vendredi, mars 30, 2007
183 Graines sonores : Art Ensemble of Chicago : Theme de Yoyo (Album : Les Stances a Sophie 1970)



Il m'est difficile d'extirper quelques mots de mon cerveau les jours où je suis phagocyté par le travail sans répit. Comme jeudi. Comme aujourd'hui. J'en suis presque à me forcer ce soir, pendant que tu lis Caresser le velours de Sarah Waters allongée sur le canapé, à écrire quelques phrases décousues pour ne pas trop gripper la machine.
Les jours comme cela, le soir je me laisse envahir un peu plus par la musique, comme on resterait plus longtemps dans un bain chaud rempli de mousse, pour accentuer encore plus la sensation de détente.
J'ai découvert mercredi soir tard, et par hasard, un album extraordinaire de l'Art Ensemble of Chicago que je connaissais seulement pour sa collaboration avec Brigitte Fontaine sur l'incroyable Comme à la radio. J'ai également le souvenir de l'écoute d'un album à la pochette bigarrée vers la fin des années 80 mais il ne m'en reste que cette image. Je l'avais probablement emprunté à cette petite médiathèque aux locaux étriqués où j'allais régulièrement, située en bas de ces grandes tours rouges et blanches le long du quai de seine, devant lesquelles s'étalait une triste pelouse lépreuse parsemée de crottes de chiens.
Les révélations musicales tardives comme celle-ci me laissent toujours partagé entre le plaisir de la découverte et le regret de n'écouter cette musique que maintenant. J'essaye alors toujours vainement de rattraper le temps perdu. Je me suis donc jeté depuis deux jours sur leur discographie avec une boulimie trop fébrile pour être seulement de la curiosité. Comme un exutoire à la tension détestable de ces derniers jours.
Ce soir j'avais deux mails me parlant de Killing Me Softly. Je me dis que parfois ces chansons semblent pouvoir se transformer en petits plaisirs fugaces pour les inconnus qui viennent les écouter. Un peu comme de semer des graines au hasard sans même savoir si elles germeront. Semeur de graines sonores aléatoires. Je crois que ça me conviendrait comme travail.
mercredi, mars 28, 2007
182 Whatever : Red House Painters : Dragonflies (Album : I (aka Rollercoaster) 1993)



La curiosité demande du temps oui. Elle devient un luxe des temps modernes.
J'ai vu ce matin la pochette de XO d'Elliott Smith. J'ai laissé un petit mot tentant vainement d'expliquer la sensation ressentie à la vue de cette image et ces musiques fantômes en filigranes.
C'est étrange... voir la pochette de cet album c'est comme de regarder de vieilles photos... avec les vagues de souvenirs qui remontent à la surface. Des images, des gens, des musiques... ça me fait ça aussi pour quelques albums des Red House Painters... des plaisirs de nostalgiques peut être je ne sais pas expliquer ça, comme de regarder en arrière vers des instants qui n'existeront plus.
C'est peut être juste le filtre du temps. Même si le présent n'est que le passé nostalgique du futur.
Mais je tremble de voir comme ce monde me fait de plus en plus peur, comme cette spirale centripète nous aspire pour nous broyer. Parfois je me dis qu'il faudrait mettre un filtre sépia sur le présent pour en atténuer ses couleurs et ses contrastes trop violents. Pour mettre du moins sur ce monde du toujours plus. Entre Angeles et Valse n°2. Entre Ombres et Robe d'été.

Mardi.
Il faut dire qu'en dehors du moment où nous avons fait l'amour, cette journée n'a pas semblé exister, écrasée par un déficit de sommeil et les sollicitations obsessives au travail m'interdisant des rêveries oisives (j'avais écrit oiseuse dans un premier temps sans réfléchir)(finalement c'était peut être mieux oiseuse).

Mercredi.
Les jours défilent. Les écrire, les dire, un par un est encore plus effrayant. Il est possible qu'une partie de nos problèmes vienne du fait que l'on a perdu le goût d'écrire sur des cahiers ou des feuilles à grands carreaux. La ligne rouge et les petites lignes bleues. Dès que j'ai changé de bureau il faut absolument que j'affiche à nouveau des phrases sur le mur derrière moi. Pas seulement, à la maison aussi.
Le piano de Keith Jarrett nous a réveillé ce matin. Il aurait fallu que le soleil entre par la fenêtre mais cela ne nous aurait pas poussé à nous lever plus vite, les corps à moitié enchevêtrés.
J'ai enfin trouvé hier quel était ce disque d'improvisations à l'orgue de Keith Jarrett que j'avais entendu en 1976 ou 1977 sur France Inter. Non pas que je l'aie vraiment cherché durant toutes ces années, mais cette musique était restée quelque part, dans un coin de mon cerveau, coincée dans les lianes de mes souvenirs (j'ai parfois l'image du cerveau comme cette installation d'Ernesto Neto à Beaubourg, où des billes de mousses parfumées aux clous de girofles pendent dans de longs bas de mousseline couleur chair comme des branches d'un arbre de la forêt tropicale). Comme un petit caillou au fond d'une poche retrouvé par hasard. Peut être pour cela que j'ai ressenti le besoin de sentir sous mes doigts toute la journée le petit galet lisse posé sur mon bureau.
lundi, mars 26, 2007
181 Book I read : Panda Bear : I'm not (Album : Person Pitch 2007)



J'ai commencé La vie mode d'emploi de Georges Perec. Je crois que j'ai un peu honte d'avouer ne le lire que maintenant. Un livre incroyable. Une vue en quatre dimensions (si ce n'est cinq)(il faudra que j'y réfléchisse) d'un immeuble avec ses habitants. Avec une construction étonnante. C'est probablement une image facile mais c'est un livre qui ouvre des portes. Même si je ne sais pas encore lesquelles et que dans un sens il ressemble à un labyrinthe. Je crains de ne pas en saisir toutes les subtilités, voire même une infime partie de celles-ci. Un peu comme dans la vie justement. Et puis je crois que je vais regarder le désordre de manière encore plus admirative. Si l'ordre est le plaisir de la raison, le désordre est le délice de l'imagination disait Paul Claudel. J'aimerai que le mien soit un peu plus imaginatif.

(Nota : Ecoutez Panda Bear (d'Animal Collective))
dimanche, mars 25, 2007
180 Something for the weekend : Roxy Music : A song for Europe (Album : Stranded 1973)



Je me suis réveillé samedi matin avec plein de pensées érotiques te concernant. J'ai traîné un peu dans ces limbes remplis de fesses et de seins. Je suis ensuite allé faire un tour à Paris pour m'acheter le Massey Hall 1971. Ca me fait toujours bizarre de voir des disques pirates sortir de manière officielle après tant d'années. C'est comme d'écouter les disques des semaines avant leur sortie. Finalement c'est encore un peu plus de magie et de mystère qui disparait. Alors qu'on en a pourtant tellement besoin. J'ai aussi acheté un joli double 45T de Hood. Rien que pour la magie de la pochette d'ailleurs. Comme pour compenser.
J'ai suivi une vieille traction à partir du pont d'Austerlitz. Une traction avant noire. Comme celle qu'avait mon père. J'aurais aimé regardé à l'intérieur, monter à bord, voir si je me souvenais de la disposition des commandes, du levier de vitesse un peu particulier fixé sur le tableau de bord, monter à l'arrière et me tenir entre les deux sièges avant comme je le faisais il y a si longtemps pour surveiller l'aiguille du gros compteur de vitesse rectangulaire (de mémoire). J'en ai croisé une autre en sortant du parking rue soufflot. C'était la journée des tractions avant.
Je me demande s'il n'y a pas autant de touristes que de Parisiens sur le boulevard St Michel. La librairie qui faisait l'angle de la place de la Sorbonne et dont la vitrine avait été cassée et qui n'avait pas rouvert depuis, a été remplacée par un magasin de vêtements. Un signe des temps ou de la société actuelle sûrement. J'ai trouvé ça triste.

Dimanche. L'Union Européenne a cinquante ans. Presque mon âge. A song for Europe est une chanson magnifique. J'avais oublié qu'on changeait d'heure. Tout est toujours une histoire de temps.
Tous ces moments, Perdus dans l'enchantement, Qui ne reviendront, Jamais...
vendredi, mars 23, 2007
179 Swollen Appendices : Brian Eno : Third Uncle (Album : Taking Tiger Mountain (by strategy) 1974)



Je crois qu'il faut que cette page devienne un peu plus comme un journal. Pour écrire, ne serait-ce qu'un peu tous les jours. Ca risque d'être fade et sans intérêt, tant pis. Mais faire ça pour l'exercice d'écrire même seulement quelques lignes presque tous les jours. Tracer aussi un peu plus le quotidien ordinaire, histoire de raconter les épiphénomènes de l'existence. De la même manière que je mets une chanson par jour.

J'ai mis mon gros pull vert ce matin. Je crois que je ne l'ai pas mis de tout l'hiver. Un mal fou à me lever, avec cette crève sournoise qui me plombe le crâne mais ne se déclare pas.
Je réécoute la discographie de Brian Eno (Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno de son vrai nom) depuis samedi dernier. Principalement les trois essentiels premiers albums. Avec le temps, je trouve que Taking Tiger mountain (by strategy) a conservé une fraîcheur étonnante (comme Another green world d'ailleurs), avec ses miniatures aux paroles parfois absurdes basées sur des stratégies obliques. J'ai remis Eno parce qu'un soir de la semaine dernière j'étais tellement fatigué que j'ai ressorti ses disques d'ambient, Atmospheres and soundtracks et Music for airports. Il y a des moments comme ça, où j'ai le cerveau tellement éteint que seule cette musique quasi silencieuse me convient alors que je la trouve belle mais plutôt chiante en règle générale. A l'exception de Possible music, mon préféré, avec la trompette de Jon Hassell qui ressemble à un chant de baleine asthmatique. Mais ce soir là, j'ai mis ces deux disques avant d'aller me coucher. Beau mais chiant donc. Juste ce qu'il me fallait.

Je lis dans Le Monde aujourd'hui qu'une directrice d'école maternelle a été mise en garde à vue, après que la police ait balancé des lacrymogènes et usé de violences mardi dernier, à la sortie d'une école, parce que des parents d'élèves tentaient de s'opposer à l'arrestation d'un grand-père sans papier Chinois venu chercher son petit fils. Probablement encore un bel exemple de la France que Sarkozy nous promet s'il est élu. Il reste un mois avant le premier tour...
mercredi, mars 21, 2007
178 Dried up : Alexander "Skip" Spence : Diana + This Time He Has Come (Album : Oar 1969)

    

C'est le printemps. Il fait froid.
La chair de la mandarine s'est déchiquetée sous mes doigts lorsque je l'ai épluchée ce midi.
Je crois qu'il n'y a plus grand chose qui sort. Non pas que ça soit bloqué. Plutôt une sécheresse intérieure. I'm running dry chante Neil Young sur une très belle chanson. Ca doit être ça. Je m'assèche comme un oued en été. Je n'ai plus rien qui sort. Plus un mot, pas une ligne. Le temps finalement, n'est peut être qu'un prétexte. Alors j'écoute des chanteurs fous comme on collectionne des feuilles mortes dans un cahier à petits carreaux.

"Skip" Spence lui a "juste" complètement pété les plombs en 1968 lors de l'enregistrement du 2ème album de Moby Grape. Il a attaqué les membres de son groupe avec une hache dans le studio. Cela lui a valu six mois d'internement dans le service psychiatrique de l'hôpital Bellevue. A sa sortie, il s'est rué en studio à Nashville pour enregistrer en 4 ou 5 jours (et non en une journée comme l'indiquent les notes de pochette de je ne sais plus quelle édition) cet album totalement incroyable sur lequel il aura joué de tous les instruments et fait toutes les voix. Ce qui était plutôt rare à l'époque. La légende dit que l'album est resté la plus faible vente de Columbia. Il n'a plus rien fait ensuite, traînant sa misère et sa schizophrénie de traitement en traitement jusqu'à sa mort en 1999. Un peu comme Syd Barrett autre grand déjanté de génie.
J'aime à penser que cette musique, ces chansons, sont nées lorsqu'il était cloîtré entre les quatre murs de sa cellule. Il est assez terrifiant d'entendre la fêlure dans sa voix sur Diana. Ou sur ce titre apparu sur la réédition de cet album, où sa manière de frapper les cordes de sa guitare noyée d'écho, rappelle le violoncelle d'Arthur Russell sur World of echo. Cette musique étrange, c'est le bruit de l'effondrement de la façade de sa raison, se lézardant et tombant en gravats sonores.
C'est le printemps. Il fait froid. Je m'assèche et pourtant je ne suis pas pressé de voir revenir la saison des pluies de l'intérieur.
lundi, mars 19, 2007
177 #%$§£@ : Throbbing Gristle : What a day (Album : 20 jazz funk greats 1979)



Si vous pouviez voir parfois, la musique que j'entends à l'intérieur.
samedi, mars 17, 2007
176 Mars attack : Cat Power : Fool (Album : You are free 2003)



J'avais invité Cat Power à déjeuner avec nous ce midi. C'est en entendant cette sublime chanson que je me suis souvenu d'un texte écrit il y a quatre ans à deux semaines près, lors d'un hiatus "bloguesque", le jour où j'avais acheté cet album. Quatre ans et cela semble parfois déjà si loin, mais il suffit de penser à des évènements anciens pour les voir se rapprocher. J'ai une tendresse pour ce texte. Avec tous ses défauts. Pour plein de raisons personnelles. J'aime encore plus ce livre. Je n'ai plus l'exemplaire avec la page 33 cornée. Je crois que je ne préfère pas savoir où il est maintenant. Ce n'est pas important. Il est sûrement très bien avec son nouveau propriétaire.

J'ai eu envie de relire ce texte, comme on relit des vieilles lettres retrouvées par hasard au fond d'un tiroir. J'ai voulu le mettre ici pour qu'il ne se perde pas...
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Toi le frère que je n'ai jamais eu
Sais-tu si tu avais vécu
Ce que nous aurions fait ensemble…


C'était samedi 1er mars. J'avais besoin de sortir, besoin de ne pas rester devant cet écran à attendre des messages qui n'arriveraient pas. J'étais allé à Paris, traîner chez Joseph Gibert. Parfois je m'imagine, que dans le rayon disque, une gentille et jolie jeune fille me bouscule. Comme par hasard nous aurions choisi les mêmes disques (ce qui est crétin, car on en ferait quoi de ces disques en double quand on habiterait ensemble…), on commencerait à parler et… Bref…

J'étais déçu. Je n'avais pas trouvé les disques que je souhaitais, du moins pas tous, et aucune charmante jeune fille n'était venue croiser ma route comme à chaque fois. J'avais un sentiment de frustration. Je suis allé dans le magasin d'à coté, celui des livres. Au rayon livre aussi, j'ai toujours l'espoir de croiser la même jeune fille, qui là, je ne sais pas, pourrait avoir Le chameau sauvage de Philippe Jaenada à la main (ça me plait l'idée de rencontrer la femme de ma vie grâce au Chameau sauvage… même si je sais que, sans le vouloir, c'est moi qui conduirai le bus… j'y ai même cru un moment…). Je voulais voir au rayon "étranger" s'il y avait le dernier Nick Hornby, mais non, il n'y était pas. Pas plus que de jeune fille au Chameau Sauvage... Sale samedi.

En flânant un peu dans les rayons, je me suis arrêté à la lettre B. Oui, il y était, et d'occasion en plus (j'aime bien les livres d'occasions). J'achetais donc Son frère de Philippe Besson. Je ne savais pas de quoi il parlait ce livre ni ce qu'il valait. Mais j'avais déjà acheté L'arrière-saison. A cause ou grâce à Jaenada justement, qui nous l'avait conseillé. Mais c'est une autre histoire. Il est là, encore intact, L'arrière-saison, son temps n'était pas venu jusque là, je ne savais pas qu'il viendrait si vite.

Pour ne pas rentrer sous la pluie, je décidais d'aller manger au Quick juste en face. Je m'asseyais à une sorte de table-comptoir, à 3 places, pour ne pas avoir de chaise vide en face de moi. Là, je regardais la pluie qui continuait à tomber derrière la vitre, en mangeant mon long bacon. Je regardais les gens autour de moi. Plusieurs étaient seuls. Comme la fille qui venait de s'installer à la même table-comptoir que moi (en laissant une chaise entre nous). C'est étonnant de voir comme certaines personnes ont l'air de porter leur solitude de manière légère. Il y en avait plusieurs au Quick des personnes seules. Je les regardais discrètement. Je ne lisais pas dans leurs yeux cette morosité, cette mélancolie que j'imaginais dans mon regard. Pourtant comme le dit Thiéphaine : la solitude n'est plus une maladie honteuse. Ah, Hubert-Félix, tu ne dois pas venir souvent seul dans le Quick du boulevard St Michel les samedis pluvieux. Plus tard dans l'après-midi, j'ai repensé à ce moment, en lisant Son frère, où ce passage semblait répondre à mes questions existentielles :

" Pourquoi lui, plutôt que moi ? Pourquoi toujours lui ? J'ai cherché. Et j'ai trouvé : c'était la plus grande vivacité du regard, la plus grande franchise du sourire, une attitude presque indescriptible qui vous attire tout de suite la sympathie, un balancement des hanches peut être, une singularité, la sonorité d'un rire qui se déploie, une expression enfantine dans le visage pour l'éternité comme la promesse d'une innocence. J'ai admis que mes oeillades étaient plus noires, mes sourires plus forcés, que la position du corps souvent marquait le retrait, la défiance, que l'ironie pouvait être interprétée comme une perversité. Ce sont des différences infimes, à peine perceptibles, et pourtant, à la fin, elles font de l'un un enfant choyé, un adolescent séducteur, de l'autre un garçonnet solitaire, un jeune homme mélancolique.

En ai-je souffert ? Davantage sans doute que je n'aurais consenti alors à le reconnaître. J'aurais voulu moi aussi être entouré, contemplé, recherché. J'aurais voulu l'étourdissement, la légèreté, les rondes autour de moi. J'ai dû ressentir une sorte de jalousie, d'affreuse jalousie, face à ce qui aurait pu paraître une injustice."


Je regardais ces gens, pas trop ma voisine, pas envie qu'elle me prenne pour un Quick dragueur, je me disais qu'ils avaient tous une histoire ces gens, des secrets, des joies, des blessures. Je faisais attention à eux, mais moi je sentais bien que je n'existais pas pour eux, je sentais bien que personne ne me voyait.

Je regardais mes livres, mes disques. Je regardais la pluie qui continuait à tomber, en ce samedi triste et solitaire. Je pensais à quelqu'un qui me manquait beaucoup cet après-midi là, je pensais à quelqu'un qui va me manquer encore plus maintenant. Je me dis aujourd'hui qu'il va y en avoir tant des samedis tristes, solitaires et pluvieux, même sous le soleil.
J'ai voulu commencer Son frère en attendant que la pluie cesse. J'ai voulu commencer ce livre au milieu de tous ces gens qui n'avaient aucune idée des mots que j'allais lire. Même ma voisine qui m'ignorait dédaigneusement en regardant compulsivement son agenda encombré.

" Le 31 juillet,
Thomas meurt.
Thomas accepte de mourir. C'est ici, dans la maison de Saint-Clément, la maison de l'enfance, qu'il choisit d'attendre de mourir. Je suis auprès de lui. C'est encore l'été. J'ignorais qu'on pouvait mourir en été.
Je croyais que la mort survenait toujours en hiver, qu'il lui fallait le froid, la grisaille, une sorte de désolation, que c'est seulement ainsi qu'elle pouvait se sentir sur son terrain. Je découvre qu'elle peut tout aussi bien exercer sa besogne en plein soleil, en pleine lumière. Je songe que Thomas l'accueillera en pleine lumière."


Je crois qu'il ne m'en a pas fallu plus pour savoir que j'allais aimer ce livre, les premiers mots ont suffit. Est-ce parce que ces quelques mots évoquant cet homme au chevet de son frère m'ont profondément bouleversé, ou pour tout ce qu'ils m'ont fait pressentir. Je ne le saurai jamais.
Je n'ai pas pu aller plus loin que le premier chapitre. Je ne supportais plus cet endroit, je ne supportais plus cette odeur de nourriture, ces gens mastiquant leurs hamburgers, cette voisine dédaigneuse. Il y a des livres qui parfois vous parlent, et quand un livre vous parle il faut savoir l'écouter, savoir faire le silence ou une atmosphère propice à la confidence.

Malgré la pluie qui n'avait de cesse de tomber, je repris mon scooter et rentrai à la maison. J'arrivais trempé mais pressé de reprendre ce livre. Je mis dans la platine le dernier Cat Power que je venais d'acheter et repris ma lecture.
Plus que l'histoire, je crois que ce sont les mots qui me bouleversaient le plus. Des mots simples, forts, sans volonté de tristesse ni de désespoir, des mots d'une grande pudeur, qui racontaient ce dernier voyage. Le dernier voyage de ces deux frères qui venaient de comprendre qu'il n'y a rien de plus fort que la présence de l'autre. Ce voyage entre cet hôpital glacial et inhumain et cette maison de l'île de Ré qui serait l'ultime étape de Thomas.

Je ne sais si c'était l'humidité de mon retour sous la pluie mais je n'arrêtais pas de frissonner. Ou bien étaient-ce les moments douloureux de Thomas sous les instruments des médecins. Mais il y avait l'île de Ré... Comme je comprenais... Comme je comprenais que Thomas ait voulu mourir là bas, dans cette douceur océane, loin de tout, loin de leurs parents, désemparés, impuissants mais qui auraient voulu tout faire pour que…

Au fil des pages j'étais admiratif devant cet homme qui accompagnait son frère, devant sa force intérieure, masquée, construite sur ses faiblesses. Comme Claire, "la belle Claire aux yeux clairs", la petite amie de Thomas, je savais que je n'étais pas de ces magnifiques qui savent se comporter dans ces occasions là.
A un moment, je me suis arrêté dans ma lecture. Il fallait que je parle de ce livre, même si je ne trouvais pas les mots pour exprimer ce que je ressentais à ce moment là. J'avais besoin de faire cette pause, de prendre cette respiration essentielle.

Je l'ai repris un peu plus tard. Je ne pouvais le laisser trop longtemps, je voulais retrouver la présence de ces deux frères.
C'est alors que le vieillard est venu s'asseoir à coté d'eux, sur le banc en face de leur maison, venant rompre leur silence. Un homme plein d'une humanité simple, qui au premier regard avait compris leur histoire, les reconnaissait. Sans rien dire, plein d'intelligence, il avait compris, juste par le silence des regards. Ce vieillard qui viendra jour après jour leur raconter une histoire. Une histoire sur l'océan… une histoire sans pitié… Il faut toujours se méfier de l'océan.

Le 1er septembre,
Thomas n'est plus là.
Thomas, sans doute, ne sera plus là.


Je suis resté un long moment, dans le silence de la pièce, après avoir terminé ce livre. Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à exprimer ce que j'ai pu ressentir. Je me suis dit que cela était du à l'atmosphère de cette journée morose. Depuis, je sais que non. Je le reprends souvent, pour en lire des passages, juste pour feuilleter les pages, pour me retrouver avec lui.
Je m'étais dit que je n'arriverai pas à en parler, que je n'arriverai pas à trouver les mots justes pour le décrire, pour exprimer ce que j'avais pu ressentir. Je n'y suis d'ailleurs pas arrivé. Je n'ai pas su vous dire l'humanité de ces deux frères, je n'ai pas su vous dire l'atmosphère de ce livre qui donne le frisson comme un vent d'automne un peu trop frais pour nos bras dénudés.

Une page du livre est cornée. La page 33. C'est la seule. D'habitude je n'aime pas quand on corne les pages d'un livre. Mais cette fois-ci, le geste de celui ou celle qui a lu ce livre avant moi m'a touché. Peut être qu'il ou elle a eu besoin d'une respiration comme moi dans sa lecture. Peut être qu'il ou elle n'a pu résister longtemps avant de retourner aux cotés de ces deux frères. J'aime cette idée même si je ne saurais jamais la vérité sur cette page cornée. J'aime cette idée, comme j'aime l'idée que ce livre plaira à une autre personne. Même si je ne le saurais jamais...

Je me souviens d'instants d'une grâce indépassable dans une solitude insondable.
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© KMS Mars 2003
jeudi, mars 15, 2007
175 Listen : Sonic Youth : Youth Against Fascism (Album : Dirty 1992)



Voilà.
Le temps de rien en ce moment.
Même pas le temps de rêver. La journée. C'est terrible.
Je voulais une petite maison en pierre, avec vue sur le golfe. Pour regarder la jolie lumière du soir venant se noyer doucement dans le bleu apaisé.
Ca semble difficile à trouver. Ca y ressemblera j'espère, mais.
Des souhaits altérés. Parce que tout va trop vite.
Ou parce que je suis trop lent.
A quoi sert de courir comme ça.
Je me dis que je devrais rouiller un peu.
Je m'inquiète aussi.
En regardant les agissements du candidat l'ump.
Je me dis qu'il faut rester vigilant. Très vigilant.
Devant ses pratiques et ses idées, aux relents fascisants.
C'est la chanson que je déteste.
Garder les yeux ouverts. Ne pas s'endormir.
Même si je suis fatigué.
Et la musique dans tout ça. Plus tard.
Parfois je rêve d'un long feedback modulé.
Dessinant une mélodie hérissée.
Une petite maison en pierre.
Avec vue sur le golfe.
Pour la lumière du soir.
Les yeux ouverts.
lundi, mars 12, 2007
174 Phrases : Sunset Rubdown : Shut up I am dreaming of places where lovers have wings (Album : Shut up I am dreaming 2006)



Je cherchais un passage que, de mémoire, j'avais surligné dans Mémoire d'éléphant d'Antonio Lobo Antunes, "un doigt pervers s'enfonça impérieusement entre ses omoplates, os saillants et triangulaires dont la forme attestait son passé d'ange dissimulant sous l'étoffe de sa veste ses origines divines avec la pudeur de la modestie, comme les gens bien nés rotent à la fin des repas pour faire une bénévole concession sociale à un monde de péquenots.", pour illustrer le titre magnifique de cette chanson, que je devrais afficher en grosse lettre sur le mur de mon bureau à l'attention des visiteurs non désirés.
SHUT UP, I AM DREAMING OF PLACES WHERE LOVERS HAVE WINGS !!! Effet garanti.
Et puis, un autre trait de crayon doublé dans la marge, quelques pages plus loin, "Tant que je ne le fais pas, je peux toujours croire que si je le faisais je le ferais bien", et ça ressemble tellement au son de cloches que je fais tinter régulièrement à mes oreilles que je devrais me la coller dans le dos. Peut être pour ne plus la voir...


(50ème chanson sur Killing Me Softly)
vendredi, mars 09, 2007
173 How long : Caetano Veloso : Oração ao Tempo (Album : Cinema Transcendental 1979)



Ca mériterait une petite histoire mais...
C'est juste un petit bonheur du quotidien alors que le soleil de mars éclaircissait le ciel de la fenêtre de mon bureau cet après-midi. Juste des notes de guitare, une voix. Ce disque un peu miraculeux qui sonne comme un apéritif l'été, en soirée, sur la place ombragée, assis à regarder les gens ne rien faire.
Il parle du temps, et si tu écoutes bien tu te demandes depuis combien de temps on n'a pas bu un verre de vin blanc, le soir, sur la place ombragée d'un petit village. Depuis combien de temps?
mercredi, mars 07, 2007
172 Poussière lente : Bob Dylan : I'm not there (Album : The genuine basement tapes remastered 1967)



Peut être qu'il faudrait juste aller plus lentement, pour que le temps passe moins vite. La société ne veut plus nous permettre d'être lent. Je me disais ce matin que si j'avais un jardin, je prendrai tout l'après-midi pour mal balayer les quatre feuilles mortes jonchant l'allée. Avec l'ipod sur les oreilles je danserai au gré de la musique autour du balai, en regardant derrière la haie, les mouvements de la rue ou je ne sais quoi, le vol des oiseaux aussi.

Et puis faire de la musique lentement, dans la cave ou dans le grenier. Comme Dylan sur les bandes de la cave. En s'amusant. Comme il le fait sur cette chanson en improvisant directement les paroles. Lentement. Nonchalamment. En dilettante.
Je me suis replongé dans l'intégrale des Basement tapes et c'est un bol d'air frais mais pas trop frais, un peu poussiéreux aussi, on est dans la cave, mais une poussière fraîche. Ca ne doit pas exister ça, la poussière fraîche. A part peut être dans la cave de la maison rose du Band. Ou juste sur ce disque de Dylan. D'ailleurs on devrait trouver collé sur la pochette un autocollant disant que dans ce disque on entend le vol de la poussière fraîche dans le vent des notes. Mais ce n'était peut être pas un bon argument commercial. De toute manière ce disque ne l'est pas. Il n'est pas là pour ça, on ne devrait pas le vendre mais le donner, l'offrir en disant tiens je t'offre un peu de poussière fraîche et les gens souriraient en pensant il est fou mais c'est joli alors ils écouteraient le disque. C'est bien là l'essentiel.

Ou alors il faudrait inventer un papier révolutionnaire. On imprimerait dessus les paroles de la chanson, avec des lettres un peu en relief, comme on trouve souvent sur les couvertures des livres anglais ou américains en version poche. On prendrait la feuille avec les paroles de la chanson et en passant lentement le doigt sur les lettres, on sentirait leur relief et surtout, surtout, on entendrait la musique de la chanson. Doucement. Pas fort. Mais les notes résonneraient quelque part au fond de notre tête et ça serait beau. D'écouter avec le doigt, lentement. Alors on recommencerait. Lentement. Et pour les chansons de la cave de Dylan on pourrait presque sentir l'odeur de la poussière fraîche en même temps que le doigt glisserait en résonance sur les lettres. C'est une belle idée.

Je me suis replongé dans les véritables bandes de la cave. C'est marqué dessus 'genuine". Ce qui fait sourire quand on sait que c'est un disque pirate. J'ai envie de réécouter ces 4 cd's, lentement. En prenant le temps. J'ai commencé par le troisième exprès. Pour brouiller les pistes. Ou pour mieux voir voler la poussière fraîche. Il faut du temps pour ça. On n'imagine pas.

C'est un peu le bordel d'ailleurs dans la cave, comme si tous les personnages de Desolation Row s'étaient donné rendez-vous là, près de la grosse chaudière. Mais je crois que ça me va bien le bordel. Je n'aime pas trop l'ordre, le rangement.
Bon d'accord, parfois la poussière n'est pas si fraîche que ça sur ce disque mais bon. Peu importe. Parce que quand le soleil darde ses rayons par le soupirail grillagé, on la voit avec ses particules scintillantes flottant dans l'air. Et elle nous délivre un message essentiel la poussière. Quand elle vole comme ça, dans les rayons du soleil, elle vole lentement. La poussière vole lentement. C'est ça ce disque. De la musique de danse lente pour la poussière (fraîche) dans le soleil.
Alors moi en écoutant les bandes de la cave je danserai lentement autour de mon balai . Pour faire comme la poussière, aller plus lentement. Pour que le temps passe moins vite...


Nota : Et puis au sujet des Basement Tapes, on peut lire La république invisible de Greil Marcus, ainsi que Dylan : Portraits et témoignages où il y a un chapitre intéressant sur ces enregistrements (on peut aussi signaler au passage que ce livre est très beau avec une remarquable iconographie).
lundi, mars 05, 2007
171 Carl Presley : Elvis Perkins : While you were sleeping (Album : Ash wednesday 2007)



Au fil des années, des mois, il devient de plus en plus difficile de reprendre le chemin du bureau après quelques jours de congés. La motivation en désaffection permanente, à peine écornée par le ciel bleu matinal.
I read the news today oh boy (air connu). J'entends parler d'agence de défense civile et cela me fait frémir. La sémantique de cet homme est effrayante, elle est porteuse d'idéologie nauséabonde, et pousse au réveil des bas instincts de l'humanité. Les camps d'encadrement militaire de l'autre bord m'effraient tout autant.
La violence dans les stades tout le week-end. Un élève de 15 ans poignarde son professeur. Comment peut on en arriver là? Je me demandais si cette violence gratuite quotidienne trop présente, verbale, physique, bien souvent rien que dans l'attitude, mais parfois bien pire, n'était pas simplement engendrée par l'oppression de nos villes de plus en plus étouffantes. Comme si la violence ou l'agressivité devenaient les seuls moyens de prouver ou d'affirmer son existence, perdu au milieu de la nuée des autres.
J'ai dû garder quelques relents d'utopies froides des années hippies. Il faudrait peut être rappeler à tous ces gens qu'il y a d'autres moyens d'expression que la violence. Leur montrer. Leur expliquer. On en revient à l'éducation. Comme toujours...

J'ai mis Elvis Perkins. Un enfant des temps moderne. Son père, Anthony Perkins, le Norman Bates de Psychose, est mort du sida en 1992. Sa mère, la photographe Berry Berenson, était sur le vol n° 11 qui s'est écrasé sur la tour nord du world trade center le 11 septembre 2001. Des cicatrices qui laissent de quoi écrire des chansons. Forcément... I made a death suit for life. De belles chansons, pour combler ses vides, avec sa voix à la Eef Barzelay. Sur l'album, la neuvième chanson s'appelle It's a sad world after all...
dimanche, mars 04, 2007
170 No future bis : Tricky : Poems (Album : Nearly God 1996)



Il n'a pas neigé à Tokyo cet hiver. La première fois depuis 1876. Depuis les premiers relevés météo en fait.
Il n'a pas neigé à Tokyo cet hiver. Peut être pour la toute première fois. Il y a quelque chose d'indiciblement triste dans cette nouvelle.
J'ai repensé à Faire l'amour de Toussaint. Un pas de plus dans la rupture entre l'homme et la terre. Une bouderie climatique. C'est peut être en même temps, des images de jardins japonais sous des flocons lourds et épais, qui disparaissent, comme effacées de l'album imaginaire que l'on se construit petit à petit.
J'ai repensé à Disparitions de Natsuo Kirino, comme si on amputait une partie du décor.
Il n'a pas neigé à Tokyo cet hiver. C'est un peu comme si dans un instant de débacle on brûlait à la hâte dans un jardin, des poèmes écrits à l'encre grise sur des feuilles de papier blanc épais. Avec les cendres noires volant sur les petits cailloux blanc du chemin. Une drôle d'image. Une drôle de nouvelle.
Il n'a pas neigé à Tokyo cet hiver. C'est comme de vieilles photos rayées, à moitié déchirées, trouvées à terre dans une maison abandonnée, derniers vestiges d'un monde en déliquescence. Mais à l'envers...
jeudi, mars 01, 2007
169 No future : Nico : Frozen warnings (Album : The Marble Index 1968)



[...] il faut être un imbécile, il faut être un poète, il faut être un cinglé pour perdre plus de cinq minutes à des nostalgies auxquelles on peut parfaitement mettre un terme à bref délai. Chaque réunion de dirigeants internationaux, d'hommes-de-science, chaque nouveau satellite artificiel, chaque hormone ou réacteur atomique écrase un peu plus ces fallacieuses espérances. Le royaume sera en matière plastique, c'est un fait. Non que le monde doive se transformer en un cauchemar orwellien ou huxleyen; il sera bien pire; ce sera un monde délicieux, à la mesure de ses habitants, sans aucun moustique, aucun analphabète, avec des poules énormes ayant probablement dix-huit pattes, toutes savoureuses, avec des salles de bains télécommandées, de l'eau de couleur différente suivant le jour de la semaine, délicate attention du service national d'hygiène, avec télévision dans toutes les chambres, par exemple de grands paysages tropicaux pour les habitants de Reykjavik, des vues d'igloos pour ceux de La Havane, compensations subtiles qui vaincront toute tentative de révolte,
et caetera.
C'est-à-dire un monde satisfaisant pour personnes raisonnables.
Mais restera-t-il dans ce monde un être, un seul, qui ne sera pas raisonnable ?

Julio Cortazar : Marelle (Chapitre 71)

Nota : Cet album de Nico, son 2ème album solo, est un disque éprouvant dont l'écoute intégrale ne laisse pas toujours indemne. Son producteur, Frazier Mohawk, disait que The marble index n'était pas un disque que l'on écoute mais un trou dans lequel on tombe. Le genre qui vous donne envie de vous couper les veines. L'album est hanté par l'harmonium sépulcral et la voix d'outre-tombe de Nico sur lesquels John Cale a posé son alto ténébreux et divers instruments fantomatiques. A glacer le sang.