Nina Nastasia : Superstar (Album : Run to ruin 2003)

Depuis le 21 décembre 2007, j'interviens plus ou moins (souvent moins) quotidiennement dans le Petit Journal pour y raconter ma journée en plus ou moins (souvent plus) deux (2) lignes. Des poussières qu'on laisse derrière soi.
J'ai commencé cette semaine à compiler un an et demi d'interventions.

Des jours sont collés ensemble, parfois la césure temporelle est respectée, certains jours ont été mis de coté, sans intérêt.
Je suis surpris de voir comment ces morceaux de phrases décousus, peuvent raconter une histoire lorsqu'on les met bout à bout comme un patchwork. Les lire à la file, c'est comme se passer un film en accéléré.

(Cette première sélection couvre la période du 21/12/2007 au 27/03/2008. Le reste viendra au fil de ces deux mois d'été.)


Aujourd’hui c’est l’hiver. Je vieillis toujours au solstice. Des musiques en fêlures comme la mince pellicule de glace sur les flaques d’eau au creux des trottoirs ce matin, pour ne plus entendre le temps qui passe.
Dans mon dos le craquement des feuilles de papier emballant les cadeaux sous tes doigts, pendant que je compilais dans la difficulté Dylan en trois CD pour le voyage de lundi. Je ferai un jour le disque des chansons oubliées.

Week-end Dylanien, le Todd Haynes sur les grands boulevards après la compil’ d’hier. La cohue Parisienne à la sortie en klaxons exacerbés. Je ne suis pas là, je suis parti, c’est juste ça, la route demain, vers le nord.
Un ciel gris et jaune sur l’autoroute du nord en rentrant de Bruxelles. Ce soir, goûter les délicats chocolats de chez Neuhaus, acheté dans cette galerie brillante.

Rouler jusqu’à Nemours (ville improbable) pour voir la peinture du vent et du plaisir indicible de Zao Wou-Ki. Penser à sa main tenant le pinceau, volant dans un hasard dirigé comme un oiseau porté par le vent.

Un jour comme un autre quand on n’aime pas les fins. La fin est le début de la fin du commencement. Ou l’inverse. Je n’ai jamais su. Trois notes de rien peut être quatre voire cinq, étirées en infimes variations comme des volutes de silence pour respirer un peu enfin.
Pas mis le nez dehors. Gratouillé le riff de No Quarter sur la petite guitare Espagnole en regardant Harry Potter avec ma fille. Journée bougonne. Acheter un livre de Gabrielle Wittkop, et la BO d’I’m not there en quadruple vinyle sur le boulevard où les gens semblaient comme gommés par la pâle lumière grisâtre.

Allongé sur le canapé, Yoko Ogawa et les Music for films d’Eno en fond sonore. Le bruit du vent dehors aussi. L’impression, seulement aujourd’hui, de sortir enfin de cette période de fêtes et chasser ces nuages d’humeur grise persistants.

Rêvé la nuit dernière de pylônes à haute tension qui s’écroulaient les uns après les autre comme des dominos géants. Le monde qui s’écroule ou quoi ? Je m’évadais du bureau en suivant Coltrane dans des régions stellaires. Je crois qu’aujourd’hui il pleuvait de la poussière et ça s’entendait. J’ai eu beau secouer les épaules, je n’ai pas réussi à m’en débarrasser.

Oh the wind the wind is blowing, through the graves the wind is blowing chantait Cohen. On entendait les volets de plastique blanc battre sous les rafales comme un drôle de tambour. On s’est endormi après avoir fait l’amour. Je rêve d’un appareil photo intégré dans le cerveau, capturant exactement ce que je vois par instant. Comme les fumées humides de l’usine ce soir, dans le halo orange des lampadaires le long de la voie ferrée. L’appareil normal a ajouté trop de détails inutiles.

Impossible de l’appeler au téléphone dans le rêve, je tombais à chaque fois sur une autre fille. Ca devait être un complot, même ce crétin de chef comptable était chez moi devant mon ordinateur et des ouvriers installaient une douche dans le placard de l’entrée et un lavabo à la place du frigo. Pourtant il y avait du soleil. Débarrassé le bureau et c’est comme si l’horizon s’éclaircissait. Il faut peu de choses parfois.

Juste le moment où elle s’est allongée sur le lit. J’ai dit ce n’est pas l’heure de dormir elle a dit non en souriant. Le reste après tout... Le temps qui se recroqueville comme une peau de chagrin autour de moi me fait des habits trop petits.

Découragement. N’arriver à rien. Journée blanche, comme ces endroits sur les cartes où il n’y a rien.

Le rose bleu du ciel se reflétait dans les eaux mortes du port autonome ce soir, comme des traits tremblants tracés d’une main malhabile. Combien dans les voitures embouteillées ont vu ces traits de couleur ?

J’ai étalé sur la table de la cuisine le vieux matériel photo de mon père, exhumé de la cave à cause ou grâce à Philippe et ses souvenirs. Un morceau d’existence père/fils confondu dans quelques objets usés.

Il y avait une sorte de crachin Breton ce matin. Et puis, en image fantôme, de vagues nappes de brume. Il manquait le brouillard pour vraiment se cacher. Musiques électroniques hier soir. Il n’y a pas de hasard, jamais, même si le sens des choses nous échappe parfois. Tourner en rond c’est quand même avancer.

Le souvenir de Charlie qui ne trouve pas le tempo. Brian complètement absent, ou ailleurs, déjà noyé en un sens. Keith et ses bottes en serpent, la gibson noire, la basse. Le Jag’ à la voix impressionnante, terrible. Les filles qui font ouh ouh. Un cinéma minuscule vers St Michel. Revendu du passé par poignées aujourd’hui. Malgré les rebuts, je suis surpris du prix qu’on m’en offre. Il reste toujours une part dont on ne peut se débarrasser.

Les deux lignes manquent. Se dire que l’on aurait du continuer sous le 6 février. Se dire qu’on est très discipliné. Acheté deux vinyles de Jandek en rentrant de la promenade à la butte Montmartre. Artiste obscur en contraste avec la lumière de printemps précoce de ce dimanche. Ah et puis Teo Macero est mort in a silent way, l’homme qui collait la musique de Miles Davis pour en faire des albums historiques.

Premier jour de vacances. Rien. Avec le bruit des tubes des échafaudages démontés par les ouvriers dehors. Ils se sont arrêtés juste avant chez moi. Je reste avec des barreaux aux fenêtres pour encore quelques temps. "J’ai dit c’est ça voisin c’est ça, on n’aura qu’à dire comme ça, elle est partie comme quelqu’un qui s’en va." Cette chanson, comme si un jour à l’écouter encore et encore, j’arriverai à comprendre la fascination qu’elle exerce. Peut être juste retourner à Lacanau un jour, un jour ou deux.

Le plombier est venu changer deux robinets aujourd’hui, du coup la cuvette des toilettes fuit, il revient demain la changer et si ça ne s’arrêtait pas si après-demain il fallait changer toute la salle de bain et le jour suivant tout l’appartement et encore le jour suivant tout l’immeuble et le jour d’après... comme la spirale infernale d’un cauchemar...

Reçu un vinyle de Sun Ra en provenance du Japon dans un carton ressemblant à une boîte à pizza. L’idée de pouvoir commander des pizzas au Japon a beaucoup fait rire ma fille qui ne s’étonne pas plus que ça que son père reçoive des disques du bout du monde.

Forcément on pense à la Gibson J200 sur la pochette de Nashville Skyline même si celle là n’est peut être qu’une Epiphone. Forcément on pense aussi au vol 800 de la TWA. Forcément il y aussi la nostalgie des tablatures (injouables) qu’on trouvait dans R&F. Sinon encore des guitares cet après-midi avec des rythmiques extraordinaires de Curtis Mayfield. Thon mi-cuit et gingembre en poudre, fenouil, ananas frais. Après-midi lavasse, même pas touché à la guitare. Comme si je me regardais l’intérieur en y voyant tourner des choses qui ne sortiront jamais. J’ai mis une musique plus dure et plus forte pour moins entendre.

Je me suis senti troué comme un gruyère, comme si le vent me passait dans le corps. On ne donne pas corps aux idées, alors elles fuient par les trous. J’ai mis du scotch en attendant mieux. Parfois c’est juste le besoin de se passer de paroles. De juste laisser couler les choses comme l’eau d’une rivière. Une petite rivière. Avec des bruits de silence.

Drôle de rêve. J’ai repensé aux mugwumps dans Le festin nu mais en plus gentils, en plus "normaux". La fille dans le lit avait un corps chaud et ferme mais je me suis réveillé.

Voté sous la pluie. Cela fait plus de 20 ans que j’ai déménagé mais je vote toujours dans mon ancienne commune. Au moins comme cela je vote dans une commune de gauche. Et un tour suffit. En plus c’est écologique, pas besoin de prendre la voiture pour y retourner dimanche prochain.

Ce paquebot échoué sur la plage des Sables d’Olonne a quelque chose de surréaliste et surtout de fascinant. Il a quelque chose d’intérieur, il renvoie sur soi-même.

On a dîné dans ce restaurant Indien pas très loin où je n’avais pas mis les pieds depuis au moins quinze ans. Surpris de voir que c’était toujours le même propriétaire, encore plus surpris que le patron, toujours aussi gentil, se souvienne de moi après tout ce temps.

Exposition Cellar door au Palais de Tokyo tous ensemble. Etrange mais des éléments très beaux. Par moment un riff de guitare de Sonic Youth sortant des enceintes disséminées un peu partout dans les présentations. Incapable de retrouver le nom de la chanson d’où il provient.

Les vertus apaisantes du bruit, du larsen, des instruments torturés, hurlants. Comme s’il fallait un cocon de papier de verre aux pensées parfois pour s’agiter. J’ai entendu mes vertèbres craquer sous les gestes de la jolie osteo et tout un tas d’os que je ne saurais nommer avec. Le soir j’avais l’impression que mon corps était passé à la broyeuse. C’est ça la vie ? Courir comme ça ? Et pour quoi ? Elle m’a dit tu n’as pas arrêté de courir aujourd’hui. Si au moins c’était pour fuir. Mais non. Je n’aspire qu’à la tranquillité. Qu’on m’oublie.

Ca fait plusieurs fois que je veux mettre ce titre de Monk sur la playlist de la semaine, au dernier moment je mets autre chose. Des choix mouvants. Aujourd’hui le cargo est parti des Sables. On a même oublié si c’était le printemps. Ou hier. Je ne sais jamais. Parfois c’est marrant les noms qui font remonter les images oubliées mais en fait non, comme cet oncle travaillant chez Sciaky à Vitry ou Ivry le long de la seine. Les cheminées de la centrale EDF resteront toujours en persistance rétiniennes.

Ce soir je sens bien que c’est trop tard. Laissé passer trop de choses, les années en premier. Trop tard pour tellement de choses. Le temps c’est comme de l’eau, on ne retient rien dans ses ses mains, ses doigts. Je le sens ce soir, c’est trop tard. De la neige sur les voitures hier soir en rentrant tard. Ecouté de vieux 45T à l’anniversaire de David et sa chanson pour Julien D. Etrange de voir comme les choses peuvent arriver parfois. Juste comme si on fermait les yeux 30s et lorsqu’on les ouvre à nouveau tout a changé.

Malade. Des frissons toute la nuit. Toujours les sensations étranges de la fièvre donnant l’impression anachronique d’une dématérialisation du corps alors que justement il se fait trop présent. Chet Baker et thé au lait pour tenter (vainement) d’adoucir cette foutue crève qui me coupe les jambes. Incapable de rien et j’ai l’impression que c’est encore trop.