lundi, juin 30, 2008
378 Disconnection notice : Grizzly Bear : Central And Remote (Album : Yellow House 2006)

    (378)

Ces semaines électriques, il faudrait tout débrancher, tirer sur la prise pour arrêter tout ça. Je suis persuadé, que si on coupe le courant, il y a une bonne partie des murs autour qui s'effondrent, le béton et le bitume qui s'évanouissent. Comme un décor de jeu vidéo. Ca ne peut pas être autrement. On ne peut pas croire que ça soit vrai tout ça. Juste un décor dont on ne trouve pas la sortie. Des images électroniques.
Par malchance ce n'était pas la bonne prise cet après-midi...

(J'avais un peu oublié ce bel album des Grizzly Bear, redécouvert en m'endormant avec, qu'on peut autant aimer que détester... )
dimanche, juin 29, 2008
377 Dream in blue : Spain : Untitled #1 (Album : The blue moods of Spain 1995)

    (377)

La tranquilité. La douceur.
Musique du soir. Lumières éteintes.
Ou juste les étoiles.
L'apaisement était nécessaire.
Un peu de sérénité, on avait presque oublié.


(C'est le fils du grand Charlie Haden qu'on entend susurer et gratter délicatement sa guitare sur ce disque. Je ne l'avais pas écouté depuis bien longtemps. )
(et j'ai ajouté une radio en pop-up (lien dans la colonne à droite))


Jean-François Comment : Dans la nuit comme un rêve
(on clique pour voir en grand)(Via une fenêtre ouverte sur l'espace)
vendredi, juin 27, 2008
376 Champagne : Windsor for the derby : Logic and surprise (Album : We fight till death 2004)

    (376)

La chaleur se faisait lourde dans le bureau, épaisse, du genre à gêner les articulations même celles des pensées déjà mal emboîtées. Un clic sur la touche play et le meilleur album de My Bloody Valentine (non pas Loveless) sort des haut-parleurs du bureau. Une lancinante torpeur a tendance à m'assoupir, même noyé dans les brouillards soniques des guitares de MBV. Il y a du magnétisme sexuel dans cette musique de fer et de vapeurs ouateuses.
Copier/collé, mouvements de doigts rapides sur le clavier. Tableaux multipliés. Chiffres en tourbillon. Fuck Buttons entre deux parenthèses pour la bizarrerie.

C'était hier et le soir on a bu toute la bouteille de champagne.
Encore une semaine avant de partir et oublier les chiffres dans les cases. Dehors, le bruit des souffleuses et des tondeuses à gazon couvre la musique par intermittence. Ronronnement lancinant.
Comptines doucereuses, regards vagues, pensées distraites, on en frissonnerait presque. Je mettrai la musique plus forte ces prochains jours pour ne pas les entendre passer.


NOTA : Je ne sais si vous lisez le Désordre, vous devriez de toute manière, mais Philippe s'est fait voler son appareil dans le train alors qu'il dormait. Le désordre sans photo n'est plus le désordre (allez fouiller). Presque à en perdre la vie.
On peut, si on le souhaite, l'aider à acquérir un nouvel appareil pour que son site essentiel continue d'exister.

(Je me demande... il écoutait quoi sur cette photo? )(Zorn? Art Ensemble of Chicago? Jarrett? Coltrane? Autre?)(mais pas la playlist)

mardi, juin 24, 2008
375 Zornette (Coolman) : John Zorn : Abidan (Album : Gimel 1995)

    (375)


Zorn hier. Format Painkiller. Peu importe la musique jouée finalement (Zorn aux stridences hululées, Patton aux hurlements, cris et borborygmes, Fred Frith à la guitare torturée, puis ensuite avec Laswell aux fréquences basses harmonisées et distordues et la frappe sèche de Mick Harris (Napalm Death)) (une vidéo pour se rendre compte, la personne qui a filmé était juste devant moi), j'ai été fasciné par le jeu de Zorn. Le regarder aurait pu suffire.

Le plus impressionnant était son souffle. Sa manière, lorsqu'il jouait de longues phrases, de respirer en même temps qu'il souffle. Avec un mouvement de tête envoyant le menton en avant pour ouvrir la gorge, puis en arrière comme s'il pompait l'air. On voyait ses joues se gonfler puis se vider plusieurs fois de suite, tandis que les notes ou le cri du sax continuaient de sortir à la même intensité, comme si sa colonne d'air devait durer éternellement. Impressionnant.
Le jeu de ses lèvres et le positionnement de sa bouche par rapport à l'anche de son sax terni participaient également à cet étrange ballet.

Il faudrait le filmer en gros plan, juste cadrer son visage pour voir tout ce travail ahurissant, le regarder au ralenti.
La gestuelle des musiciens est tellement importante. On pourrait presque écrire une histoire dessus, juste sur ce mouvement de gorge et ce gonflement des joues. Il y a obligatoirement une histoire derrière ces gestes si précis, derrière cette manière de jouer.


(Afin d'éviter de me fâcher avec mes quelques lecteurs, j'ai mis un Zorn apaisé plutôt qu'un Painkiller (Cf la vidéo)(et encore je trouve que Patton était sous mixé hier soir))
(photo KMS et on peut cliquer dessus)
dimanche, juin 22, 2008
374 Words on a cloud : Shearwater : I was a cloud (Album : Rook 2008)

    (374)

C'était la fête de la merguez et de la bière musique. Hier soir dans le lit, la fenêtre ouverte nous apportait des vagues de musique provenant du fort, derrière le cimetière, où se trouvait un orchestre. Sans surprises nous sont parvenus les relents électriques et lourdauds d'Hotel California et de reprises de Trust et Téléphone... ce jour là je reste à la maison...

Déjà que le matin j'avais eu droit à la fête de l'école. Le pire dans ce genre d'évènement n'étant pas ces pauvres bambins obligés de brailler des chansons niaises, mais l'état d'excitation général des parents grouillant autour de leur progéniture comme des mouches sur un sac poubelle éventré.

Je me suis amusé cet après-midi à passer le texte de cette page (les 15 dernières notes affichées) dans Wordle (via Liminaire)(on clique sur l'image pour voir en grand). En dehors de la présence imposante et rassurante de Bob Dylan et des mots "disques", "albums" et "musique", le caractère autocentré de cette page parait évident compte tenu de la taille du mot "moi", avec une forme négative très marquée avec l'omniprésence de l'adverbe "ne" (visiblement le mot le plus utilisé avec "cette" sur les 15 derniers posts). L'analyse du mois de mars et d'avril confirme l'omniprésence du "ne" et du "cette" mais le "moi" s'efface du premier plan.

En dehors de ces aspects sémantiques, cela donne un nuage de mots plutôt joli. C'est véritablement utile puisque c'est joli dit Le petit prince à l'allumeur de réverbère. Cette application permet de faire de l'art avec des mots et rien que pour ça...
vendredi, juin 20, 2008
373 Turn turn turn : Fleet Foxes : Your protector (Album : Fleet Foxes 2008)

    (373)

C'est étrange, comme parfois j'en dis plus en deux lignes sur Le petit journal de François.
Je n'ai jamais écrit ailleurs que sur le net. Je n'écrivais pas avant. Rien. J'ai commencé à écrire avec les mails, à partir de 1998 avec ma première connexion internet. J'ai commencé à écrire autre chose que des mails à partir de 2001. Toujours sur le net. Comme si l'existence du support avait engendré l'écriture.

Le soir je tourne autour de la table du salon avec la guitare en chantant Femme fatale. Ou Paranoid Android. Ou Half a person. Ou Here. Ou After the goldrush. Il semble que ça soit la seule thérapie pour oublier les chiffres du bureau. Alors je tourne. J'arrête. Je reprends. Femme fatale est plus dans ma tessiture. Alors je tourne. Sans penser à rien.

J'ai dû écouter au moins vingt fois l'album des Fleet Foxes depuis samedi dernier. Au moins. Vingt fois. Le disque fait 39m et 16s. J'ai écouté (au moins) 13h05m20s de Fleet Foxes depuis samedi. Pas mal.


(Encore deux semaines de playlists avant les vacances, je dis ça je dis rien)
mercredi, juin 18, 2008
372 Coté obscur : Antic Clay : The table of souls (Album : Hilarious death blues 2007)

    (372)

C'est le coté cowboy solitaire. Triste et sombre. Les oubliés de la grande caravane. Le type qui reste sur le bas coté. Dans sa cabane au bord des marais. Ca me parle toujours. Comme une sorte de mythe.
J'invente tout, je ne connais presque rien d'Antic Clay. Un type qui tire son nom d'une phrase d'un roman de Cormac McCarthy ça impressionne toujours. J'imagine le reste.

Il y a un coté David Eugene Edwards et/ou Jay Munly aussi chez ce gars là. Le genre de types qui ne plaisantent pas, au fond des arrières cours encombrées de carcasses rouillées où ils grattent leurs cordes vocales. Un coté cowboy junkie sans majuscule.
Antic Clay fait moins peur que ces deux là. Mais quand on appelle son disque Hilarious death blues et qu'on y reprend Decades de Joy Division dans une atmosphère de cimetière hanté avec une voix de goule, ça ne rigole pas pour autant.

Ici le soleil pointe son nez, et étend au coucher les ombres portées sur les façades. En bas de la ville il y a un étang, un peu plus qu'une mare, où s'assoient des pécheurs optimistes, à l'ombre des saules qui n'ont pas fini de pleurer. Le meilleur endroit aux alentours pour écouter ce disque en regardant voler les nuées d'insectes au dessus de l'eau verdâtre. C'est la musique des couchers de soleil. Ces moments apaisés, avant que les démons ne sortent des ténèbres pour danser sur la guitare d'Antic Clay.
lundi, juin 16, 2008
371 Sad song : Esbjörn Svensson Trio : The second page (Album : Winter in Venice 1997)

    (371)

La nouvelle se trouvait dans le fil d'infos du Guardian. Esbjörn Svensson est mort. Un des rares pianistes actuels avec Brad Mehldau à m'émouvoir, à me mouvoir même parfois. Une musique de voyages, immobiles ou non.

La musique d'E.S.T est dans le prolongement du lyrisme d'un Keith Jarrett, avec un petit quelque chose de Bill Evans et cette touche supplémentaire de modernité, d'urgence, de mouvement, de pression des temps actuels.
Esbjörn Svensson avait certainement encore plein de notes dans la tête et dans les doigts. Des notes d'un brouillard bleuté sensuel.

Il y avait déjà quelque chose de triste dans ce lundi gris et humide, dans cet été étouffé. Des traînées de poussière humide dans les caniveaux. Un sac plastique s'envolant dans le courant d'air des immeubles froids. Des morceaux de rien. Pas besoin de cette nouvelle en plus.

La mer se fait attendre. Peu importe le soleil. Le vent manque de toute manière. Attendre en attendant. Le golfe aussi, aux lumières apaisées. On écoutait Esbjörn Svensson le soir l'été dernier. Dans cette petite maison blanche.
C'est beau le piano. Je n'y entends pas grand chose à toutes ces touches, trop nombreuses pour mes petites mains. Je ne sais qu'y plaquer quelques accords simples et répétitifs. Peut être pour cela que l'instrument fascine tant.

Il fait toujours gris dehors. Le boulevard crache son ennui derrière la vitre. Je mets toujours des chiffres dans des cases en écoutant, bien entendu, il faut bien entendre, le piano d'Esbjörn Svensson, mort noyé à 44 ans dans les eaux de la mer Baltique si bleues l'été, au large de Stockholm.
Beaucoup d'eau pour une musique liquide. A se demander s'il n'est pas simplement retourné dans son élément...

(Bonus track : Eighty-eight days in my veins, sur l'album Viaticum et un titre sur Killing me Softly également)


dimanche, juin 15, 2008
370 Histoire de rien : Gastr Del Sol : The seasons reverse (Album : Camoufleur 1998)

    (370)

Dimanche s'est transformé en flaques humides sur les trottoirs, il a emporté mes mots dans le caniveau.

Pensé ce matin à cette chanson des Smiths en regardant ma liste des textes non terminés, où Morrissey dit qu'il a commencé quelque chose qu'il n'arrive pas à terminer, typical me, typical me...

A la fin de ce morceau de Gastr Del Sol, on se demande bien pourquoi, il y a ce dialogue étrange entre David Grubbs (je suppose) et cet enfant. Sans réelle raison je les ai toujours imaginé sur un quai après la pluie. Peut être pour cela que j'ai repensé à cette chanson tout à l'heure, en regardant les flaques humides sur les trottoirs.
jeudi, juin 12, 2008
369 Ailleurs : Badgerlore : Stone stick earth brick (Album : Stories for owls 2005)

    (369)





Les nuages gris ce matin, puis vers 8h30, gris foncés, atmosphère étrange. Derrière la vitre les voitures passaient sans bruit sur le boulevard. Je regardais par la fenêtre parce que j'aime bien quand je te vois passer le matin mais là je le savais il était trop tôt. Je regardais quand même.
Un matin où le corps et les pensées s'éparpillent en fragment. Se transformer en poussière à l'instant et être balayé par le vent. Puis, plus loin, reprendre forme. Et chaque grain porte en son coeur tout notre être. Sensation inexplicable.

A midi la pluie m'a rappelé celle de l'enfance, celle qui nous obligeait à rester à l'intérieur pendant les vacances. Lorsque l'on faisait du camping je pouvais enfin jouer sous la tente.
J'ai rêvé tout l'après-midi être un piquet de bois planté au bord de la mer. Et puis je suis parti dans le brouillard.


(Le merveilleux Anthony Gormley : Another place 1997)
(il faut écouter ce morceau atmosphérique de Badgerlore en s'imaginant à la place de ce corps de fer, les pieds dans la mer du nord)
mardi, juin 10, 2008
368 I am not a number - I am a free man! : Kraftwerk : Mini Calculateur (Album : Computer world 1981)

    (368)

Alors on met des chiffres dans des cases on est payé pour ça. Le chiffre peut être artistique mais pas ceux là. Là ce sont des chiffres à virgule. Sans cohérence. Pas comme ceux que Roman Opalka aligne les uns à la suite des autres sur ces toiles suprenantes. Là ce sont des chiffres mis dans des cases. Même pas de belles cases.
Répète. Répète. Tout est dans la répétition. Du chiffre dans la case. Des cases qui se répètent avec des chiffres qui se répètent. Des cases qui se répètent dans des lignes et des colonnes qui se répètent elles aussi. Répète. Répète. Tout est dans la répétition.

Parfois de la musique électronique s'échappe des chiffres dans les cases. Des bleep, des ploc, des bip. Signe d'erreur. La machine dit bleep. Elle te parle. Toi tu sais que tu as commis une erreur. Non pas que tu aies mis le mauvais chiffre dans la mauvaise case. La case et le chiffre sont interchangeables. Juste la machine fait bleep parce que tu fais quelque chose qu'il ne faut pas faire. Tu enfreins la règle de la machine.
Répète. Répète. Tout est dans la répétition. Des chiffres dans les cases. Et puis ensuite il faut mettre encore plus de chiffres dans encore plus de cases. Répète. Encore. Plus vite.

Ensuite, on met de la couleur dans les cases pour bien montrer qu'il y a des chiffres dedans, des beaux chiffres, seulement à ce moment là on donne un sens aux chiffres et aux cases, enfin on essaye, un sens insensé pour tout le monde sauf une élite spécialement formée à la lecture des chiffres dans les cases en couleur.
Et puis ensuite on recommence. On mets des chiffres dans des cases. Même pas de belles cases. Des chiffres dans des cases...


(je voulais mettre la version française de cette chanson (Mini calculateur) mais je ne l'ai qu'en vinyle et pas moyen de la trouver... peut être plus tard si je la trouve) Merci Dragibus. Ecoutez cette merveille. Je suis l'operateur du mini calculateur, Je fais le compte, et le décompte...
lundi, juin 09, 2008
367 No time for words : Pavement : Here (Album : Slanted and enchanted 1992)

    (367)

I was dressed for success, but success it never comes...

Quand j'étais jeune je rêvais d'être un guitar hero électrisant les foules. L'époque était aux solos à rallonge, il faut comprendre. Torse nu, ruisselant de sueur sous les projecteurs, la guitare portée très basse, avec une prédilection pour les projecteurs rouge. Et puis les rêves s'envolent, trop vite sûrement. Sans qu'il y en ait vraiment d'autres pour les remplacer. Ou des rêves sans rêve.
Je pensais à ça hier en écoutant un vieux disque à la pochette ajourée. Un vieux disque à histoire. Une histoire à tiroirs. Pas vraiment écrite encore.
(et que cette chanson de Pavement est magnifique)(comme cet album en relief)(mettre du relief sur les disques c'est un beau rêve)
vendredi, juin 06, 2008
366 Come to me : Thalia Zedek : Do you remember (Album : Liars and prayers 2008)

    (366)

C'est un peu comme à chaque fois, comme s'il fallait ensuite que j'attende que le réservoir se remplisse à nouveau. Ou bien est-ce parce que le contenant rouillé laisse s'échapper la substance. Mes réserves de mots semblent limitées parfois. Et le temps de gestation élevé.

Il y a, dans le dernier album de Thalia Zedek, quelque chose d'indéfinissable mais d'extrêmement poignant. Le caractère rauque de sa voix, et le crincrin du violon souvent présent. Il y a du bois humide et des pierres anciennes, de la campagne abandonnée, de l'herbe pelée. Quelque chose de rouillé vibrant encore des vieilles ondes d'une vie ancienne. Il y a des défauts aussi, des guitares trop longues par instant, d'autres. Et puis? La perfection est tellement lassante. Mais la voix de Zedek porte nos peurs enfouies. Une voix avec des cals au fond de la gorge. Et ce crincrin qui obsède.
Ce disque, je le sais, serait idéal dans le train, dans des vallées aux villes grises et ternes cernées de montagnes. On y frôle parfois des gouffres Caverneux.
jeudi, juin 05, 2008
365 Political world : Jeffrey Lewis : End Result (Album : 12 Crass songs 2007)

    (365)

Jeffrey with one two f, Jeffrey...
Trente ans après, le texte de Crass n'a pas vieilli et est toujours d'actualité. Plus que jamais peut être. On vit dans un monde politique comme le chantait Bob. Sauf que dorénavant on semble plus la subir que la faire.

Jeffrey Lewis hier soir, braillait en tout cas ses reprises de Crass avec force et conviction dans une joie communicative mais sûrement peu politique et ce n'était pas gênant. Je regardais les gens dans le public, ils souriaient ce qui est certainement bon signe.
J'aime bien regarder le public par moment durant les concerts. Surtout lorsque je peux être situé une marche ou deux plus haut que la fosse dans laquelle je ne vois rien à part la tête et les épaules des grands cons se plaçant systématiquement devant moi. Hier soir, sur le coté, je voyais bien le public et la scène. Et je regardais ces gens inconnus bouger, sourire, chanter, hurler, avec des mimiques étonnantes. J'aimerais parfois les filmer, au ralenti.
lundi, juin 02, 2008
364 Bobology take one : Bob Dylan : Desolation Row (Album : The Bootleg Series Vol. 4 Live 1966, The Royal Albert Hall Concert 1998)

    (364)

(aka Pour en finir avec Bob Dylan take one)

They're selling postcards of the hanging. Ca commence comme ça, They're selling postcards of the hanging. Des cartes postales de la pendaison. Et puis ça t'emmène loin. On ne sait jamais vraiment où. Mais loin. Même dans le temps. Cette chanson, c'est un voyage...

Septembre 1975. J'entrais en seconde B, économique, dans ce lycée où je ne connaissais personne. J'avais quatorze ans. J'étais là depuis deux ou trois jours seulement mais je savais déjà que l'année allait être difficile vu le niveau musical de mes camarades de classe plus portés sur le hit parade avec C.Jérome pour les filles, et le néant pour les garçons en dehors d'un fan de Santana.

On était là, dans cette classe où je m'étais senti étranger dès la première minute où je me suis trouvé au milieu d'eux. Avec mon sac US bardé de noms de groupes, j'étais un extra terrestre. Ils n'écoutaient rien. Ou n'importe quoi. Quoi leur dire dans ce cas là.

Lors du premier cours de français, avec cette prof à cheveux longs, ça s'est confirmé. Dans cette salle de classe au rez de chaussée de ce bâtiment vert et gris. J'avais peut être voulu faire le malin aussi. Elle avait demandé si la poésie nous intéressait, et quels auteurs. Les réponses étaient plus que clairsemées. Une ou deux filles ont fayoté en citant Baudelaire et Rimbaud. Un garçon aussi. Très peu. Et puis moi j'ai levé la main aussi. J'ai levé la main pour dire Bob Dylan.

Je n'avais pas un seul disque de Bob mais il me suffisait d'avoir lu Rock & Folk et Best pour savoir qu'il était grand. Enorme même à mes yeux. Je l'avais lu, Dylan poète moderne et rock'n roll, dans un hors série de Best. Dans un autre article il y avait le texte de Desolation Row. The circus is in town. Sûrement que j'avais voulu faire le malin et montrer à tous ces crétins la différence qu'il y avait entre eux et moi.
Bob Dylan.

De peur qu'on ne m'entende pas j'avais dû forcer la voix. Peut être même que j'ai crié un peu.
Bob Dylan.
J'avais du mal à prendre la parole comme ça en public, alors dans ces cas là on force toujours le ton.
Bob Dylan.
J'avais lu, moi, le texte de cette chanson du poète moderne (et rock'n roll) et ça m'avait plu. J'avais trouvé ça incroyable, sans même l'avoir entendue.
Bob Dylan quoi merde. Le poète moderne (et rock'n roll).
And puts her hands in her back pockets, Bette Davis style, rien que pour cette phrase j'étais amoureux de cette Cendrillon. Alors je l'ai dit, trop fort, mais je l'ai dit.
Bob Dylan.

Mon poète à moi c'était ce type aux cheveux frisés et cette aura incroyable, cette légende vivante. Je le sais. Je l'avais lu. Dans Best et Rock & Folk. Les autres, je l'avais déjà remarqué, ce n'étaient pas leurs lectures. Mon poète à moi. J'allais leur montrer. Ca me paraissait tellement évident. Baudelaire et Rimbaud ils étaient morts. Le mien était vivant. Les filles allaient se jeter sur moi.
Bob Dylan.
Je répétais son nom dans ma tête avant d'avoir la parole et de leur balancer dans la tronche à ces idiots.
Bob Dylan.

En séparant bien le prénom du nom. Prononcé à la française. Dilane. Pas Dileun à l'américaine.
Bobe Dilane. Pas Beub Dileun.
Si j'avais su qu'il fallait le prononcer comme ça je n'aurais pas hésité une seconde. Histoire de les écraser un peu plus de ma classe, tous ces minables. J'aurais braillé Beub Dileun avec une moue dédaigneuse.
Là, je l'ai fait à la française. Sobrement. Bobe Dilane.

Enfin pour le moment je n'avais encore rien dit. Une fille essayait d'expliquer pourquoi elle aimait Baudelaire et quels poèmes. Puisqu'elle avait été si prompte à en parler la prof lui avait demandé. Je sentais qu'elle regrettait de l'avoir ouvert. Quels poèmes? Elle bafouillait terriblement la pauvre.

Moi j'attendais mon tour, répétant dans ma tête Bobe Dilane Bobe Dilane Bobe Dilane. Elle pouvait me demander quelles chansons j'aimais, j'en avais une liste longue comme le bras avec Desolation Row en tête. Même si je n'en avais encore écouté aucune.

Oui a fait la prof. Ca y est c'était mon tour. J'étais sûr de mon coup. On allait m'acclamer pour mon bon goût. C'est là que j'ai braillé.
BOBE DILANE !!!
Je n'avais pas attendu longtemps pour le dire mais cela me paraissait une éternité. Alors c'est parti d'un coup, comme la première fois où l'on fait l'amour.
BOBE DILANE !!!

Il y a eu un blanc.

Qui ça? a dit la prof.

J'ai senti que ça merdait à ce moment là. Un grand moment de solitude. L'impression de me trouver vraiment dans l'allée de la désolation. Seul contre tous. J'ai avalé difficilement ma salive et d'une voix nettement moins assurée, en rougissant jusqu'aux oreilles, à nouveau, j'ai redit ce nom qui me tournait dans la tête et dans la bouche depuis cinq minutes. Mais moins fort.
Bob Dylan.
J'aurai dû écouter Bob pourtant, You're in the wrong place, my friend You better leave.

Ah, le chanteur...
Elle a dit ça. Comme un verdict qui tombe froidement.
Ah, le chanteur...
Dédaigneuse. Comme si prononcer ce nom allait la plonger dans un quelconque enfer. Ca se sentait dans sa façon de laisser le mot chanteur suspendu dans les airs. Elle était jeune pourtant. D'apparence. Sartre était son idole.

Déjà dans la classe il y en avait qui commençait à se marrer. C'était le premier cours et ça partait fort. Je me serais cru dans une chambre froide à -30° d'un seul coup.
Comme il avait raison Bob, j'étais au mauvais endroit.
Ah, le chanteur...
Je l'ai haïe dans la seconde à la seconde où elle a prononcé ces mots.
Ah, le chanteur...
Je prenais perpète pour le reste de l'année avec un tel jugement.
Ah, le chanteur...
Ca me cataloguait tout de suite. J'en tremblais sur ma chaise. Ces chaises d'école, en tubes métalliques verts et assise en contreplaqué.
Ah, le chanteur...

J'en ai entendu derrière moi qui disait ah oui moi c'est les Rolling Stones en se marrant. Bande de crétins, ils n'écoutaient rien comme musique ces cons ça s'est confirmé ensuite. Les Rolling Stones ils ne connaissaient que de nom sans en avoir entendu une note. Certes, comme moi avec Bob Dylan. Sauf que moi je savais. Je savais que Bob Dylan était un génie. Un poète moderne (et rock'n roll). Je l'avais lu dans Best et Rock & Folk.

C'est là que cette perverse a appliqué la double peine. Ah, le chanteur... ça me condamnait déjà mais il a fallu qu'elle en rajoute. Admettons a t'elle dit, et pour quelles raisons?
Pour quelles raisons quoi? Pour quelles raisons j'aime Bob Dylan que je n'ai jamais écouté? Le poète moderne (et rock'n roll)? Elle est con ou quoi. C'est évident. Parce que je l'ai lu dans Rock & Folk et Best.

J'ai bien senti que ça n'allait pas être la bonne réponse.
Comment lui expliquer que ce Desolation row ça m'avait touché même si je n'en avais pas compris la moitié en m'aidant de mon petit dictionnaire anglais/français. Que le seul bruit que l'on entendait après que l'ambulance soit partie c'était Cinderella sweeping up On Desolation Row et ça je ne savais pas dire mais ça me prenait aux tripes.
Parce qu'il y avait dans ces quelques mots une détresse muette inexplicable. Je savais que j'aimerai ce passage sans même l'avoir entendu. Comment lui expliquer ça. Ca tournait dans ma tête et ça tournait.

Plus ça allait et plus je sentais les sarcasmes des crétins derrière moi enfler comme un tsunami géant qui allait m'engloutir. Je me suis raclé la gorge parce que les mots ne voulaient pas sortir, et j'ai réussi à bafouiller Parce que c'est un poète moderne.
Je me suis qu'il valait mieux laisser le rock'n roll de coté vu comment c'était parti. Les rires ont redoublé dans mon dos. La prof a dû avoir pitié de moi à ce moment là. Ou elle a eu peur que ça ne dégénère en bordel dans la classe cette histoire de Bob Dylan, parce que les autres, ces cons derrière moi, l'histoire du poète moderne, ils adoraient ça à en taper sur la table de rire.

Admettons. Mais je ne suis pas certaine que l'on puisse vraiment qualifier ce monsieur de poète.
Il s'appelle Bobe Dilane ce monsieur.
BOBE DI LA NE.

Mon poète moderne (et rock'n roll).
J'aurais dû lui dire comme ça. Was that some kind of joke? Tu es qui toi pour juger qui est un poète et qui ne l'est pas? Mais je me suis tut. Ca faisait trop pour moi. Me ridiculiser comme ça à cause de Bob, devant une bande d'ignorants, prof comprise, ça suffisait. Je me suis tut. Comment lui expliquer. Que dans le monde entier mon Bob Dylan était un poète alors que pour eux ce n'était qu'un vulgaire chanteur pop à cheveux longs. Et elle est passée à un autre, dans les rires s'éteignant difficilement.

Ca m'a grillé auprès d'elle pour le reste de l'année cette histoire. J'ai récolté une collection de notes pourries plafonnant à 7/20. La prof avait même été raconter à certaines filles de la classe que j'étais immature. La totale. Je le sais elles étaient venues me le répéter.
Déjà après cette histoire il y avait deux filles qui étaient venues me parler. Il y avait au moins un coté positif. Les filles ça a de la compassion pour les humiliés. Enfin deux seulement. Les autres s'étaient moquées de moi aussi ou m'ignoraient complètement. Ces deux là m'avaient parlé.

Une pour me dire qu'il ne fallait pas que je m'en fasse, que si j'aimais ce Bobe Dilane, c'était bien, même si les autres ne l'aimaient pas ou ne savaient pas qui c'était, d'ailleurs c'était très flou pour elle aussi. Je crois bien qu'elle était tombé amoureuse de moi à ce moment là puisque toute l'année elle m'aura poursuivie pour que l'on sorte ensemble. Comme un imbécile, drapé dans je ne sais quelle dignité, je n'ai jamais voulu.

Une autre, un peu bâb', une Corse exilée qui se vantait d'avoir pour copains des nationalistes qui posaient des bombes comme on allume une cigarette, encartée aux jeunesses communistes et qui avait répondu Aragon à la question de la prof (pourquoi? Pour son engagement en faveur de la cause communiste et la défense des travailleurs elle avait répondu sans sourciller et ça m'avait terriblement impressionné)(les mêmes crétins que moi avaient rigolé, elle les avait traités de porcs capitalistes en sortant de la classe), m'a dit t'as raison, mais ils ne peuvent pas l'accepter. Leur culture petite bourgeoise refuse la révolte de la jeunesse actuelle alors ils méprisent leurs idoles.

Un truc dans le genre. Et puis elle m'avait laissé là, comme ça. Je ne suis pas certain d'avoir saisi exactement tout le sens de ses propos mais ça m'avait fait plaisir. Surtout qu'avec ses longs cheveux blonds elle m'avait plu immédiatement. Je suis tombé amoureux d'elle dans la seconde. Bien sûr, pour elle je n'étais qu'un type qui aimait Bobe Dilane. Je passerai le reste de l'année à la dévorer du regard.

De ce jour je suis devenu le marginal de la classe. Celui qui parle de gens que personne ne connait. Celui qui lit de drôles de bouquins. Qui écoute des musiques qui ne passent pas à la radio et qui font parfois beaucoup de bruit.

Quelques mois plus tard j'aurais une petite vengeance, avec la sortie de Hurricane, on l'entendait sur toutes les radios, même au hit parade. D'ailleurs quelques filles m'avaient dit ah j'ai entendu Bob Dylan à la radio. Alors je leur expliquais l'histoire d'Hurricane Carter, ce boxeur condamné à tort en raison de la couleur de sa peau. Mais ça n'intéressait pas grand monde. En dehors de mon égérie communiste forcément. J'avais d'ailleurs bien espéré qu'avec cette histoire d'Hurricane Carter elle tomberait amoureuse de moi. En vain.

J'avais bien balancé quelques alors les gars vous savez qui c'est Bob Dylan maintenant, vengeurs et méprisants, aux crétins qui avaient rigolé dans mon dos mais ils s'en foutaient complètement. Ils avaient oublié cette histoire eux. Au printemps, avec la sortie de Black and blue des Stones j'aurais encore l'occasion de redorer mon image.

L'année suivant j'ai acheté Highway 61. Mon premier Dylan. Enfin. Après tout ce temps. Même si j'avais glané des chansons à droite à gauche à la radio (principalement Lay lady lay et forcément Hurricane). A la fin de la 2ème face il y a Desolation Row. Et quand Bob Dylan, MON Bobe Dilane, a chanté, pour moi, pour la première fois, Cinderella sweeping up On Desolation Row à la fin du 2ème couplet c'était encore meilleur que tout ce que j'avais imaginé. J'avais eu raison de lui faire confiance.

Parfois, même encore maintenant, lorsque j'écoute cette chanson, quand arrive le 2ème couplet, je repense à ce jour là, où j'ai braillé Bobe Dilane dans la classe.
Mon Bob.
Mon poète moderne (et rock'n roll).


NOTA : Le dessin ci-dessus est de David Scrima (on peut cliquer dessus pour le voir en grand et lire le texte)