Gomez : We Haven't Turned Around (Album : Liquid skin 1999)

Cette chanson de Gomez a ressurgi de nulle part après Zuma, sans raison. Une chanson humide avec une trainée de fumée persistante derrière elle.
On voyageait avec elle de ville en ville. Laissant des particules comme des poussières sur le pavé des rues, des lambeaux de peau sur les murs. Il faisait souvent froid alors il fallait se serrer.

On empruntait les sens interdit, franchissait la ligne jaune, tiré par la corde du désir du violoncelle. On fuyait, poussé par la voix qui disait la chute prochaine.
On s'effaçait petit à petit, à mesure des kilomètres et des particules dispersées par le vent. Partout il y avait des feuilles humides sur lesquelles on dérapait sans tomber, comme dans un rêve. Dans le ciel les nuages passaient en accéléré. On ne tournait pas toujours bien rond.

Le froid n'était pas le seul responsable des frissons. On s'illusionnait d'un soleil facile et factice. On mettait des lunettes noires pour ne pas déchirer le voile devant les yeux.
Le violoncelle tirait toujours dans son sillage l'odeur de la terre humide. Un matin de brouillard, comme par manque de souffle, il s'est arrêté dans un geste de renoncement et de lassitude.

Tortoise : Glass museum (Album : Millions Now Living Will Never Die 1996)

Dites n'importe quoi il en sortira toujours quelque chose. J'ai lu ça quelque part aujourd'hui. Lacan est supposé avoir écrit/dit cette phrase. N'importe quoi alors, pourquoi pas.

N'importe quoi c'était peut être la vision irréelle en rentrant du bureau ce soir, dans la petite rue derrière, bordée d'arbres rose en fleurs alors qu'il pleuvait en même temps sur fonds de ciel sombre. Encore le ciel. Le contraste était saisissant. Anachronique. Quelque chose ne collait pas. Le rose sûrement, tout le reste est gris dans cette rue.

J'ai mis Millions now living will never die de Tortoise hier soir et la musique m'a suivie toute la journée. J'y vois un signe de l'anachronisme chromatique des arbres roses et du ciel sombre et humide de ce soir. La musique parfois influence la ville autour, le ciel, le temps, le regard, surtout le regard finalement. C'est parce que sur ce disque il y a Djed et c'est un voyage. Un long voyage de 21mn. C'est court pour une vie mais long pour un voyage musical. Il y a du Glass et du Reich dans celui là. Des notes en mouvement comme des mobiles accrochés au plafond d'une salle blanche.

Des volutes de ce morceau flottaient autour de moi comme un parfum, malgré les mauvaises vibrations au bureau. Bad vibes c'était Lloyd Cole non? C'était une non journée, malgré les réminiscences Tortoisiennes.

Je me disais que cette page pouvait être considérée comme une radio de nuit. La voix du type perdu dans le studio abandonné et ses cinquantes insomniaques au bout des ondes. Le type se pointe sans savoir ce qu'il va raconter de toute manière personne ne l'écoute, il ouvre le micro et la voix grave part dans l'obscurité avec les quelques disques choisis pour la nuit.

Mais bon tout ça c'est n'importe quoi comme dit Lacan.

John Martyn : Bless the weather (Album : Bless the weather 1971)

Je sais bien, que je n'écris plus rien. Que rien ne vient. Après on fait vaguement illusion, on jette quelques phrases comme un réflexe inconscient, la force de l'habitude ou un truc dans le genre, mais on sait bien que ce n'est rien. On ne va pas parler du ciel à chaque fois, de la pluie, du beau temps. On a usé ça jusqu'à la corde. Le reste ne sort pas, bloqué là comme ça à l'intérieur.

C'est dommage pour le ciel, celui au-dessus du port ce soir alors que le soleil n'était qu'une grosse boule jaune et rouge prête à s'enfoncer. C'est rien, j'ai juste pensé à cette chanson de John Martyn. Il est mort il n'y a pas longtemps. Il était dans un sale état, une jambe en moins, confit à l'alcool, on épargne les détails. J'aime pas tout, j'ai pas trois disques de ce type, mais ses albums du début des seventies il y a des trucs dessus parfois, ça file la chair de poule. Avec pas grand chose souvent, contrebasse, sa guitare sa voix, parfois un type qui fait tchi tchi ploc ploc derrière, un piano, moins il y en a mieux c'est. Solid Air bien sûr, la chanson pour Nick Drake, avant aussi.

En passant à coté du port ce soir, avec le soleil qui se couchait j'ai pensé à John Martyn, parce que cette chanson c'est juste ça, un soleil qui se couche, cliché comme c'est pas permis, ne manque plus que le palmier sur la photo. Là sur le port de Bonneuil ça ne risque pas, il n'y a que du hangar, et pas flambant neuf, c'est peinture écaillée et odeur d'huile usée. But every junkie's like a setting sun comme disait Neil.

Wilco : Ashes Of American Flags (Album : Yankee hotel foxtrot 2002)

Les Américains de Robert Frank. Pour la première fois. Je n'avais jamais vu ces photos ailleurs que dans des livres pas toujours bien imprimés.

Voir ces photos dans de superbes tirages est une autre expérience. Une expérience musicale.
Derrière, j'entendais, un peu étouffé, un sax un peu bop un peu free, me parvenant aux oreilles. L'écho des mots de Kerouac sur un rythme ternaire dans On the road. Tellement PRESENT dans ces 84 photos. Encore plus dans cette photo, la 36ème. Pas seulement.

Il n'y a peut être que Coltrane pour coller à une telle force picturale et visuelle. Les photos de Robert Frank donnent envie de prendre des photos, elles donnent des idées, ce n'est pas là la moindre de leurs qualités. Elles décrivent aussi en filigrane, le monde futur, le notre.

C'est peut être aussi pour cela, que j'entendais Wilco et cet album. Peut être pour une autre raison inconnue. Mais il y avait de ça, des échos de cet album, dans les ombres de ces photos. Comme les prémices des cendres d'un monde en décomposition.

The Pastels : Crawl babies (Album : A Truckload Of Trouble: 1986-1993 1993)

Le chemin ensoleillé des derniers jours devait finir par mener aux Pastels. Ce qui est surprenant avec cette chanson, c'est son pouvoir rajeunissant. Durant ses 3'18'', son efficacité est bien supérieure à tout traitement antirides.
C'est d'autant plus surprenant qu'elle ramène à une époque où j'ignorai tout du charme discret des Pastels. Quelque part, les connexions se font entre les images du passé de cette époque et cette musique.

Hier soir j'ai regardé avec amusement et plaisir les Buzzcocks s'agiter sur scène comme si on était encore en 79, potards à donf, morceaux enchaînés sans pause et choeurs approximatifs, même si Pete Shelley prend de plus en plus des airs à la Jugnot en dodelinant vers le micro avec sa guitare...

Les fenêtres sont restées ouvertes toute la journée, ça faisait quelques mois que ça n'était pas arrivé. J'ai capté la lumière comme les cellules photosensibles des appareils modernes. J'ai repensé à ces herbes balayées par le vent au bord du golfe du Morbihan. Les herbes frêles comme la voix de Stephen Pastel. Pour fermer le cercle.

I love you but I've chosen darkness : At last is all (Album : Fear is on our side 2006)

Le goût de la framboise écrasée sur mes lèvres sèches, les guitares électriques stratifiées dans le soleil et le bleu, un voile d'inquiétude sur les yeux, désirs rentrés, un autre matin encore un.

Poulet au citron, nouilles sautées, voix tremblées, extérieur gommé, des détails ajoutés sans suite en images saccadées, c'est fait de quoi une journée?

J'ai rêvé un instant être le tissu de ta robe ce matin, tendu sur tes seins, sur tes fesses. Couloir, pas feutrés, les électrons accélérés dans le bâtiment synchrotron, ions en collision, corps en fusion.

Ce disque pas encore sorti des marées de printemps, sons clairs, mélancolie brossée dans le sens des cordes. Attente. Bruissements étouffés, chocolat sous la langue, les murs du bureau comme un sablier, les grains de silice s'écoulant lentement, happé, aspiré. Par instant, ces courts-circuits rendant invisible, perte de signal, image brouillée. Un sentiment de précarité, de transparence en flou de bougé.

En fin d'après-midi, la schizophrénie m'a ramené à la maison.

The pains of being pure at heart : This Love Is Fucking Right (Album : The pains of being pure at heart 2008)

Est-ce parce que les jours rallongents ou parce que la lumière du matin est belle ces derniers jours? Les guitares un peu noisy et les voix légèrement éthérées de ce groupe au nom trop long semblent me rajeunir et me ramener au début des années 90. Un petit plaisir régressif. Disque parfait pour des matins printanier, de ceux qui poussent à augmenter le son et à chanter dans la voiture, comme ta robe de ce matin donnait d'autres envies. J'aime ces instants là, comme s'ils sonnaient le réveil après l'hiver. Ca donne des envies de sud. Pour la lumière sans la chaleur à cette époque.

Leur prochain album sera certainement nettement moins bon. Autant profiter de celui-ci maintenant. Le printemps ne durera pas non plus.

Alain Bashung : Fan (Album : Pizza 1981)

Je me souviens au début de la décennie, dans un pub Irlandais d'une petite rue Parisienne, une fille m'a offert un livre illustré de paroles de chansons de Bashung. Elle y avait glissé entre les pages, quelques rêves égarés de vagues perpétuelles. J'avais mes fantaisies militaires, mais le reste, je n'écoutais plus, elle me l'a remis dans les oreilles.

Je souviens de 1981, à l'automne, où j'écoutais Pizza en boucle, Rebel et cet étranger au regard sombre, en traversant la Marne au pont du petit parc, pour aller chez la jolie Dominique aux yeux dorés, une poupée, rien qu'une meuf, mais elle ne m'apprenait rien, surtout pas à aimer. Sur le prospectus ça disait provisoire.
Fan, le mot était barré à l'arrière de la pochette du vinyle. Ces cons, sur le cd, la réédition, ils n'ont rien compris, ils ont écrit Fan. Fan parce qu'il chantait j'pourrai plus jamais être un fan. Les détails qui défient le temps.

Deux ans avant, ça paraissait une éternité en 81, de ces vingt ans où six mois bouleversent parfois autant qu'une décennie, quand demain est toujours plus important qu'hier, on usait Gaby sur le juke-box du café près de la fac, dans cette petite salle en L, avec les banquettes le long du mur. Le café et son juke-box, c'est une histoire entière, de ces jours où on se devine enfin exister par soi-même.

Je leur avais expliqué Johnny Kidd, Shakin' all over sur Live at Leeds, les Pirates. On se tassait tous là, les filles et les gars mélangés, ça se frottait et ça bandait discrètement dans les jeans un peu serrés, on n'osait pas se lever parfois. On leur avait chanté Gaby aux filles, en mimant les paroles pour les faire rire. A quoi ça sert d'avoir 18 ans si ce n'est pas pour faire rire les filles. Peut être que c'était humide dans les culottes des filles aussi. On se le dit maintenant.

Quand je me sens mal, c'est que je vais bien, parce qu'avant attention j'chantais plus rien, en suivant les bords de marne. Je crois que c'était pour cette phrase cette chanson. Même si on ne savait pas vraiment s'il disait chantais ou sentais. Ca rigolait déjà moins. Je ne savais pas expliquer pourquoi. Il y a une mélancolie terrible dans les paroles de Pizza, éteins une à une les lumières, sur fond d'orgue farfisa à la Costello. C'était encore les années Supertramp. Il reste l'image d'un disque écouté toujours seul dans la voiture.

L'année d'après, ou bien est-ce la suivante je ne sais plus, il y aura n'essayez pas de m'éteindre, je m'incendie volontaire. Des mots qu'on traine avec soi des années.
On se le gardait comme un plaisir solitaire celui là. Comme si les autres ne pouvaient comprendre ces synthés froids et cette boîte à rythme rudimentaire. Ces paroles comme des lames de rasoir. Je ne sais même plus où est le vinyle. Un des rares qui ait disparu.

La fille au livre des chansons illustrées est partie il y a presque cinq ans, un peu de la même manière que Bashung hier, à un âge où on ne devrait pas avoir le droit de mourir. J'avais oublié ce livre jusqu'à ce soir, je n'ai pas été le chercher ça ne sert à rien.

Les vivants sont plus importants que les morts, aucun express disait Bashung, aucun express... sinon toi. Allez vas-y, remets nous Johnny Kidd...

Red House Painters : Summer Dress (Album : Ocean Beach 1995)

Je me souviens qu'il y a presque dix ans cette chanson a en un sens changé ma vie. A la première écoute. Tout de suite j'ai su qu'il se passait quelque chose. Cette chanson et quelques autres aussi. A la même époque. Un jour tenter d'expliquer ça. Cet instant, et ceux qui ont suivis. Les bouleversements.

C'était comme de croiser le bon faisceau, au bon moment, au bon endroit. Le genre de chanson qu'on ne peut s'empêcher de remettre plusieurs fois immédiatement après l'avoir écoutée la première fois. Les quatre accords, la voix vibrante et chaude de Kozelek, le violoncelle en contrepoint, peu de choses finalement. Comme de trouver enfin la bonne porte et d'ouvrir le champ des possibles.

Il y a quelques années, je me souviens avoir écrit ce texte en pensant à cette chanson.


Elle regarde la mer et toi tu la regardes. Elle est seule. Elle est descendue de la dune d'où tu l'observes pour se rapprocher de la mer. Il fait beau mais il y a du vent, quelques nuages. Une étrange solitude flotte en ce jour de septembre. Les touristes sont partis depuis longtemps. C'est aussi pour cela qu'elle est venue. Pour les souvenirs aussi mais pas seulement.

Elle a mis sa petite robe d'été, celle qui lui va si bien et qui se boutonne par-devant. Elle a hésité ce matin, elle ne savait laquelle mettre. Puis quand elle a aperçu cette petite robe blanche avec ses légers motifs colorés elle a sourit. Elle se trouve belle dedans. Ce n'est pas tous les jours et aujourd'hui elle voulait se sentir belle. Elle aurait pu mettre la noire assez courte qui dénude ses épaules, celle qui lui plaisait tant. Mais pour aller voir la mer ça n'est pas idéal.

Cela fait longtemps pourtant qu'elle ne l'a pas mise. Elle aurait aimé savoir si elle attirait toujours le regard des hommes dans sa petite robe qu'elle trouve toujours trop courte et comme une gourde elle est toujours en train de tirer dessus pour la rallonger. Alors elle a mis sa petite robe d'été blanche.

Elle pense au temps, aux petites pâtes d'oies au coin de ses yeux. Elle ne peut s'empêcher de penser à lui, elle ne le souhaitait pas quoiqu'elle n'en soit pas certaine. Elle aimait venir là avec lui. Celui qui l'a consumée. Celui qui n'a laissé que des braises fumantes quand il est parti. Oh elle en a eu d'autres des amours. Des qu'elle croyait solides, des qu'elle pensait voir durer même si ce n'était pas ce dont elle rêvait mais elle avait envie d'y croire. Des amours qui se sont brisées comme du cristal. Elle se dit qu'elle doit être maladroite avec les choses fragiles. Du coup elle n'ose plus, même si elle voudrait bien être amoureuse. Elle pense à son âge.

Elle se dit que c'est à cause du soleil qu'elle cligne les yeux. Elle pense à eux. A ces hommes qu'elle a aimés, qui l'ont aimée. Elle voudrait savoir si parfois elle leur manque, s'ils pensent à elle. Elle voudrait tellement que quelqu'un pense à elle. Mais il n'y a plus que le vent pour passer dans ses cheveux ondulant sur ses épaules.

Elle se rapproche de la mer pour sentir sur son visage le voile léger de l'écume porté par le vent. Bien sur, elle préférerait des mains, des lèvres venant caresser son visage. Mais elle est contente de sentir cette fraîcheur sur ses joues. C'est toujours ça. Le vent la fait frissonner, elle serre ses bras contre sa poitrine. Elle sent la chair de poule hérisser sa peau, le vent frais n'est peut être pas le seul responsable. Elle passe sa langue sur ses lèvres pour sentir le goût du sel et elle reste là, face à la mer, perdue dans sa rêverie.

says a prayer as she's kissed by ocean mist
takes herself to the sand and dreams...

Black Heart Procession : Square heart (Album : I 1998)

L'écran de l'ordinateur est devenu tout laiteux dans la nuit de lundi à mardi. Plus à rien faire, foutu. Ca permet de se rendre compte que maintenant les écrans ne sont plus carrés. Il n'y en a plus des écrans carrés. Ou alors chers. L'écran de l'homme moderne sera rectangulaire. Sauf que celui que j'ai acheté ce midi, un 22 pouces en 16/9ème, est trop fin au niveau de la résolution, c'est trop petit, je m'y arrache les yeux. C'est dommage, il est plutôt performant et son image est belle. Mais si je diminue la résolution pour augmenter la taille des caractères c'est laid.

Je crois que je vais le changer contre un 16/10ème pour sauvegarder ma vue déjà déficiente. On a 15 jours pour changer autant en profiter. Le 16/10ème est plus "carré". Ce qui est très relatif car il est rectangulaire aussi. Mais moins. Cela dit l'écran carré précédent, le 19 pouces, était déjà rectangulaire et non carré puisqu'il était en 4/3. Ce qui fait 16/12ème si l'on veut comparer. Ce qui est moins rectangulaire que 16/10ème et 1/3 plus "carré" que 16/9ème. You're so square, baby I don't care, bien au contraire.

Après je m'étonne que ça ne tourne pas rond cette semaine...

Sexton Blake : The logical song (Album : Play the hits 2007)

Je me souviens j'écoutais Supertramp. Il y a longtemps. Très longtemps. Mais beaucoup.

Je me souviens aussi que j'ai sombré musicalement à partir du moment où j'ai acheté Breakfast in America. Début 80. J'avais résisté avant. Mais Supertramp plaisait plus aux filles que Magazine, PIL ou Neil Young. Alors j'ai sombré. Complètement. J'en ai pris pour presque dix ans. Presque dix ans d'errances musicales. Parfois réussies, parfois infâmes... A cause de Supertramp. Il faut bien un coupable finalement.

Avant je ne supportais pas leurs voix de faussets, ce Goodbye Stranger aigrelet qu'elles chantaient et adoraient. On est faible parfois alors on se perd facilement. On dira que c'était une erreur de jeunesse, de se perdre ainsi. Mais pas seulement.

Je me souviens de l'automne gris qui avait suivi la mort de mon père. On s'extasiait sur les anciens albums qu'on découvrait après coup. School ou Sister Moonshine dans les nuages sombres. Tout l'était. Bloody well right mon cul. J'aimais ça, point à la ligne.

C'est quasi insupportable à mes oreilles maintenant, tant par ce style ampoulé que par les chagrins cachés entre les notes. Les paroles surtout. Il faut bien plus de trente ans pour s'en apercevoir. Je ne sentais pas la tristesse là dedans. Je l'avais juste absorbée. Comme la mienne. Les samedis après-midi à zoner au centre commercial. The meaning jusqu'à la nausée. Mais le sens de tout ça on s'en foutait.

Il aurait fallu jeter ça et le reste à l'époque mais on s'y est enfoncé. C'était douillet et moelleux, il n'y avait pas de raison. C'était porteur d'espérances, on s'est illusionné avec durant quelques années avant de comprendre. On s'est fermé au reste, bercé d'ignorances et de certitudes.

Il y a dans les quatre albums mid seventies de Supertramp, le crime, la crise, les moments les plus calmes et le petit déjeuner, tous les kilomètres parcourus dans la voiture à en user les K7 sans dolby pour ne pas tuer les aigus, crachant leur souffle dans les haut-parleurs de la Renault beige. Des K7 usées à force d'en lécher l'amertume de ces soirées où l'on rentrait seul sans savoir qu'on portait tout ça. On en était léger de conneries, peut être que ce n'était pas plus mal. Le poids finit par peser c'est ça le problème. Alors on rentrait seul dans l'inconscience laudanum de chansons un peu sirupeuses.

J'ai tout gravé entre les notes, dans les silences inconnus. Quand on n'existe pas on en devient poreux comme une pierre ponce. C'était pour ça ces disques, à cause de la porosité. Tout est passé au travers et encore on ne dit pas tout. Même les filles passaient au travers. Elles pensaient que j'avais les bras pour les retenir mais elles passaient au travers, comme le reste. Je m'étais gommé en négatif, personne ne le voyait, même pas moi.

1981, une moitié de 82. Il n'en reste pas grand chose, quelques flashes comme des snapshots de mauvaise qualité. Il faudrait chercher dans les inversibles en 64iso, un jour peut être, pour reconstituer la mémoire disparue. 1981, l'année où je n'embrassais pas les filles en les ramenant après la fac, sur le boulevard en écoutant Supertramp.

The Field Mice : And before the first kiss (Album : For keeps 1991)

Ca doit être la clarté du ciel ces derniers jours, la lumière renaissante, qui a appelé inconsciemment ces guitares claires. Ca devait être dans l'air. Hier soir, sans savoir pourquoi comme d'habitude, j'ai posé les vinyles des Field Mice un à un sur la platine. For keeps était le premier. Il a entraîné les autres à la suite. Avec ce petit pincement au ventre, avec l'arrêt des gestes parfois pour écouter un passage, hier soir ce disque était aussi idéal qu'un paletot Rimbaldien.

Aujourd'hui tout s'est assombri même si ce soir une lumière incroyable passait sous les nuages d'orage et inondait la ville couronnée d'un arc-en-ciel. Il reste les guitares lumineuses et simplistes de cette ballade hors du temps. Il y a des choses comme ça, qui reviennent toujours au printemps, avec peut être, au fil des ans, quelque chose d'indicible qui presse dans la poitrine toujours un peu plus fort, sans explication.

Nick Cave & the Bad Seeds : Long time man (Album : Your funeral, my trial 1986)

Je me souviens de l'Irlandais sur son trottoir. L'ombre sur le mur faisait penser à Nick Cave. Le genre d'ombre dont on ne peut se détacher. Attirante, intrigante. C'était peut être aussi, les bruits de métal s'entrechoquant derrière qui la modelait à cette image. The long time man. On se souvenait d'un concert de Noir Désir, époque Tostaki, où Cantat se demandait sur quelles berges sombres de quel fleuve boueux Cave avait trouvé cette chanson. Quelque chose comme ça en moins flou.

L'ombre sur le mur faisait penser à Nick Cave, on aurait pu être en plein soleil comme dans le brouillard, il y avait peut être les deux. Je suis allé chercher hier sur l'étagère, une saison en enfer de Rimbaud. L'ombre restait immobile, tout bougeait autour vite, trop vite.

Je sème des cailloux invisibles pour une piste perdue. Comme de chercher vainement dans un livre, un passage que l'on voudrait retrouver, persuadé qu'il était vers ces pages là, en bas à gauche, mais on a beau tourner les pages...

Je me suis souvenu des gosses assis sur le piano du bon fils. On voyait des ombres aussi. L'Irlandais disait Nick Caverne, mets nous un Nick Caverne, on laissait les notes s'échapper par la fenêtre ouverte en roulant comme ça. C'était après le pont des arts. Comme quelque chose qui pourrait durer toujours même si on sait bien que non.

Long time man. Le juste équilibre entre le désespoir et l'électricité poisseuse des guitares. Le genre de chanson qui fait des filaments comme un filet de sang dans l'eau. Des souvenirs dispersés par le temps.
Et puis l'ombre est partie.