lundi, octobre 30, 2006
111 Monday Machine Music : Miles Davis : The little blue frog (Album : The complete Bitches Brew sessions 1969/70)


Je suis allé signer mon nom au dos du ciel. Un ciel bleu d'été, et cette phrase d'Yves Klein lue hier à l'expo, j'ai trouvé ça très beau, comme la sensualité terrible parfois, de ces empreintes de corps féminins sur ses toiles. Il dit sensualité Klein, il dit pas sexualité, mais ces cuisses ouvertes sont sexuelles par leur abandon tête en arrière.
L'étouffoir de l'automne, hiver en devenir, qui tombe plus tôt encore maintenant le soir avec ces horaires variables. Alors le bleu, comme la lumière et c'est peut être pour cela que ce matin au bureau j'avais envie de la trompette de Miles, éclectique, électrique, transperçant la brume de mon cerveau endormi. On a besoin, comme ça, de palliatifs sensoriels, comme la ligne verte et fine d'un oscilloscope, vibrant aux harmonies du souffle de Miles, voir la musique autant qu'on l'écoute tout ceci n'a pas de sens vraiment mais on peut se demander ce qui en a encore de nos jours où l'on survit plus qu'on ne vit. La trompette de Miles et la guitare de John qui fouillent les airs, signant leur nom au dos du mur du son, pour l'analogie, bleue, blue blue electric blue comme le chantait Bowie en bas, des notes comme des corps bleus glissants sur la toile rêche.
Et puis lire Bleu de Michel Pastoureau qui traîne depuis trop longtemps sur mes étagères, le temps toujours… écouter les gazouillis confus d'Andy Partridge, envie de bric, de broc, de rien, de tout, glisser entre tes cuisses ouvertes aussi, ce matin tout se mélange, laisser les sédiments de la confusion retomber lentement paliers de compression.
Je laisse flotter de longs rubans musicaux devant mes yeux. Puis j'ai mis Xiu Xiu pour que ça grince un peu. Tom attends. Je fais pareil. Demain peut être. Les mains dans les poches crevées de ma motivation, la bande son de ce lundi matin devenait idéale. Un jour en filigrane. Comme une signature au dos du ciel…
vendredi, octobre 27, 2006
109 Soul man : Isaac Hayes : Theme from Shaft (Album : Shaft 1971)

110 Sound man : Stevie Wonder : Superstition (Album : Talking book 1972)


Pour accompagner le dîner hier soir, je mets un peu par hasard ce disque d'Isaac Hayes avec cette chanson tellement évidente qu'on finit par l'oublier mais avec le plus fabuleux riff de guitare wha-wha de toute l'histoire (je souligne)(volontairement). Sans parler des arrangements de cordes et de cuivres. 4'37 de plaisir, de chaleur pour oublier les brumes matinales.
Je crois que c'est pour cela que ce matin j'ai repensé à Superstition. Ma première rencontre avec le SON. En majuscule. Ca remonte à loin encore. 1975. 14 ans. Je commençais à découvrir la musique que j'écoutais sur l'électrophone familial. Un de ces électrophones dont le haut-parleur faisait couvercle et permettait de fermer et transporter l'appareil. Je n'arrive plus à me souvenir de la marque mais il doit encore être quelque part chez ma mère. Forcément on était loin de la hi-fi. Et puis je ne sais plus quand exactement, peut être durant les vacances de paques, j'étais allé au salon de la musique qui se tenait alors dans l'ancienne gare de la Bastille, à l'endroit même où se trouve l'opéra Bastille maintenant. Sur un stand, il y avait toute une installation avec un énorme Revox à bandes, un gros ampli et des enceintes très hautes, des colonnes. Juste quand j'arrivais sur le stand le type à mis le Revox en route, le son était fort, et la batterie d'introduction (jouée par Stevie Wonder himself) de Superstition a explosé. Dès que le clavinet a débuté son incroyable riff syncopé, c'était comme si des extra-terrestres venaient de débarquer sur terre. Comme si les portes d'un monde nouveau s'ouvraient là, devant moi. Je n'avais jamais entendu la musique de cette manière, avec une telle présence, une telle intensité. Une baffe énorme. Et les cuivres qui sonnaient comme les trompettes de l'enfer. J'étais tétanisé. Je n'ai jamais pu oublier cet instant. Comme pour beaucoup de choses, la première fois est souvent marquante. A chaque fois que je pose le disque sur la platine, comme tout à l'heure, j'espère retrouver un peu de la magie de cette découverte du SON. Mais peut être qu'après toutes ces années, le souvenir est certainement plus beau que la réalité de l'époque...
mercredi, octobre 25, 2006
108 New career in a new town : Jason Molina : Let me go let me go let me go (Album : Let me go Let me go Let me go 2006)


Samedi sur la voie express qui se déroulait au milieu de ces paysages industriels de banlieue cheminées fumantes usines que sais-je et les barres de béton des cités au loin je pensais que ça faisais trop, trop de béton. Le chanson de Bob Marley me revenait en mémoire, no sun will shine in my day today... Darkness has covered my light And has changed my day into night, 'Cause life, sweet life, must be somewhere to be found, yeah Instead of a concrete jungle where the livin' is hardest... Une overdose de béton là soudainement. L'envie de campagne, d'air, d'horizons dégagés, de calme et d'apaisement de la folie urbaine qui nous ronge. Là, tout ce béton, ces fumées, cette pollution, sur cette voie express, expressway to my skull...
Je suis rentré j'ai mis ce disque un peu triste et très beau. J'aime bien l'idée qu'il ne soit vendu qu'en vinyle (même si à l'intérieur de la pochette on y trouve l'album en CD en prime, ça me plait encore plus, cette démarche, le CD n'a pas de valeur). Et cette chanson "On the Beachiesque"...
Quelques jours à la campagne pour que le vert ou le marron de l'automne gomme le gris du béton qui nous envahit. Du feu dans la cheminée, ça serait bien aussi, l'odeur du bois qui brûle. Juste. Quelques jours. Ca sera pour plus tard peut être. En attendant, le gris encore, le béton toujours...
lundi, octobre 23, 2006
107 Fatigué : Les Olivensteins : Fier ne rien faire (AlbumSingle : Fier de ne rien faire 1978)


Je me disais.
Tout à l'heure.
Perdu dans les chiffres, encore des chiffres et des chiffres dans des cases étriquées.              FATIGUE
Je me disais. Avant.
Je parlais de mes plaies.
Maintenant.
Je parle de mes play(lists).
Ah.
J'ai envie de vacances.                               FATIGUE
A deux. Ne rien faire.
A part l'amour.
Je me disais.              FATIGUE
Comme métier.
Je ferais bien écouteur de disques.
C'est un beau métier.                                                 EUGITAF
Ecouteur de disques.
Je ferais liseur de livres aussi. En plus.
Histoire de cumuler les mandats.
Je crains que ça soit mal payé.                           FATIGUE
C'est bien là le problème.
Quelle fatigue...

Note futile : J'étais parti pour mettre Boredom des Buzzcocks que j'écoutais ce matin dans la voiture (Time's up) et puis Hazam m'a fait repenser à cette chanson alors du coup...
vendredi, octobre 20, 2006
106 Crazy diamond : Captain Beefheart : Abba Zaba (Album : Safe as milk 1967)

J'aime bien les fous. Les artistes illuminés qui voient le monde avec des couleurs qui n'existent pas sauf dans leur esprit. Les fous qui essayent de briser les barrières d'une réalité morne. "The only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn, burn like fabulous yellow roman candles exploding like spiders across the stars and in the middle you see the blue centerlight pop and everybody goes "Awww!" comme l'écrit Kerouac dans On the road.
Don Van Vliet aka Captain Beefheart répond à cette définition, il fait partie des fous qui parlent aux arbres et inventent une beauté différente qui leur est propre. BING BAM BANG DZOING RHHAAAAA KERANG KERANG. Parce que la musique de Beefheart est parfois une musique d'onomatopées explosant dans toutes les directions à la fois.
Depuis 1982 il arrêté la musique pour se consacrer à la peinture, exilé au fin fond du désert dans sa caravane...

Babbette baboon abba zaba zoom
Two shadows at noon, abba zaba zoom
Gonna zaba her soon Babbette baboon abba zaba zoom

Don Van Vliet : Crepe and black lamps 1986 (il faut cliquer)
mercredi, octobre 18, 2006
105 Amalgame : Pere Ubu : The modern dance (Album : The Modern Dance 1978)


Lou Reed braille Kicks dans le bureau. Une version incroyable sur un pirate.
Ca ne marche plus. On va dire que c'est provisoire. Mais si je n'ai plus internet au bureau je déprime.
Du coup je mets la musique plus fort.
AH NA NA NA NA NA NA NA NA I need some KICKS
Lou braille. J'ai une période Lou. Et John.
Hier je pensais je voudrais dormir un jour ou deux.
Ce n'est pas le meilleur live de Lou Reed ce pirate mais il y a quelques versions remarquables et j'y suis attaché c'est peut être plus ça j'y suis attaché. Pour je ne sais quelle raison. Avec son groupe de bastringue, piano et sax (trop) bavard, époque cœur rock'n roll.
AH NA NA NA NA NA NA NA NA I need some KICKS
Parfois j'en ai même peur de lire les infos. Style Raffarin sorti du formol pour faire la leçon à droite. Ca me fait peur. Non là ça fait rire.
Nicolas S et ses discours populistes tous azimuts. Ca, ça me fait peur. Pendant que la gauche et je ne sais pas quoi écrire derrière, pendant que la gauche c'est tout. Rien peut être. Et ça fait peur aussi.
Je n'arrive pas à accéder au site du ministère du logement.
Et je me demande.
Tiens je vais remettre Kicks. Je n'y arrive pas sinon.
AH NA NA NA NA NA NA NA NA I need KICKS
Je me demande.
Parce que je lisais l'autre jour. Les idées de logements sociaux à durée déterminée de Nicolas S.
Si tu travailles plus que tes 35h le petit Nicolas te permettra d'accéder à ton rêve d'appartement copropriété ou pavillon de banlieue en carton pâte laisse les HLM aux pauvres, emprunts sur 40 ans il ne faudra pas mourir trop tôt non quand même pour payer payer encore et travailler plus pour payer pendant 40 ans et regarder TF1 ou peu importe sur écran plasma et te griller un peu plus les neurones qu'il te reste pour ne pas penser surtout ne pas penser. Le MEDEF s'en charge pour toi.
Je lisais hier les réflexions du MEDEF sur l'université. Ca fait peur comme le reste. A quoi servent les études si ce n'est pour forger des bons petits éléments pour l'Entreprise avec un E majuscule. Bien dans le moule. Oublie la culture ça ne sert à rien pour le profit. Ne pas penser.
J'amalgame et je m'en tape.
Dommage si tu restes pauvre. Tu resteras dans ton logement social à durée déterminée par ta durée de vie ou ton expulsabilité c'est selon. Qui deviendra juste un petit ghetto. A la place. Ou un gros ghetto. Bientôt chaque pauvre aura sa part de ghetto. Est-ce ainsi que les hommes vivent? avait écrit Aragon...
Le ghetto à l'origine, c'était une île de Venise où se trouvaient des fonderies.Je ne sais pas pourquoi je dis tout ça.
C'est pas mon truc. Pas mon domaine.
Mon domaine c'est la musique.
Des fonderies.
Après on s'étonne que certains mettent le feu.
AH NA NA NA NA NA NA NA NA I need some KICKS
Et puis Internet est revenu. J'ai acheté Church of Anthrax que je n'avais pas. Parce que j'adore The protege.
Kill your sons chantait Lou sur un fond de synthé ringard.
On est déjà demain parce que le temps file c'est pas croyable. Ou j'ai des mains trop petites pour le retenir.
AH NA NA NA NA NA NA NA NA I need some KICKS
Je mets ça à la file.
J'écris en vrac.
D'un jour à l'autre.
Comme ça.
Pour rien.
En rentrant de l'Ave Maria hier soir on a écouté un album rose avec un frigo, un aspirateur et une lampe. J'adore le cri à la fin de la première face.
Et puis on a écouté Paris 1919.
Qui est un disque magnifique.
J'ai une période Lou et John.
En ce moment.
Des petites obsessions passagèrement durables. Ou inversement.
Pour avoir moins peur peut être
Et puis on a…
C'était bien.
samedi, octobre 14, 2006
104 Play it again : Lou Reed, John Cale & Nico : Berlin (AlbumBootleg : Bataclan 1972)


Une réédition (c'est à la mode)(on réédite tout)(alors moi aussi). Non remasterisée (je préfère toujours l'original)(c'est pour ça que je mets la version bootleg de la chanson, pas l'officielle dont le son est moins bon)(un comble). A cause de cette extraordinaire vidéo de Berlin (version premier album enregistrée lors de la réunion de 1972 au Bataclan) vue ce matin après avoir amené ma fille à l'école (l'école le samedi matin est un crime contre l'humanité les parents). Peut être aussi parce que ça me donnera le courage d'écrire de nouveaux Caroline dit...

Caroline dit : « C'est vrai cette histoire sur les enfants qui pleurent? »
« C'est sur la deuxième face. C'est pas tout de suite »
Caroline dit en posant ses pieds nus sur le rebord de la table du salon : « C’est beau, in berlin by the wall. C’est quoi du Dubonnet ? »
« C’est comme du Martini mais en plus désuet. Mes grands-parents en vendaient dans leur café . Il y avait la pub sur les murs du métro. Du bo, du bon, dubonnet. Ca défilait dans les tunnels. A l’époque il y avait encore des banquettes en bois et les rames étaient vertes ou rouges.»
Caroline dit en se grattant l’épaule :
« Il est désuet Lou Reed ?»
« Non. C’est un vieux con maintenant mais il n’est pas désuet »
Caroline grimaçante dit : « J’aime pas cette chanson. »
« Elle parle de Billie Holiday »
Caroline attrape un magazine
« N’empêche. J’aime pas cette chanson. C’est qui ? »
« Une chanteuse de jazz. Un de ses disque s’appelle Songs for distingué lovers. Tout ce qu’on est pas »
Caroline dit en tournant la tête :
« Pourquoi tu dis ça ? Tu veux pas me donner un coca? »
De la cuisine tu la regardes jouer avec la bretelle de son débardeur. Ca te fait craquer, elle le sait.
« But me, I just don’t care at all »
Caroline dit :
« Tu pourrais répondre quand je te pose une question. Ah voilà c’est ma chanson. J’ai jamais compris pourquoi il parle de l’alaska »
« C’est sur l’autre face. Caroline II. Là c’est la I »
Caroline écoute en regardant le plafond, son verre de coca à la main :
« Tu as entendu, She wants a man, not just a boy, hmm hmm »
« Tu as de trop belles épaules. Celles de la fille sur la pochette sont trop maigres »
Caroline dit « Pourquoi ? C’est qui Caroline ? »
« J’sais pas. En fait c’est Stéphanie qui disait qu’il fait si froid en alaska, mais on ne l’a su que plus tard. Peut être encore une fille de la bande à Warhol comme Candy »
Caroline dit « Warhol c’est le type des boites de soupe et des tableaux à la pisse ? »
« Tu as vraiment le sens du détail. Il y a Lisa aussi »
« Lisa quoi ? »
« Lisa says, mais c’est un autre disque »
Caroline trempe ses lèvres dans son coca, ramène ses pieds sous elle pendant que tu mets l’autre face.
« Candy elle dit aussi ? »
« Oui. Elle dit qu’elle déteste son corps. C'est la même que dans Walk on the wild side, tu sais, and she never lost her head even when she was... c’était un travesti mais là c’est encore Caroline. C’est un chef d’œuvre »
Caroline a un petit rire « Hmmm »
« La chanson. En fait c’est une horreur. Toute la face. Y a pas plus sombre. Lester Bangs a dit que ce disque était le plus déprimant jamais fait, une tranche gargantuesque de rancœur aux asticots. Je cite»
Caroline reprend son magazine « un poète sûrement »
« Lou Reed ? Oui. Une sorte de. Tiens c’est celle là »
Caroline dit, dans l’absence de son magazine « Quoi ? Non Lester machin»
« Attends un peu. C’est une merveille. Ouais aussi. A sa façon »
Caroline dit en levant les yeux vers toi :
« Oh non les gosses. Alors cette histoire ? J’sais plus où j’ai lu ça ? Dans Télérama tu crois ? »
« J’sais pas. C’est Bob Ezrin. Il a dit à ses gosses que leur mère était partie et les avait abandonnés. Il les a enregistrés en train de pleurer et d’hurler. C’est déchirant »
Caroline dit « C’est un monstre »
« Je serais fier de m’entendre pleurer sur ce disque »
Caroline pose son magazine « Maintenant on lui ferait un procès »
« Maintenant on fait plus de Berlin. »
Caroline dit « De toute façon y a plus le mur et on ne boit plus de Dubonnet, c’est pour ça»
« oh oh oh oh oh oh what a feeling »
Caroline regarde ses ongles « Tu parles. On va faire un tour ? »
« Le disque est pas fini »
Caroline dit « Au fait, cette histoire d’amants distingués ? »

(KMS 2004)

jeudi, octobre 12, 2006
103 Fear of music (*) : The Velvet Underground : Heroin (Album : Live 1969 1974)


It's one hundred years from today and everyone who is reading this is dead. I'm dead. You're dead.
Ainsi commence les notes d'Elliott Murphy sur la pochette de cet album, répondant au I wish I was born a thousand years ago de Lou Reed sur Heroin.
The Velvet Underground must have scared a lot of people. What goes through a mother's mind when she asks her fifteen-year old daughter, "What's the name of this song you're listening to?" and her daughter replies "Heroin".
Je les ai relues hier ces notes. Elles ont pris un coup de vieux (Rock'n roll has always been and still is one of the few honest things left in this world)(sic) en même temps que le rock a pris plus qu'un sérieux coup d'aseptisation marketing.
I hope someday they'll teach rock'n roll history. I hope that the music on this album is among the more important elements of that class. I hope parents will still get scared when they find their daughter listening to this music.
I wish it were a hundred years ago from today. (I can't stand the suspense).

Finalement tout aura été plus vite, trop vite sûrement. Je ne suis pas certain que cette chanson effraie encore qui que ce soit à part nos propres parents. Ceux qui étaient déjà effrayés il y a trente ans…
Reste cette chanson extraordinaire sur cet album indispensable comme un secret bien caché, sorti plusieurs années après la séparation du Velvet (le meilleur groupe du monde?) et pourtant peut être le plus représentatif du groupe même si John Cale n'était plus là. Il reste un voyage dans le temps… c'est déjà beaucoup…

(*) : Toute ressemblance avec le titre du 3ème album des Talking Heads n'est absolument pas fortuite.
lundi, octobre 09, 2006
102 Musique de verre : Philip Glass : Metamorphosis one (Album : Solo piano 1989)


Les lundis m'épuisent.
Ou m'ennuient.
A moins que.
Ce ne soit le travail.
Ce qui revient au même.
Et puis j'ai mal dormi.
Un rêve fatiguant où je courrais et courrais encore.
Alors il y a une sérénité incroyable dans ce piano.
Des paysages brumeux en lentes reptations.
Une sorte de beauté liquide.
Comme du silence.
La musique de Philip Glass est parfois transparente.
Ca paraît idiot. Ou facile.
De le dire.
Mais.
Sa musique.
Comme un verre dépoli en mouvement.
Dilue en courbes.
La réalité anguleuse.
jeudi, octobre 05, 2006
101 Neil's yard part 3 : Neil Young : Revolution blues (Album : On the Beach 1974)


(suite)(donc)

Mais quand même tu aimais ça avant
Avant quoi? J'imagine qu'ils devaient se poser la question. Avant que je n'essaye difficilement de devenir moi? J'aimais quoi? Je ne sais même plus. Je savais que dorénavant j'aimais ça. Cette musique. Plus que tout autre chose. L'adolescence est souvent synonyme de révolte, la mienne était purement
I got the revolution blues, I see bloody fountains
purement cérébrale mais il n'empêche que je braillais les paroles de cette chanson en jouant de l'air-guitar dans ma chambre
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
ma chambre face aux posters qui couvraient les murs. Revolution blues. Exprimant par procuration au travers de cette chanson, que je mimais avec toute la rage que je pouvais y mettre, mes frustrations adolescentes. Peut être juste parce qu'il y avait le mot révolution. Mais les paroles, les paroles
Remember your guard dog? Well, I'm afraid that he's gone.
It was such a drag to hear him whining all night long.

les paroles aussi et la voix de Neil Young était tellement dangereuse lorsqu'il chantait ces deux vers que j'avais l'impression de devenir dangereux moi-même en les chantant ce qui était probablement assez pathétique...
Je ne savais pas à l'époque que cette chanson parlait de Charles Manson, une sorte d'halluciné messianique qui, en dehors du fait que son patronyme accolé au prénom d'une blonde célèbre médicamentée aura permis au guignolesque Brian Warner de donner un nom à son groupe plus de vingt ans plus tard, aura fait perpétrer durant l'été 1969 par les membres de sa "famille", des carnages sanglants, dont celui commis au 10050 Cielo drive resté dans les mémoires, où cinq personnes dont Sharon Tate
Well, I hear that Laurel Canyon is full of famous stars
Sharon Tate, femme du cinéaste Roman Polanski, seront massacrées.
Manson était assez proche du milieu rock Californien des années 60. Il était ami avec Dennis Wilson (des Beach Boys), et avait croisé Neil Young quelques fois. Le plus surprenant dans cette histoire, c'est que Charles Manson a commandité ces meurtres à ses disciples parce qu'il aurait soit-disant entendu des messages lui étant spécifiquement destinés dans le White album des Beatles.
Et pas seulement dans Helter Skelter, ayant acquis une funèbre célébrité suite à ces meurtres, puisqu'on retrouva inscrits sur les murs avec le sang des victimes, les mots HELTER SKELTER. Même si la chanson parle d'un toboggan circulaire, Manson a cru que les Beatles lui annonçait un conflit racial à venir.
On retrouva aussi les mots RISE et DEATH TO THE PIGS sur les murs de la maison des La Bianca, également massacrés la nuit suivante par la troupe de Manson.
But I hate them worse than lepers and I'll kill them in their cars
Charly, qui avait certainement un peu trop forcé sur certaines substances à moins que le soleil Californien ne lui ait grillé le cerveau, avait entendu dans la chanson Piggies des Beatles un message (What they need's a damn good whacking) lui indiquant que la révolution pouvait commencer. Les La Bianca avaient même été tués avec des couteaux et des fourchettes parce qu'il en est fait mention dans la chanson ( Clutching forks and knives). Mrs La Bianca fut frappée plus de quarante fois dont vingt fois après sa mort. Terrifiant.
But I'm still not happy, I feel like there's something wrong
Manson considérait les Beatles comme les quatre cavaliers de l'apocalypse du nouveau testament, venus lui ordonner, au travers de leurs chansons, de préparer l'holocauste en s'enfuyant dans le désert. Dans Revolution #9, il entendra, et c'est probablement la seule personne à avoir entendu dans ce collage bruitiste OnoLennonien autre chose qu'un bordel sans nom qui donne plutôt envie de passer à la chanson suivante, Lennon chanter Rise (au lieu de right), et que de ce fait il intimait la communauté noire à se dresser contre les classes moyennes blanches. Le number nine lancinant et glacial répété inlassablement faisait référence pour Charly au chapitre 9 du Livre des Révélations qui décrit l'apocalypse à venir.
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
J'imagine maintenant la tête qu'aurait fait ma mère si elle avait su ce que racontait cette chanson et toute l'histoire qu'il y avait derrière, et Neil Young, se mettant dans la peau de Manson, la rendait encore plus forte, dans un concentré de paranoïa urbaine
I keep 'em hoppin', till my ammunition's gone
paranoïa urbaine dont tous les mots étaient lourdement chargés.
Ce massacre, au même titre que le meurtre de Meredith Hunter par des Hells Angels lors du festival d'Altamont pendant le concert des Rolling Stones (que l'on peut voir dans le film Gimme Shelter), marquera en un sens la fin du flower power, comme si en cette année 1969, on officialisait d'une manière ou d'une autre, l'accession à un degré de violence supplémentaire en déchirant les brouillards vaporeux et utopistes des hippies d'un grand coup de poignard acéré. C'est peut être également ce que symbolisait cette cadillac jaune enfoncée dans le sable sur la pochette, comme si elle s'était écrasée, tombant du ciel. Le rêve américain se crashant dans un fracas de tôles froissées...
So you be good to me and I'll be good to you
C'est peut être parce que Manson aura trouvé la justification de ses actes dans des chansons des Beatles, que le milieu du rock en général lui paiera un tribu important (Hey Satan, pay my dues chantera AC/DC dix ans après…)
Que ce soit Trent Reznor qui ira jusqu'à louer la maison du 10050 Cielo drive pour y enregistrer The downward spiral, les ridicules Gun's and roses, qui sur The spaghetti incident?, reprendront une chanson de Charles Manson (la chanson cachée (ah ah) du disque), Sonic Youth dans Death valley 69, les Ramones sur Glad to see you go, ou le Charlie Manson blues sur le premier album des Flaming Lips et j'en oublie certainement des tonnes. La longue suite figurant sur la 2ème face d'Obsolète de Dashiell Hedayat ne se nommant sûrement pas par hasard Cielo drive… Manson lui-même sortit un album en 1970 pour financer sa défense...
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Je chantais Revolution blues. Et en même temps je faisais ma propre révolution bien sagement. Ignorant tout de cette putain d'histoire hallucinante. Baigné dans ce blues de l'adolescence. Le regard se perdant par la fenêtre. La fenêtre d'où je voyais les deux grandes cheminées
Yes, that was me with the doves, setting them free near the factory
de la centrale EDF de l'autre coté de la Seine...


Note informative à l'attention des curieux : Les informations sur l'interprétations des chansons des Beatles proviennent du livre de Steve Turner : L'intégrale Beatles : le secret de toutes leurs chansons
lundi, octobre 02, 2006
100 Neil's yard part 2 : Teenage Fanclub : Neil Jung (Album : Grand Prix 1995)


And I heard that Laurell canyon is full of stars,
But I hate them worse than leper so I killed them in their cars

Sur la plage donc…
C'est peut être juste le ciel uniformément gris de ce matin. Un pas de plus vers l'automne, l'hiver. Et ce disque, même s'il s'appelle On the beach est un disque d'automne et n'a rien d'estival. J'ai dû l'acheter vers 17 ans. Comme d'habitude je ne me souviens plus exactement quand. Ca reste probablement mon album préféré de Neil Young. Pour toutes les après-midi d'automne, passées, solitaire, avec lui, le regard perdu derrière la fenêtre, vers les cheminées de la centrale EDF de l'autre coté de la seine, plantées comme deux bougies sur un gros gâteau rectangulaire bleu et blanc avec
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
avec les longs rubans de fumée qui s'en échappaient et par dessus tout l'envie d'être ailleurs sans savoir où. C'était les week-ends les plus longs. Ces samedis ou dimanches, à la maison, sans sortir de la chambre parce que pour quoi faire si ce n'est croiser des parents qui ne comprenaient rien à tout ça alors les disques suffisaient et la solitude est parfois si envahissante
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?.
si envahissante qu'il n'y a pas de place pour autre chose ou pour quelqu'un. Des samedi ou des dimanches à rêver à des amours improbables.
La pochette est une de mes préférées, une des plus belles pochettes du rock. On y voit Neil, pieds nus, sur une plage, de dos, avec un ciel un peu chargé, face à une mer sale, regardant vers l'horizon, avec l'aile de cette Cadillac dépassant du sable comme dernier vestige d'un monde en décomposition. Un parasol jaune, une table, deux chaises avec un tissu à fleur et un journal jeté sur le sable par le vent sur lequel on peut lire "Senator Buckley Calls for Nixon to Resign" (mais il ne faudra pas beaucoup d'années avant que Neil ne chante Even Richard Nixon has got soul dans Campaigner… alors que dans Ohio… mais c'est une autre histoire...). Cette photo est empreinte d'une solitude terrible et c'est peut être pour cela que j'ai écouté ce disque, en regardant par la fenêtre, parodiant la pochette dans l'espoir d'un mimétisme dérisoire, mais aussi parce que dans une chronique...
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Et encore, rester à la maison était toujours mieux qu'un de ces foutus repas familiaux du dimanche midi chez la grand-mère. "I see a crowd of people but I can't face them day to day" et cette phrase tournait et tournait dans ma tête. Tu ne reprends pas de la viande? Pourquoi tu ne prends pas de fromage, de gâteau, de légumes de ce que voulez mais tu aimais bien ça quand tu étais petit pourtant je ne comprends pas que tu n'en veuilles pas l'envie terrible de fuir d'arrêter tout cela, je voulais qu'on me laisse tranquille moi, avec cette musique dans la tête et j'aurais pu lui expliquer quoi à la grand-mère. Lui chanter I ended up alone at the microphone et je comprenais parfaitement ce qu'il voulait dire dans la chanson éponyme, comme une douleur lancinante qui ouvrait la 2ème face. Toute la 2ème face est d'ailleurs plombée par une tristesse et une solitude terrifiante, celle que Neil Young ressentait après tous ces morts qui lui pesaient sur la conscience (voir Neil's yard part 1). Ou le And there ain't nothin' like a friend, Who can tell you you're just pissin' in the wind d'Ambulance blues et ces années là, des amis, je ne crois pas que j'en ai réellement eu. Isolé dans un monde dont je fermais moi-même les portes hermétiquement, ne soupçonnant pas que quelqu'un d'autre pouvait comprendre mes tourments solitaires et ce désert sentimental chronique. Désert et non des échecs car un échec c'est un non. Le vide c'est autre chose.
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
dans une chronique de Rock & Folk on pouvait lire que ce disque était idéal à écouter les jours gris, see the sky about to rain, en regardant par la fenêtre. C'était exactement ça. Le disque idéal. Et Neil Young l'avait enregistré à la suite de Tonight the night, son album le plus sombre, tellement sombre que finalement On the beach sortira en premier, histoire de ralentir la descente aux enfers.
Mais quand même tu aimais ça avant répétait la grand-mère sans comprendre que cette époque était révolue, l'enfance... Oui adulte maintenant du moins je voulais ça, adulte, alors les attentions de la grand-mère non c'était fini. Adulte adulte et c'est avec ces maigres arguments que je réussissais à convaincre mes parents de me laisser seul à la maison
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
seul à la maison lorsqu'ils partaient en week-end mais ce n'était pas pour faire la fête pour voir du monde non juste écouter les disques plus fort qu'à l'habitude et je finissais souvent encore, avec ce disque, en fin de journée, et cette pochette posée en évidence parce que la musique c'est aussi avec les yeux. Cet album m'obsédait tellement que j'avais fini par acheter le songbook pour avoir les paroles, et celui-ci était une merveille de graphisme psychédélique.
Il pensait à quoi Neil, en regardant cette mer terne. A se demander s'il n'avait pas envie d'aller s'enfoncer dans les vagues et ne plus voir cette Amérique dont finalement on trouvait ici trois symboles et pas obligatoirement les plus reluisants (la cadillac, la démission de Nixon avec le Watergate, une bouteille de bière Coors et il faut voir la tête des pubs pour cette bière…). Je me demandais s'il refusait le monde ou si c'était celui-ci qui se refusait à lui et probablement que je m'interrogeais de la même manière. D'ailleurs on le voyait bien sur la pochette, Neil Young était à coté de ses pompes.
Mais qu'est-ce que tu fais toute la journée enfermé dans ta chambre?
Je cultivais silencieusement, derrière ma fenêtre, les terres stériles du jardin des frustrations adolescentes, ce fameux Teenage wasteland du Baba O'Riley des Who.
C'est pour ça que le Revolution blues de la première face était salvateur...

(à suivre)(très bientôt)