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Talk Talk : Ascension day (Album : Laughing stock 1991)

Je me souviens de cette fille qui avait étendu ses jambes sur moi dans le restaurant et avait demandé si on aimait Tac Tac. Elle s'était collée le dos contre le mur et, la banquette aidant, avait pris une position confortable. Je ne pensais qu'à ces jambes reposant sur mes cuisses elle avait dit ça ne te gêne pas si je me mets comme ça. Elle était en jean, j'avais pu répondre non, non bien sûr ça ne risquais pas de me gêner. En jupe le résultat aurait été moins probant au niveau de l'articulation.

Tac Tac, du coup, difficile de se concentrer dessus. Elle voulait dire quoi? C'est Agnès qui avait trouvé la première. Ah Talk Talk elle a dit. D'une voie froide. Ah Talk Talk. Elle était charmante avec ses jambes posées sur moi mais l'Anglais ça ne devait pas être son truc.

Fin 1984 ou début 1985. Un soir en semaine. Un restaurant de chaîne sur les Champs Elysées, une sorte de box dans un coin, qu'est-ce qu'on faisait là. Les quartiers fréquentés changent avec le temps. Trois garçons deux filles. Franck était arrivé avec la fille avec les jambes sur lesquelles j'avais fini par poser ma main timidement.

Elle expliquait qu'elle adorait Tac Tac, enfin Talk Talk comme on disait, elle trouvait ça génial, elle en chantonnait un extrait et les garçons souriaient, je voyais le regard noir d'Agnès posé sur cette fille. Pas de rivalité. Juste une sorte de regard écrasant. Un peu dédaigneux aussi.

C'était l'époque des tubes de Talk Talk, ceux dont le nom s'est perdu au fil du temps. Alors on cherche. C'est tellement facile de trouver maintenant. Such a shame. It's my life. J'aimais bien cette voix plaintive mais sans plus.

Il y a des choses qui restent malgré les années, comme les jambes de cette fille peu farouche et plutôt jolie dont le prénom s'est évaporé. Elle pouvait bien dire Tac Tac, les autres n'allongeaient pas leurs jambes comme ça sur moi.

Elle m'avait laissé spontanément son n° de téléphone en repartant avec Franck. Noté sur la pochette bleue cartonnée, fermée avec des élastiques, dans laquelle étaient rangées mes feuilles de cours. Au bic noir. Et son prénom au-dessus. Le prénom est oublié. Mais pas Tac Tac.
J'avais été bien assez bête pour ne pas l'appeler malgré le désir trouble qu'elle avait semé dans mon esprit. Longtemps j'avais regardé cette pochette avec ce n°. Sans jamais oser le composer. Le numéro est resté jusqu'en juin et les cours se sont arrêtés, les études aussi. Qu'est devenue la pochette? Je n'ai jamais revu la fille.

On oublie la fille comme on oublie Talk-Talk et ces années là. Sauf qu'un jour on découvre tardivement, après la sortie de l'album solo de Mark Hollis, le chanteur, quinze ans après cette soirée, que ça pouvait être autre chose que Tac Tac et les deux tubes oubliés.

On découvre ces réserves de rire dont le titre est bien ironique compte tenu de son ambiance introspective. On écoute ce disque à cause de Radiohead, on y arrive par la bande parce que dans les années 80 on s'est perdu en chemin et qu'il aura fallu des années pour le retrouver.

Laughing stock. Pas de tubes à l'intérieur. Juste des chansons hantées. A une époque où on se sent l'âme à vif. Il y a là dessus des chansons qui font comme de se raper l'épaule contre un mur. Une musique d'errance dans des rues humides et froides, de halo brumeux autour des lampes au sodium. Ca ne s'explique pas.

On passerait presque à coté sans le remarquer ce disque. Je me souviens que c'est d'ailleurs ce qui lui est arrivé.