album : The End is near 2004)

Les disques des frères Kadane (Matt et Bubba) sont de ceux que l'on s'échange presque sous le manteau, entre initiés. Un peu comme ces photos pornographiques que l'on regardait parfois dans la cour au collège, en 5 ème ou 4ème, il y a si longtemps, Neil Young n'avait pas encore enregistré On The Beach.

Pourtant ils mériteraient qu'on s'attarde sur leur musique. Avec Bedhead déjà, qui aura traversé les années 90 comme une comète, et leurs disques indispensables au même niveau que ceux des merveilleux Codeine ce qui n'est pas peu dire. Ensuite avec The New Year, fondé après l'arrêt de Bedhead, où ils ont emmené leur musique sur un versant un peu moins slowcore.

Les guitares délicates, la voix comateuse et souvent monotone, l'ambiance cottoneuse, les déflagrations électriques subites, la mélancolie à fleur de peau, on ne dira jamais assez l'influence de Bedhead sur la musique d'Arab Strap et de Mogwaï bénéficiant pourtant d'une notoriété bien plus importante. Avec The New Year, les frères Kadane allègeront un peu leurs chansons avec une production discrète mais plus fournie qu'avec Bedhead. Ils pousseront aussi leurs guitares un peu plus dans le rouge.

Il y a dans cette chanson, un instant hors du temps, très personnel et inexplicable, qui me transperce le corps à chaque écoute, à 2mn20s, quand le tempo s'accélère et entraîne les guitares dans ce tourbillon éphémère I don't know about God But I'm sure there's a devil, avec ces cymbales qui crissent dans le fond. Je pourrais me passer ce morceau indéfiniment, juste pour cet instant là, pour ces quelques secondes avant que la chanson ne se dirige vers la porte de sortie.

On n'en dira pas plus. Peut être après tout, que l'on se l'écoute sous le manteau ce disque, de peur que la lumière ne l'oxyde et lui fasse perdre ainsi sa saveur. C'est peut être pour cela, qu'il faudra continuer à l'écouter en catimini. Sans rien dire, à personne.

Libellés :


Broadcast : Black Cat (Album : Tender Buttons 2005)

Tender buttons, Tendres boutons, est avant tout un livre de Gertrude Stein. Un recueil de poème à l'écriture singulière, jouant sur le rythme et la sonorité, Eel us eel us with no no pea no pea cool, no pea cool cooler, no pea cool cooler with a land a land cost in, with a land cost in stretches. Comme le dit Isabelle Alfandary dans son essai sur Tendre boutons : "Procédant par affinités sonores, par analogies phoniques et contiguïté allitérative, se composent les pièces d’un puzzle improbable. Le poème est un morceau de pure jubilation orale".

Il est difficile de ne pas voir, et surtout entendre dans ces mots, les répétitions parfois hachées de la musique de ce disque, dans les synthés saturés marquant le rythme en lieu et place de la batterie, dans ces bleep bleep parfois arythmiques parcourant les chansons. On retrouvera également sur presque toutes les chansons, le scansion répétitive des mots courts, jouant sur les allitérations comme dans le texte de Stein, se superposant aux rythmes électroniques des instruments.

La musique, aux sons souvent salis par la distorsion en opposition avec la voix limpide de Trish Keenan, renvoie souvent aux sonorités brutes du Cabaret Voltaire des débuts. On y trouve aussi les échos des Young Marble Giants (ce jeu sur les cordes basses des guitares) torturés dans les filtres analogiques d'un savant fou . Superbe disque aux chansons délicates mises en valeur par le traitement sonore envoutant.


NOTA : Le système de commentaire actuel fermant à la fin de l'année, il va falloir en trouver un autre et essayer de ne rien perdre j'en ai installé un autre. Cela risque d'être un peu très chaotique d'ici là J'ai perdu mon Soulages dans la bataille et le nouveau système est un peu space mais rien n'est perdu...

Libellés :


Coil : Amber rain (Album : The Ape of Naples 2005)

D'abord il y a la pochette. Sublime. Ce corps à vif, cette bouche hurlante en écho au cri de Munch, les mains jointes au-dessus de la tête comme dans une imploration mystérieuse, gestes rituels pré-sacrificiels ou appel à la colère d'un dieu belliqueux. Sur ce fond blanc, la couleur du deuil. Ce corps comme des gouttes de sang sur une neige immaculée.

Il y a le deuil ensuite. Celui de Jhonn Balance, fondateur de Coil en 1982 avec Peter Christopherson, mort en novembre 2004. Comme sur une pierre tombale, sur la pochette intérieure, deux dates sont indiquées, 1982-2005. Une vie trop courte.

Puis vient la musique. Comme la lame nue sur la chair fébrile. Un mise en danger à la frontière de la perversion. Une grâce vénéneuse, toxique, comme un poison lentement diffusé dans le corps. Sons électroniques blafards, accents anachroniques empreints de classicisme, gouffres soniques éphémères. Et ces voix en incantations de société secrète au parfum de conspiration. Coil. La musique de l'ombre. Une zone floue entre la terreur et la fascination.

On irait même, jusqu'à entendre sur Tattooed man, un Leonard Cohen revenu des contrées souterraines d'Hadès, le spectre de Ian Curtis sur Triple sun. Sur It's in my blood, ce sont les échos d'un rituel païen ancestral qui rythment la chanson en pulsion tribale.

Tout l'album, fait d'éléments disparates assemblés telle la créature du docteur Frankenstein, flotte sur les ruines de chants funèbres aux voix spectrales, Pay your respect to the vultures, for they are your future. Jusqu'à la dernière note s'éteignant comme la flamme d'un cierge, ne laissant que la silouhette rouge sang de la pochette, en masque mortuaire figé pour l'éternité.

Libellés :


Okay : Natural (Album : Huggable dust 2008)

Tout ce truc depuis plusieurs jours (des semaines???) , de lister les albums préférés de la décennie passée, c'est à moitié préparé. Et quand je dis à moitié... Ça part d'une liste avec des noms et à coté il y a des cases. C'est ma spécialité les cases. Professionnellement. D'habitude j'y mets des chiffres. Dans ces cases là j'y mets des noms piochés dans la liste à coté des cases. Les noms des disques sélectionnés. Ceux passés, et ceux encore à venir jusqu'au 31 décembre parce qu'ensuite c'est fini, on ne va pas y passer le réveillon non plus.

Les cases sont plus ou moins remplies à l'avance mais il en reste des vides. Le truc c'est que tout est toujours bouleversé à chaque fois. Surtout, il y a plus de noms que de cases. Donc des choix à faire. Le choix se fait généralement le jour même. Parce que j'ai beau prévoir les noms avant, tous les jours ça change. Suivant l'humeur, les nuages, la température... Dans la case d'aujourd'hui au départ il y avait le disque d'hier dont David Sylvian a pris la place alors qu'il devait arriver plus tard. Mais ce soir en rentrant, j'ai mis celui d'Okay à la place. Il était pourtant resté dans la liste jusque là. Avec de la couleur, parce qu'il y a de la couleur pour s'y retrouver. C'est ma spécialité les cases en couleur.

Le nom a changé, parce que soir comme une évidence, il est apparu qu'il était impossible de ne pas mettre cet album dans une case. A la place d'un autre (Animal Collective?) et peu importe. Aussi parce que je ne savais pas quoi écrire sur l'autre disque. Il y a des jours comme ça.

Parce ce disque est terriblement attachant. Pas un disque majeur non. Mais un disque touchant. Avec ses défauts, ses qualités aussi (la qualité du songwriting, la délicatesse des chansons, de l'instrumentation, l'émotion qui s'en dégage...).

Il a été bricolé par Marty Anderson seul dans le garage de ses parents, où il a installé son studio suite à la forme rare de maladie de Crohn dont il souffre qui lui interdit toute tournée. Comme ses deux albums précédents, High road, Low road. Un disque plein de chansons comme des perles de rosée, avec souvent ce petit pincement de tristesse. Des chansons qui oscillent entre la joie et la mélancolie, comme la voix de Marty Anderson et ses instruments tintinnabulant. Finalement on n'y a pas perdu au change.

Libellés :


David Sylvian : The only daughter (Album : Blemish 2003)

Ascétisme sonore, pièces musicales épurées à l'extrême, ne reste plus que l'émotion pure et concentrée. l'imagination est aussi invitée à prolonger en échos silencieux les rares notes jouées. Des climats froids, paysages hivernaux minimalistes à première vue mais d'une complexité infinie si l'on prend la peine de s'en approcher.

La beauté zen de ce disque mêle le jeu de guitare improbable du regretté Derek Bailey aux bruits électros minimalistes de Fennesz (dont on reparlera) aux triturages et collages réalisés par Sylvian lui même, comme sur ce morceau, et à cette voix au grain si particulier, parfois doublée, avec une présence étonnante.

On pense aux lacs gelés à perte de vue de Bashung, sous un ciel bleu acier, au vide, au silence, à la lumière éblouissante. Quand on ne sait plus si c'est le froid vif ou la beauté assourdissante qui fait pleurer.

Un album déroutant et exigeant, pas loin d'une quête de sérénité spirituelle. Un des plus beaux albums de la décennie avec Cold House de Hood.

(Derek Bailey, mort le jour de noël 2005, a sorti en 2002 le très beau Ballads (spotify) avec lequel on pourra s'initier à son jeu de guitare si particulier)
NOTA : pour ceux qui vont écouter, je précise que non, le fichier n'est pas endommagé.

Libellés :


Hrsta : Lime Kiln (Album : L'Eclat du ciel était insoutenable 2001)

Musique de neige. La même lenteur que la chute des flocons. Ces mêmes sons étouffés, ce cocon enveloppant. Ces mêmes crissements des pas. Le froid sur la peau, dans tout le corps. Un engourdissement étrange, inquiétant et agréable. Des notes comme des cristaux qui fondent lentement sur la peau, une sensation croissante d'isolement, de repli sur soi. Et le vent qui siffle aux oreilles.

Elle ressemble à tout ça. La musique de Hrsta. Le groupe de Mike Moya. Un des fondateurs de Godspeed you ! Black Emperor qu'il quittera en 98. Le garçon participe également à pas mal de projet de la galaxie GY!BE (Molasses, Set fire to flames...). Le fait qu'il soit Canadien y est sûrement pour quelque chose dans cette atmosphère neigeuse et hivernale. Le trémolo de la guitare réverbérée, les sons étranges et surtout la voix androgyne de Moya plongent dans une sorte de torpeur, confortable et en même temps à la frontière de mondes inconnus.

Musique aussi du silence, celui que l'on entend parfois si fort, après des chutes de neige, tournant autour des halos lumineux des lampadaires. Avec en écho, le gouffre du silence intérieur.

(A noter que l'excellent Stem Stem in electro sorti en 2005 aurait également eu sa place ici, avec sa musique tirant plus vers les horizons de A silver Mt Zion et son excellent Born into trouble as the sparks fly upward)

Libellés :


Elliott Smith : Happiness / The gondola man (Album : Figure 8 2000)

Ce siècle n'avait pas un an, la voiture roulait sur la route entre Embruns et Grenoble, celle qui passe par Gap, dans la montagne, pas très haute encore dans ce coin là. Les nuages sont devenus noirs et la pluie est apparue, violente et grise. Il y avait un peu de circulation, la conduite devenait pénible, pas seulement à cause de la fatigue. On était en milieu d'après-midi mais il faisait sombre comme peut l'être la montagne sous un orage d'été.

Le disque s'est terminé. Il était difficile avec la route, la pluie, de fouiller dans la pochette pour en trouver un autre. Un geste machinal sans regarder a pioché une compilation des Inrocks dans les quelques disques se trouvant dans le bac de la portière. Elle devait dater du printemps, de cette époque où les inrocks faisait une compil' par saison. Elle était restée là, oubliée. La pluie de ce jour là, la route et la tristesse du retour ont lavé les chansons de ce disque. Sauf deux. In the sun de Joseph Arthur. Et, au début du disque de mémoire, Happiness d'Elliott Smith.

On n'était pas encore arrivé à la terrible côte de Laffrey, célèbre pour ses accidents, en descente vers le la. La pluie s'était arrêtée, je remettais systématiquement en boucle, la chanson d'Elliott Smith et celle de Joseph Arthur. Elliott. Les garçons m'en avaient parlé pas si longtemps avant, mais peut être pas de la bonne manière, ou j'avais été sourd à leurs arguments. Avant ça, le néant. C'était ces années au milieu des 90's, d'hibernation et de surdité.

Alors quand on est à Paris on achète ce disque, ces disques puisque le Joseph Arthur est venu le même jour. En 2000 on était encore à une époque où pour écouter un disque il fallait en passer par les bornes d'écoutes de la Fnac. Il ne faudrait pas encore bien longtemps avant que ça ne change. Aujourd'hui, on se ruerai immédiatement sur le reste de la discographie. D'une manière ou d'une autre. Là, Figure 8 suffisait pour le moment.

Quelques semaines plus tard en regardant Good Will Hunting à la télé, la surprise de reconnaître la voix d'Elliott Smith dans le film. Between the bars where I'm seeing you.... Angeles, magnifique, plus loin, et à la toute fin du film, quand on voit Matt Damon s'éloigner dans sa voiture, do you miss me miss Misery comme tu avais dit. Le lendemain j'ai acheté Either/Or et XO. Sans attendre. Sans aucun doute, les deux disques les plus écoutés de toute la décennie. Il y aura ensuite, des destins croisés avec (à cause)(grâce) ces disques, des valses n°2, des cupid's trick, des fils de Sam, des incompréhensions, parcelles d'existence mêlées, brouillées...

Le 22 octobre 2003, cette année sombre, noire, on apprenait qu'Elliott Smith était mort la veille. J'avais allumé une chandelle romaine. On apprendra ensuite les détails sordides, les coups de couteau dans la poitrine. Le mal de vivre d'Elliott devenait de plus en plus prégnant dans les enregistrements pirates de concerts qu'on récupérait en attendant le nouvel album. Ces chansons qu'il stoppait par lassitude. On sentait bien que ça n'allait pas. Son dernier disque, un single avec deux superbes chansons, était sorti sur le label Suicide Squeeze records...

Les chansons d'Elliott Smith font souvent à l'intérieur, quelque chose qui ressemble à une feuille de papier que l'on déchire. A chaque écoute. C'est forcément le cas d'Happiness. Depuis il manque. Il n'est pas le seul. Dans un rêve étrange l'année dernière, un type disait il y a des morts mais c'est la vie. On en est toujours là...

what I used to be will pass away and then you'll see, that all I want now is happiness for you and me


(The gondola man, le petit interlude instrumental que l'on trouve à la fin d'Happiness m'a toujours fait penser à un morceau de King Crimson où l'on entend une mandoline jouer un motif identique. Je me suis toujours demandé si c'était voulu ou non.)

(En complément, un excellent article sur Elliott Smith.)

Libellés :


Philip Glass : Etude IX (Album : Etudes for Piano, Vol. I, n°. 1-10 2003)

Mouvement infini. Rêves des villes de verre. Transparence et légèreté. Tourner autour des notes comme un derviche. S'étourdir dans la répétition pour atteindre une état gazeux de lévitation même infime. Souffler comme le vent. Balayer les nuages en accéléré. Les yeux au ciel, entraîné dans la danse. Sortir de son corps, de son enveloppe corporelle, charnelle. Tant que les doigts dansent sur le clavier, s'élever au-dessus du monde. Parfois jouer sur le temps comme avec un curseur. Accélérer. Ralentir. Tourner sur soi-même pour que le monde autour devienne flou. Puis ralentir, se dissiper dans le vent comme de la poussière ou de la fumée. Cathédrale de verre éphémère.

Libellés :


The Evens : Sara Lee (Album : The Evens 2005)

Not necessarily the only way to navigate this empty field, so please take your time away from mine away from mine. C'était en 2005, il fallait terminer rapidement cette première moitié de décennie qui s'enlisait dans des impasses douloureuses. Assis seul au bord du lac Mälaren à Stockholm, ce disque dans les oreilles, je regardais les lumières sur Södermalm scintiller comme des étoiles dans cette nuit d'août sans nuage. Il y a des instants comme cela où les chansons deviennent un peu plus que de la musique.

Cela faisait déjà quelques années que l'on était orphelin de Fugazi, depuis 2001 et The Argument qui venait clore (brillamment) une carrière plus qu'exemplaire dans tous les domaines (musical, politique, intégrité commerciale...). On avait traversé les années 90 avec eux et c'était une présence rassurante. On espérait toujours un nouvel album (on espère toujours) quand The Evens a sorti son premier album en 2005.
The Evens, c'est tout simplement Ian MacKaye et Amy Farina (madame MacKaye). Un quart de Fugazi c'était toujours mieux que rien. Un simple duo guitare (baryton)(la précision est utile) / batterie en lieu et place des déflagrations électriques de Fugazi.

Leurs chansons un peu sombres, un peu intimistes, un peu enjouées, toujours subtiles, ce soir là, c'était comme une de ces couvertures que l'on trouve dans tous les restaurants ou cafés avec terrasse à Stockholm afin de pouvoir rester dehors et profiter de la lumière même quand l'air fraichi le soir. C'était peut être le son plus grave des notes de la guitare baryton qui enveloppaient comme cela.

Comme quoi il ne faut pas grand chose pour réussir un album. Des chansons, une guitare baryton, une batterie et deux voix. Le lac lui est optionnel.
Le genre de disque discret mais que l'on n'arrive plus à quitter. Ils remettront ça l'année suivante avec autant de réussite et des paroles encore plus politiques. Depuis on attend la suite...

Libellés :


Esbjörn Svensson Trio : Eighty-eight Days In My Veins (Album : Viaticum 2005)

La nouvelle se trouvait dans le fil d'infos du Guardian. Esbjörn Svensson est mort. Un des rares pianistes actuels avec Brad Mehldau à m'émouvoir, à me mouvoir même parfois. Une musique de voyages, immobiles ou non.

La musique d'E.S.T est dans le prolongement du lyrisme d'un Keith Jarrett, avec un petit quelque chose de Bill Evans et cette touche supplémentaire de modernité, d'urgence, de mouvement, de pression des temps actuels.
Esbjörn Svensson avait certainement encore plein de notes dans la tête et dans les doigts. Des notes d'un brouillard bleuté sensuel.

Il y avait déjà quelque chose de triste dans ce lundi gris et humide, dans cet été étouffé. Des traînées de poussière humide dans les caniveaux. Un sac plastique s'envolant dans le courant d'air des immeubles froids. Des morceaux de rien. Pas besoin de cette nouvelle en plus.

La mer se fait attendre. Peu importe le soleil. Le vent manque de toute manière. Attendre en attendant. Le golfe aussi, aux lumières apaisées. On écoutait Esbjörn Svensson le soir l'été dernier. Dans cette petite maison blanche.
C'est beau le piano. Je n'y entends pas grand chose à toutes ces touches, trop nombreuses pour mes petites mains. Je ne sais qu'y plaquer quelques accords simples et répétitifs. Peut être pour cela que l'instrument fascine tant.

Il fait toujours gris dehors. Le boulevard crache son ennui derrière la vitre. Je mets toujours des chiffres dans des cases en écoutant, bien entendu, il faut bien entendre, le piano d'Esbjörn Svensson, mort noyé à 44 ans dans les eaux de la mer Baltique si bleues l'été, au large de Stockholm.
Beaucoup d'eau pour une musique liquide. A se demander s'il n'est pas simplement retourné dans son élément...

KMS 16 juin 2008


Il n'était pas facile de choisir. C'est peut être juste le fait d'avoir été réveillé par ce piano ce matin qui me l'a fait préférer à Seven days of falling ou à Strange place for snow.

Libellés :


Sunn o))) : CandleGoat (Album : Black one 2005)

Ce disque fait peur. Vraiment. Le 2ème morceau, It took the night to believe, fout la trouille. Il doit éveiller quelque part des frayeurs ancestrales enfouies qui semblent se réveiller et ramper de la cave dans un suintement atroce. L'écoute dans le noir à un bon volume sonore garantit quelques froides angoisses, avec la sensation que ça ne s'arrêtera jamais.

La voix gutturale sortie des profondeurs de l'enfer qui parsème ce disque d'un "chant" (si, si) forcément d'outre-tombe, participe aussi à l'ambiance sépulcrale de cet album qui ne s'appelle pas Black one pour rien. Le livret est d'ailleurs une merveille dans le genre puisque quasiment entièrement noir à l'intérieur.

Rien d'agressif chez Sunn o))), tout est dans la menace sourde et rampante. Une lame de fond tellurique gonflée aux infra basses qui broie l'intérieur, traversée de feedbacks acérés. C'est une puissance sonore qui transperce le corps. Le tout d'une lenteur à la limite de l'exaspération jusqu'à à atteindre le point de rupture juste avant les (rares) changements d'accords. Le pouvoir délassant de ces drones métalliques est surprenant, et donne l'impression parfois de se faire aspirer le cerveau par un détraqueur (pour ceux qui ont lu/vu Harry Potter...) ou de glisser lentement vers le coté obscur de la force.

L'écoute d'un disque de Sunn o))) ne rendra jamais la sensation de danger ressentie en concert à moins de 10m de la scène quand tout le corps vibre de l'intérieur à en disloquer le squelette. La musique de Sunn o))) se ressent plus qu'elle ne s'explique.

Sunn o))) a également collaboré avec le trio Japonais Boris en 2006 sur l'excellent Altar qui méritera qu'on y abandonne un peu d'acuité auditive.

Libellés :


Hood : They Removed All Traces That Anything Had Ever Happened Here (Album : Cold House 2001)

C'est un disque d'hiver. Un disque d'Angleterre pluvieuse aux rues courbes et aux maisons basses. Un disque de maison froide de solitude.

You can feel the winter approach. Lundi matin. Le pare-brise de la voiture était gelé il a fallu gratter. Le froid s'insinue à l'intérieur. Au détour d'un virage parfois, dans la banlieue encore un peu déserte à cette heure là, on découvre des visages blafards dans la lumière des phares, stoïques dans l'attente d'un bus ou d'un car. Corps emmitouflés, aux mouvements rigides.

C'est souvent une histoire de mouvement. La photo de la pochette fait penser à un paysage d'hiver, forcément d'hiver, défilant derrière une fenêtre de voiture ou de train, sûrement de train, une vitre où l'on collera ses désespoirs passés, ses pertes ses oublis ses angoisses. Il suffit comme souvent de fermer les yeux pour voir défiler ces paysages, dans ces moments où l'on ne voit plus que le mouvement parce que les pensées sont loin. On laisse toujours quelque chose sur les bas cotés des voies de chemin de fer. Ce disque a ramassé ce que l'on a laissé tomber.

On se laisse emporter par la beauté cristalline d'Enemy of time et de Branches Bare, deux des plus belles réussites de l'album, avec The winter hit hard, ses couches sonores protéiformes et cette chanson au titre à rallonge qui ouvre l'album avec l'archet sur les cordes du violoncelle en frisson glacé.

A perte de vue des lacs gelés chantait Bashung, ici ce sont plutôt des champs blanchis par le givre, des arbres décharnés, silhouettes sombres abandonnées. La musique se veut minimale et foisonnante en même temps, par ses trouvailles sonores, ses empilements de sons. Des rythmes électroniques parfois crachouillés par des machines cacochymes, des bleep synthétiques opposés aux vibrations des instruments acoustiques, une touche de clarinette basse, violoncelle, guitare, batterie, bricolage, sons étranges et métalliques. Les sons secs de la campagne froide et la mélancolie des instants en jachère.

Une partie de la réussite de ce disque admirable vient de la collaboration avec les rappeurs (Doseone et Why?) de cLOUDDEAD, dont le premier et indispensable album (Spotify) sorti en 2001 mériterait d'être au coté de Hood dans cette sélection. Ça tient aussi à l'électronique très "Fenneszienne" qui craquèle comme du givre sur une vitre. On en revient toujours au froid.

Le disque est sorti à l'hiver 2001 on ne s'en étonnera pas. Un des chefs d'oeuvre de la décennie. Il n'y en a pas eu beaucoup.

(Tout l'album est en écoute sur Spotify, on ne se fera pas prier)

Libellés :


Jay Munly : The Denver boot (Album : The Jimmy Carter syndrome 2002)

Jay Munly c'est l'arrière cour de l'amérique. Celle du centre du pays. Celle des white trash, trailer camp et misère à tous les étages. La country des oubliés. Pas de celle de Nashville avec les filles en jupes à volant qui tournent sur elle même pendant que des crétins chapeautés gueulent des hi ha. Non. Jay Munly c'est la musique de ces paumés avec la carcasse de la bagnole qui rouille sur ses jantes au fond du jardin. La country des types bourrés aux pilules qui croient en la rédemption du christ. La country, électrique, de 16 Horsepower, de Woven hand, autrement dit David Eugene Edwards (qu'on entend d'ailleurs sur cet album).

Et de Jay Munly. Une sorte de country gothique, hantée et électrique. De celle qui fait frissonner. De toute manière, rien que de voir la tronche de Munly tu comprends que ce type ne plaisante pas.

Avec sa voix à la Nick Cave ou à la Cohen en moins gentil, il ne respire pas la santé Munly, tu l'imagines rongé par un scorbut pernicieux. Mais en même temps il est capable de te balancer des choeurs angéliques sur Censer From The Footlights (vidéo). Ou de libérer des voix d'outre-tombe à glacer le sang comme sur Dar he drone d'où émane parfois des effluves de blues à la Jeffrey Lee Pierce.

On trouve aussi du violon et du violoncelle sur cet album, comme sortis d'un orchestre fantomatique prisonnier d'une église abandonnée. Du banjo comme des dents qui claquent (vidéo), et de la poussière qui tombe de chaque chanson comme le tissu en décomposition d'un linceul. Un disque de fantômes. Indispensable.

Ce disque a une petite histoire. Lorsque je l'ai commandé directement chez Sm**ch records, quelques jours après, Andrew a envoyé un mail en disant qu'il était très embêté car il s'était cassé le pied et ne pouvait du coup aller à la poste pour envoyer le poster. Mais il allait demander à son colocataire de le faire pour lui pour que je n'ai pas à attendre. Ça donne une idée de l'importance de la structure de Sm**ch records (une seule personne). Le genre d'anecdote, ça donne envie d'acheter tout le catalogue du label.

(On pourra acheter cet album directement chez Smooch records au prix de $13 frais d'envoi compris (à peine 9€). On en profitera également pour acheter avec bonheur le superbe Short Stories de Lilium, ainsi que l'excellent Munly and the Lee Lewis Harlots.)

Libellés :


Blonde Redhead : Hated because of her great qualities (Album : Melody Of Certain Damaged Lemons 2000)

Photo Hrvé Le GallQue l'on soit bien clair dès le départ, il ne faudra pas attendre de ma part une quelconque objectivité face à un groupe dont la chanteuse/guitariste/bassiste/pianiste est une fine et jolie Japonaise jouant sur scène dans des robes (très) courtes, évasées dans le dos et dont les bretelles tombent régulièrement dévoilant ses épaules. Ce préambule purement musicologique paraissait hautement nécessaire.

Pourtant je n'avais aucune idée à quoi ressemblait Kazu lorsque j'ai acheté cet album à la pochette rouge et noire un peu inquiétante. Je me souviens avoir hésité plusieurs fois avant de l'acheter alors qu'on me l'avait pourtant hautement recommandé. Quelque chose dans ce rouge et ce noir qui me retenait sans trop savoir pourquoi. Je l'ai finalement beaucoup plus écouté à partir de 2002. Un des albums que j'ai installé dans mon tout premier lecteur mp3, avec l'album des Modern Lovers, c'est toujours étonnant de voir comme certains détails restent. Un album qui a accompagné longtemps mes marches solitaires.

Bien sûr, à partir de cet album la musique de Blonde Redhead sera moins aventureuse que précédemment (In an expression of the inexpressible étant probablement ce qu'ils ont fait de mieux) , et l'influence Gainsbourienne se fera nettement plus sentir (une reprise de Slogan sur un EP sorti peu après cet album (ou avant j'ai oublié); l'excellent Misery is a butterfly), mais elle n'en est pas moins belle surtout sur celui-ci.

Il a d'ailleurs un parfum particulier ce disque, celui du vent chaud au bord de la mer, celui des filles graciles qui marchent prestement sur les trottoirs de Paris l'été, celui du soleil dans les yeux parce que oui, les rayons du soleil dans les yeux ont un parfum, celui aussi des interrogations sans réponse, celui des doutes, celui des errements brumeux.

La musique de Blonde Redhead a aussi un coté charnel et il n'est pas dû qu'à la présence de Kazu, un coté charnel et épidermique (c'est aussi ce que disent ceux qui sont allergique à la voix de Kazu) qui éveille des envies.
Pour la petite histoire, le groupe tire son nom d'une chanson de DNA, groupe phare de la no-wave New-Yorkaise, et ça c'est quand même sacrément classe.

(La (très) belle photo de Kazu a été prise par Hervé Le Gall qui je l'espère ne m'en voudra pas de lui avoir empruntée (et on cliquera dessus pour la voir en plus grand))

Libellés :


Autechre : Cichli (Album : Chiastic Slide 1997)

Autechre est arrivé par Thom Yorke, de mémoire dans un article des Inrocks très probablement, au début de ce siècle lorsque je lisais encore les inrocks, une interview à propos de Kid A où il expliquait l'influence de la musique d'Autechre sur cet album.

C'est venu comme ça. Avec la curiosité. Alors on se penche sur Tri repetae, sur LP5, sur ce Chiastic Slide et effectivement on comprends. On comprend d'où vient Idiotheque, on comprend d'où vient Kid A (la chanson), le piano en écho de In limbo aussi et ainsi de suite...

La musique d'Autechre tend vers l'abstraction, comme si on avait passé des coups de gomme un peu au hasard dans le morceau et que l'on avait recollé les morceaux ensemble pour masquer les blancs. Certains appellent ça de l'IDM, Intelligent Dance Music.

La musique d'Autechre est basée sur la déconstruction. Sur la réalisation d'un bâtiment épuré, aux arrêtes brisées. On travaille la déstructuration des rythmes, des mélodies. Ça sera encore plus évident avec Confield et Draft 7,30 sortis en 2001 et 2003, et les albums qui ont suivi, où le groupe radicalisera sensiblement son approche déstructurée et déstructurante pour tendre encore plus vers l'abstraction rythmique et mélodique.

Mais Chiastic Slide est le premier acheté, le plus écouté aussi peut être ces dix dernières années, après la sortie de Kid A, peut être parce qu'on y retrouvait des échos familiers. On en toujours plus attaché au premier album écouté. Alors on sort de la décade une nouvelle fois mais on s'en fout. Je ne l'ai pas écouté avant 2000.

Rares seront ceux à suivre ces pistes dans le milieu du rock ou assimilé. Radiohead en est un des rares exemples. Il reste pourtant pas mal de territoires sonores à défricher dans ces directions.

Libellés :


Radiohead : The National anthem (Album : Kid A 2000)

C'était un temps où les albums ne fuyaient pas encore. Ça n'allait pas durer bien longtemps. Rien que l'année suivante avec Amnesiac c'était foutu. C'est peut être bien le premier album que j'ai récupéré comme ça, en sortie de fuite. La décennie des plombiers.

Le Fender Rhodes cale son groove dans la réverbération, la petite voix éraillée à gauche qui dit kid A kid A pendant qu'à droite un citron se promène, tout est à la bonne place, ça commence comme ça. Elle disait souvent, hier je me suis réveillée en suçant un citron. Ça se voulait acide sûrement. Va savoir. Hier je me suis réveillée en suçant un citron. Tout est à la bonne place oui.

Ils avaient rangé leurs guitares et cassé leurs vieux jouets, on ne s'y attendait pas, c'était probablement la meilleure manière pour débuter le nouveau millénaire. Prendre tout le monde à rebrousse poil. Dans ce bricolage électronique.

On trouve dans ce disque des influences qui n'apparaissaient pas avant. Il y a du Cluster. Il y a de l'Autechre aussi, beaucoup. On y trouve des cris de baleines en rut sur How to disappear...
I'm not there, this isn't happening
ces fameuses ondes martenots envoutantes sur cette chanson en accords suspendus qui lui donnent cette sensation flottante. Tout est à la bonne place.

On avait vu, Johnny Greenwood sur le plateau de Canal +, bataillant avec ce drôle de clavier il avait l'air plus heureux qu'avec sa guitare. Quand il bricolait ses machines aussi, tous ces boutons qu'il tournait sur Idiotheque.

L'harmonium plaintif comme la voix de Yorke sur Motion Picture Soundtrack aussi. La basse krautienne ou Canienne sur The National Anthem avec ces cuivres échappés de l'Art Ensemble of Chicago ou du workshop de Charlie Mingus en ludions affolés. Ils reprendraient d'ailleurs Can sur scène, à Paris, sous le chapiteau à St Denis, où on se demandait ce que l'on faisait là, dans ce terrain vague et cette grande tente surgit de nulle part. Tout est à la bonne place.

Alors quoi dire. Il y a eu un moment en 2001, juste avant qu'Amnesiac ne sorte, où Motion Picture Soundtrack avait ouvert un gouffre sous mes pieds alors que je restais suspendu dans les airs. Incroyable sensation de puissance illusoire et éphémère. In a little while I'll be gone. Même pas le temps de le dire.

Il y en a même qui ont trouvé que l'on pouvait mixer le disque avec lui même, 17 secondes plus tard. 16 secondes 8 pour être extrêmement précis. Seventeen seconds. C'était juste 20 ans plus tôt. A measure of life chantait Robert Smith. 17 secondes. Le résultat est étonnant. Tout est à la bonne place.

Il y avait eu cette histoire aussi, des premiers exemplaires défectueux, retirés de la vente. On suivait ça dans des forums Caramail, ça ressemble à la préhistoire, ça ne fait que 10 ans pourtant. La terre n'a pourtant pas tourné plus vite pour cette décennie. Est-ce nous qui ne savons plus nous arrêter? Ou bien?

Dix ans plus tard les disques fuient, le monde fuit, les hommes fuient, tout le monde fuit. On peut se demander, si tout est toujours à la bonne place...

(Au passage, on signalera que c'est la 600ème chanson sur cette page.)

Libellés :


Smog : Justice Aversion (Album : Dongs of Sevotion 2000)

C'est une cédennie où il y a de plus en plus d'automnes. Une cédennie où les hivers arrivent de plus en plus vite. Ou cédembre devient de plus en plus insupportable. Une accélération du temps. La cédennie où l'on vieillit ou plutôt où l'on se sent vieillir ce qui est probablement pire.

Il y a une chanson de Bill Callahan sur l'album suivant, Rain on lens, qui s'appelle Natural decline, c'est un peu ça cette cédennie. Un déclin naturel. Il l'avait devancé sur celui-ci, en demandant déjà à sa femme de s'habiller sexy pour son enterrement. Pas très gentil pour elle d'ailleurs, puisqu'il lui dit que ça sera bien la première fois de sa vie.

Il y a sur Dongs of sevotion, des chansons à la douleur lancinante. Pourtant Callahan semble rester imperturbable. Sa voix de baryton, droite dans la tourmente, avec une distanciation de circonstance. Ce disque est plus électrique que ces précédents chefs d'oeuvre, signe d'un durcissement, le passage de la cédénnie certainement, une prémonition de l'avenir. Avec parfois, comme sur cette chanson, une mise en garde en forme de traits de guitare grinçant comme des ongles sur un tableau noir.

Involontairement, cela fait le troisième album avec une pochette aux tons de rouge. Est-ce que la couleur influence la perception de la musique? Est-ce que ce disque aurait sonné de la même manière avec une pochette bleue? Est-ce qu'au final il y aura eu plus de pochettes rouges? Celle de demain le sera un peu aussi, mais moins. Les 00's (comment on dit d'ailleurs? il y a les sixties, les seventies, les eighties, les nineties et les quoi?) mériteraient d'être analysée suivant les couleurs de ses pochettes d'albums.

Libellés :